Greenroom

Jean-François Bizot en musique : la grande bataille du mix aura bien lieu (2/2)

Deuxième partie de notre plongée dans le cerveau musical de Jean-François Bizot (la première est disponible par ici), créateur du magazine Actuel, de Radio Nova et intime d’une belle ribambelle de musiciens « nouveaux et intéressants » comme MC Solaar, les Talking Heads, Fela Kuti ou encore Brian Eno et U2. Qui a dit que les blancs ne savaient pas danser ? Certainement pas ceux qui ont côtoyé Bizot. 

« On pourrait presque dire qu’Actuel est né deux fois grâce à la musique. La première version du magazine, celle du début 70’s, elle existe grâce à tout ce qu’a crée la génération Woodstock. La seconde, qu’on lance en 1979, elle n’aurait sans doute pas été la même sans l’énergie du punk. » Encore aujourd’hui, le journaliste et écrivain Patrice Van Eersel continue à penser que sans un choc musical fort, son ami et patron Jean-François Bizot n’aurait pas mené le même genre de vie à toute berzingue.

Ceux qui manquent de romantisme diront que la vision musicale Jean-François Bizot repose sur du mécénat comme le concevaient les princes florentins. Ou plus crétin, une façon de gommer une image de fils de la grande bourgeoisie catho lyonnaise. A dire vrai, Bizot se fout bien de tous ces préjugés. Il se marre et tire le maximum de kif de sa position de directeur de la rédaction et gourou du magazine générationnel Actuel, puis de créateur de Radio Nova. Avec un tel CV, il n’en faut pas plus pour qu’on voie derrière sa figure un théoricien des contre-cultures d’importance, mais aussi un branché parmi les branchés. Impossible de lui trouver un équivalent. Les reporters ayant bossé avec lui s’appellent Patrick Rambaud, Michel-Antoine Burnier, Christophe Nick, Remy Kolpa Kopoul, Bernard Zekri, Frédéric Joignot, Léon Mercadet, Claudine Maugendre, Philippe Vandel… Même le fringuant fondateur de Médecin Sans Frontières, Bernard Kouchner – pas encore alourdi de son image de social traître depuis qu’il a accepté de goûter à la soupe du premier gouvernement François Fillon – signait des articles enflammés dans le canard. Plus tard, l’homme donnera leur chance à des jeunes labelisés « nouveaux et intéressants ». Parmi eux, Jamel Debbouze, Edouard Baer, Ariel Wizman, MC Solaar, Frédéric Taddéï, Dee Nasty, Karl Zero ou encore Laurent Garnier. Bref, l’animal a ce qu’on appelle un énorme tarin. Un tarin doublé d’une curiosité parfois difficile à suivre quand il s’agit de musique. Meissonnier à la relance : « Le mec, il pouvait t’appeler n’importe quand, parfois à trois heures du mat’, pour te dire ‘Allez, ramène-toi, mec, on part en rave !’ Et on le suivait, parce qu’il avait cette énergie. Je me souviens de soirées où on commençait dans un concert rock. Après on allait en rave dans les anciennes usines Mozinor à Montreuil. Ensuite on ralliait un centre commercial désaffecté pour aller écouter Papa Wemba. Il ne s’arrêtait jamais, ce qui pouvait vite devenir un problème quand tu te mettais en couple. Ce con, il nous accaparait tellement. »

Bernard Zekri, grand reporter à Actuel et désormais directeur de Radio Nova et numéro 2 du groupe de presse les éditions indépendantes (Nova, Les Inrocks, Cheek) se souvient des liens plus que singuliers que Bizot réussissait à tisser avec les musiciens. « J’ai fait des interviews avec lui, j’avais honte ! Il expliquait toujours la vie aux groupes, il leur disait  ‘Mais vous êtes des branleurs’ ! On a fait ensemble une interview de U2. L’attaché de presse arrive à la fin, regarde sa montre et nous dit ‘une heure, c’est fini’. Et l’autre, il prend son sac, il se lève : ‘Qu’est ce que c’est que cette merde ? C’est quoi cette bande de nuls ? Allez tirez-vous, j’veux plus vous voir !’ Bono et les autres, ils sont interloqués… Mais en fait, les mecs, ils deviennent potes avec le gars, parce qu’il vient d’ailleurs… il a une liberté ! Ça forçait le respect. Il avait un côté Gaullien et un rapport avec les musiciens différents des autres journalistes. Il approchait de très près le processus de créativité… Il a passé énormément de temps avec Gainsbourg… Et le fait d’être aussi cultivé sur l’histoire de la musique et des artistes, ça faisait sa vision… »

