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Crimes sexuels de R. Kelly : entretien avec le journaliste qui a sorti l'affaire

Crimes sexuels de R. Kelly : entretien avec le journaliste qui a sorti l'affaire

Il y a dix sept-ans, le journaliste Jim DeRogatis recevait une cassette de R. Kelly, dans lequel il détournait une fille de 14 ans. Depuis, DeRogatis n'a plus jamais lâché la star du R&B et a récemment révélé, pour BuzzFeed, que Kelly séquestre plusieurs « esclaves sexuelles » chez lui, dont plusieurs mineures. Et pourtant, l'artiste sort toujours des albums et se produit à travers le monde. Comment cela est-il possible ? Depuis presque vingt ans, c'est la question qui hante DeRogatis.

Avec vos enquêtes, vous avez révélé les accusations de crimes sexuels qui pèsent sur R. Kelly, la grande star américaine du R&B. Et pourtant, ce dernier continue à se produire dans les plus grandes salles du pays. Où en est-on actuellement ?

Jim DeRogatis : Le 25 août, R. Kelly donnait effectivement un concert à Atlanta par exemple, dans une salle proche de la maison où il détiendrait plusieurs jeunes femmes, d’ailleurs. Une de ces femmes est l’amie d’une de mes sources, celle-là même qui a comparé cette situation à celle de la famille de Charles Manson. C’est-à-dire un véritable « secte » dans laquelle les femmes sont manipulées physiquement et mentalement. La police elle-même a utilisé le terme de « secte », et pourtant personne n’a été capable de ramener ces jeunes femmes chez elles. L’enquête est en cours, mais rien de plus. Ce qui rend les choses encore plus bouleversantes quand on sait qu’à Chicago (la ville dont est originaire le chanteur, ndlr), dans les quartiers pauvres du South et West Side, il est très difficile de ne pas trouver des victimes de ces crimes sexuels commis par Kelly. Rien qu’en discutant avec des jeunes gens dans la rue, il est courant d’entendre : « Ah ! Ma cousine, sinon ma sœur, ou ma tante, a déjà été agressée par R. Kelly ». Cela fait 25 ans que la star agresse sexuellement ses fans, et souvent elles sont encore mineures. Depuis les années 1990, cela concerne au moins des dizaines de femmes. Peut-être des centaines.

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Jim DeRogatis

Comment avez-vous commencé à recueillir ces témoignages ?

Je suis critique musical depuis de longues années. En 2000, j’ai écrit un papier sur le dernier album de Kelly, TP-2.com, où je comparais Kelly à Marvin Gaye. Le jour de la publication, j’ai reçu un fax anonyme. Dessus était noté : « Marvin Gaye avait ses problèmes, mais ceux de R. Kelly sont bien plus troublants. Il fait l’objet d’une enquête menée par la brigade des crimes sexuels de la police de Chicago qui dure depuis un an et demi ». Je n’y ai pas cru. Pendant deux jours, je me suis dit que c’était juste de la jalousie à l'égard d'une superstar afro-américaine. Sauf qu’un détail m’intriguait : le surnom en polonais d’une policière inscrit en bas de cette note. Alors j’ai passé un coup de fil au QG de la police en demandant à parler à cette personne et quand je l’ai eu, c’était très bref, elle a dit : « Ah, enfin ! Ça fait longtemps qu’on creuse cette affaire. Je ne peux pas vous parler ». Et elle a raccroché.

"R. Kelly a toujours été très clair sur qui il était"

Vous lui avez reparlé ensuite ?

Non, après ça j’ai commencé à fouiller dans des tas de documents. Avec un collègue, on a trouvé des rapports d’actions en justice pour agression sexuelle, des documents publics mais jamais étudiés auparavant. Et en même temps, j’ai commencé à amasser des infos concernant le mariage de Kelly avec la chanteuse Aalyiah. Elle avait 15 ans lorsqu'ils se sont mariés. Donc en décembre 2000, le Chicago Sun-Times a publié la première grosse enquête concernant le chanteur. C’est là que tout s’est emballé parce qu’un an plus tard, j’ai reçu une cassette au bureau, dans une enveloppe kraft vierge. Sur la bande, il y avait 26 minutes et 39 secondes d’une vidéo où R. Kelly couche avec une jeune fille de 14 ans, selon les procureurs à qui je l’ai ensuite envoyée. On pouvait le voir uriner dans sa bouche et lui ordonner de l’appeler « Daddy ». C’est ce qui lui vaudra son procès pour pornographie infantile en 2008. Les parents de la victime ont refusé de témoigner, car ils auraient été payés par Kelly pour ne pas le faire. C'est en général comme ça qu'il s'en sort.

Des crimes que R. Kelly a toujours nié ?

Oui ! Avec force, il a toujours réfuté ces accusations. C’est comme s’il était en Teflon, rien ne l’atteint. Il pense pouvoir faire ce qu’il veut. À son procès en 2008, il a été déclaré « non-coupable », et non « innocent ». Il y a une différence ! Le pire étant que dans ses chansons, Kelly évoque lui-même certains de ses crimes, il en parle de lui-même. Au final, tout ce que j’ai écrit, avec ces enquêtes, a toujours été visible par tous dans les chansons de Kelly.

Comment ça ?