Les jeunes gens modernes

Comme la musique reste son grand truc pour expliquer le monde, Bizot rallie à sa cause des « informateurs reporters ». Aucun spécialiste d’un genre musical. J-F.B le bordélique déteste le formatage et les « mecs avec une carte de presse qui restent scotchés devant leur ordinateur ». Partant de ce principe, toute personne rentrant en connexion avec Zobi doit rester 24h sur 24 sur la brèche. Interdiction de fléchir. Patrick Thévenin était jeune pharmacien et clubber quand il passe ses premières piges à Nova. Désormais journaliste à Têtu et Grazia, ce pilier de Novamag se souvient d’une encyclopédie musicale du XXe siècle. Mais aussi d’un type qui change les sommaires jusqu’au dernier moment, hait les playlists toutes faites et se trimbale avec une petite valise à roulette crade où il empile papiers, carte bleue, CD promo. « Son bureau c’était un énorme bordel avec des piles de disques, de livres, etc… En plus ce n’était pas un type qui avait un immense respect du support. Tu lui prêtais un truc et il te le rendait dans un état lamentable. Avec la techno ce n’était pas un trainspotter. Il n’avait pas d’obsession. Il aimait partager ses enthousiasmes. C’est un mec qui change de goûts tout le temps. Je suis déjà allé à Saint Maur dans l’ancien couvent qu’il habitait avec ses potes et ses proches. Dès l’entrée c’étaient des piles de disques, aucun ordre alphabétique, dégueulasses… » Et puis Bizot qui a un rapport ludique à la musique aime aussi réunir quelques potes dans un bureau. L’occasion : un blind-test interminable où les convives doivent deviner l’année de sortie du disque qui passe. Thévenin: « C’est super formateur car il se lance dans des longues tirades sur les événements qui ont eu lieu la même année. Tout ça dans son inexplicable langage Bizot, sans verbes, avec des onomatopées ! »

Pour documenter les débuts grunge à Seattle il envoie un journaliste faire le boulot. L’acid house est racontée en direct des clubs londoniens dans un reportage halluciné signé Philippe Vandel et Nicolas Roiret (« C’est la révolution musicale la plus importante depuis le punk et elle s’appelle Acieeeed ! » - Actuel, décembre 1988). Avant ça il y a eu l’engagement punk (papiers enflammés autour de John Lydon ou Malcolm McLaren), le psychédélisme du Grateful Dead, free jazz, Zappa, Captain Beefheart… Sans oublier la new wave vue à travers ses nouveaux héros Parisiens et Rennais. Pour représenter les années 80, Actuel fait poser Taxi Girl et Marquis De Sade, fleurons du genre, en compagnie de leurs mères. Les minets destroy qui chantent « Conrad Veidt » ou « Cancer & Drugs » sont tellement mignons que la couverture est habillée du titre « Les jeunes gens modernes aiment leurs mamans ». Bref, n’importe quoi, mais, au moins, ça tente quelque chose.

La grande bataille du mix

Dès 1981 Bizot inaugure ce qu’il appellera plus tard sur l’antenne de son nouveau bébé Radio Nova, « des années chaudes et froides ». Froides car l’esthétique new wave est partout. A New York, Londres, Berlin et Paris. Cheveux courts, jeunes gens modernes, drogues dures et génération à qui on n’a plus laissé d’utopies. Les meilleurs représentants du genre s’appellent Wire, Liquid Liquid, James Chance et Marquis De Sade. Chaudes car les pays du sud amènent à cette descente de rage froide tout un tas de sonorités nouvelles. Remain in Light, l’album des Talking Heads anticipe cette tendance dès 1980. My Life in the Bush of Ghosts, l’album signé David Byrne et Brian Eno confirme ce mouvement l’année suivante. L’ère du megamix commence. Désormais bien conscient des forces et des faiblesses de la gauche Mitterrandienne au pouvoir, Bizot va encore se servir de la musique pour donner corps à une vision qui le hante. Van Eersel se souvient ainsi du jour où il a sorti l’expression qui synthétisait tout : sono mondiale. « C’est parti d’un truc qu’on ressentait tous. En 1983, on a voulu proposer dans Actuel un mouvement de réflexion générale, une fièvre globale, qu’on aurait appelé ‘Nous voulons des jours meilleurs’. On sentait le monde changer et on l’imaginait changer en mieux. Le terme sono mondiale arrive à ce moment. Je voyais le monde se transformer en village global comme le voyait Marshall McLuhan (intellectuel canadien et fondateur de la théorie des médias, ndlr). Et dans ce village le son était beaucoup plus important que l’image. La radio devait être chaude, au moment où la télé devenait la représentation du froid. Le changement du monde, pour moi, il devait passer par une sono mondiale. »