Par exemple, il a produit le premier album d’Aaliyah alors qu’au même moment il se mariait avec elle alors qu’elle avait 15 ans. C’était en 1994, et le titre de ce disque, c’est Age Ain’t Nothing but a Number (l’âge n’est qu’un chiffre, ndlr) ! Dans ma dernière enquête publiée sur Buzzfeed, une jeune fille raconte qu’elle a été violée par Kelly après lui avoir fait boire un cocktail qu’il a lui même nommé « Sex in the Kitchen ». En 2005, c’était le titre d’une de ses chansons… R. Kelly a toujours été très clair sur la personne qu’il est, il nous l’a toujours dit.

Cela ressemble à une provocation…

La preuve la plus flagrante est un des extraits les plus obscurs de sa discographie. C’est un remix de plus de neuf minutes de « I Believe I Can Fly », conçu comme une sorte d’opéra. Dans cette version, R. Kelly meurt, va au paradis et se retrouve face à Saint-Pierre (à partir de 7:10 dans l'audio ci-dessous, le clip n'étant pas trouvable sur YouTube, ndlr). On le voit tomber à genoux et se confesser : « J’ai commis des choses horribles, énormément de pêchés, mais j’espère que vous me pardonnerez et me laisserez entrer ». Et le clip s’arrête. La question logique à ce moment-là, c’est évidemment : « Mais monsieur Kelly, quels sont ces pêchés ? »

Vous l’avez déjà interviewé pour le Chicago Sun-Times. À l’époque, il n’y avait rien dans ses propos qui évoquaient de possibles crimes ?

Non, c’était une interview très normale. Enfin, ce n’est pas quelqu’un de très articulé. Il ne sait pas vraiment lire ou écrire, il n’a que la musique pour s’exprimer. Il n’a même pas eu son baccalauréat. En revanche, après avoir quitté le lycée et lancé sa carrière, il ne se gênait pas pour assister au cours de chorale des classes de Première de son ancien lycée. Dans les années 90, les deux premières actions en justice menées contre lui pour agression sexuelles viennent de lycéennes membres de cette chorale...

Si rien n’a changé depuis tout ce temps, comment réussissez-vous à creuser encore et encore autour de ce personnage ?

Quand des jeunes femmes, ou leurs parents, viennent te voir car ils ont vu ta signature de journaliste en bas de ces enquêtes depuis le début des années 2000, tu n’as pas le choix. Sinon, tu n’es pas vraiment journaliste. Et surtout, à chaque fois, ces gens me disent : « La justice, les tribunaux, les avocats, personne n’a été capable de nous aider. On ne sait plus où aller ».

"Aux US, seul un crime sexuel sur dix aboutit à une condamnation"

Parce que vraiment personne n’a rien fait ?

LiveNation, la plus grosse entreprise mondiale d’organisation de concerts, a décidé de ne prendre aucune action contre Kelly et continue de produire ses tournées à travers les États-Unis. Sony Music, le plus gros label du monde, a toujours refusé de répondre à mes questions et leur contrat avec Kelly n’a pas été rompu. La justice n’a pas non plus réussi à le condamner. Pour vous donner une idée, selon les statistiques du FBI, il n’y a qu’un seul crime sexuel sur dix qui aboutit à une condamnation aux États-Unis. Un sur dix ! Et du côté des journalistes, ce n’est pas mieux : BuzzFeed a compté environ 1 000 reprises de mes articles à travers le monde. Dans toute cette masse, une seule et unique journaliste a décidé de mener sa propre enquête en parlant à d’autres victimes à Chicago.

Votre enquête montre aussi un trou béant concernant le journalisme culturel : rares sont les médias culturels qui mènent des enquêtes de fond sur les artistes.

C'est à cause de la culture de la célébrité. On adule des stars, et on ne fait plus la différence entre l’art et les artistes. À Chicago, il y a une statue de Pablo Picasso par exemple. J’adore son travail, mais on sait que Pablo Picasso n’était pas tout à fait correct envers les femmes. Même chose pour Woody Allen. Alors oui, nous autres journalistes avons aussi été aveuglés par la célébrité. Et avec Internet, le journalisme est assiégé. 95% de ce qui y est produit est superficiel. C’est aussi la nature du journalisme musical qui change, et du journalisme en général. On bénéficie de beaucoup moins de fonds pour faire des articles longs et fouillés. Sur ces dernières enquêtes, j’ai travaillé neuf mois, et avant de rejoindre BuzzFeed, je collaborais avec trois médias différents, et personne ne voulait publier cette histoire. Il n’y a que BuzzFeed qui a eu le courage, les ressources, l’équipe d’éditeurs, et d’avocats, pour diffuser ce travail. Ce qui fait que ce genre d’articles, il y en a de moins en moins.359432-new-york-bill-cosby-coverL'autre exemple qui vient tout de suite en tête, c'est celui de Bill Cosby...

Pendant des décennies, Bill Cosby a été l’objet de portraits laudatifs le décrivant comme le père et le mari idéal. Ce n’est que l’année dernière que cinquante femmes ont fait la couverture du New York Magazine pour dénoncer tous ses abus. Je pense que c’est dégueulasse qu’il ait fallu que cinquante femmes apparaissent sur une couverture de magazine pour que la pop culture se retourne contre Cosby. Et il n’a même pas été condamné, peut-être qu’il ne le sera jamais. Même chose pour Kelly. J’espère juste qu’il ne faudra pas attendre que cinquante femmes acceptent d’apparaître sur un magazine pour que ça arrive…