Meissonnier : « Dans les années 80, tous les bons du jazz meurent ou alors ils commencent à pratiquer un son électrique comme Miles Davis. Contre toute attente, Jean-François, il retrouve l’excitation qu’il a perdu sur la sono mondiale et les musiques africaines. Pour le raï par exemple il avait pigé plus vite que d’autres l’importance de métisser les sons et donc il présente Cheb Khaled comme ça : ‘Ce mec va devenir le Elvis Presley du Maghreb’. » Au moment où le Front National commence à grimper en popularité, ce positionnement a du sens. L’idée de Bizot et d’Actuel : contrer la montée du racisme en misant tout sur la culture. La sono mondiale – bientôt rebaptisée world music pour satisfaire les disquaires – va donner ses meilleures histoires à Actuel et Nova. En DJ de la presse, Bizot a juste pris une longueur d’avance pour en théoriser l’explosion. Extrait d’un manifeste publié en décembre 1994 dans le dernier numéro d’un Actuel rendu exsangue par la première crise de la pub : « Sono mondiale ou World Music étaient des visions prémonitoires à la grande bataille des mix qui se prépare. Avec un petit Mac pour sampler, chacun peut balancer son beat à la face du monde ».

Tout le monde fait « Oh ! »

Aujourd’hui encore, Bernard Zekri admire l’engagement musical de celui qui lui a donné ses premières chances de journaliste : « Trente plus tard, trouvez-moi quelqu’un qui fait une couv avec ça aujourd’hui : Kinshasa, la rumba zaïroise ! Faire ça, sur un mensuel qui, à l’époque, se vend à plus de 200 ou 300 000 exemplaires, c’est un truc de fou ! Une idée de mec qui veut quasiment saborder son journal. Mais il le fait. Il se bagarre. Il avait des engagements très forts par rapport à la musique… » Ce qu’il a fait aussi pour le rap. Zekri est aux premières loges puisqu’il habite à New York. Années 80. Afrika Bambaataa, Futura, DST qui scratche sur le « Rock It » d’Herbie Hancock. Car il a vu naître à Big Apple le punk de Richard Hell et Patti Smith, Bizot sait que beaucoup de choses partent de cette ville. Zekri raconte comment il devient son ambassadeur rap : « Il est venu me voir à plusieurs reprises. J’avais commencé à faire des papiers pour Libé. Je faisais même le fixeur pour des journaux américains comme Life : je les emmenais dans le Bronx. J’étais en contact avec cette musique et tout ce nouveau truc, et je l’ai un peu branché là-dessus. Mais il n’avait pas vraiment besoin de moi ! Il était assez fascinant parce qu’il savait tout. Il passait son temps à fouiller dans les petits fanzines, le moindre petit canard. Il avait une énergie sidérante ». Plus tard Zekri organise la première tournée mondiale de hip hop, le New York City Rap Tour, avec Crazy Legs, DST, le Rock Steady Crew. Et le mouvement prend en France puisque, lors d’un passage de ce plateau à Paris, les futurs NTM et IAM sont dans la salle. Ils n’en perdent pas une miette. Bizot non plus, qui relie immédiatement le mouvement à la triste réalité des banlieues en France. « En 1985, je rentre des Etats-Unis, un peu snob et jeune con, tout gonflé de mon importance de docteur ès hip-hop et je me dis que le rap, c’est Américain, et que les Français sont à la rue, se limitant à crier des trucs du genre ‘tout le monde fait oh…’ Et là, Jean-François m’explique que non, il y a des trucs, c’est lui qui attire mon attention. Je l’ai peut-être branché sur la naissance du rap mais là, il me rend la pareille. Je fais un article qui s’appelle ‘Le funk met la zone KO’. Et je rencontre Dee-Nasty, Destroy Man, Lionel D … Les mecs du terrain vague de la Chapelle ! »

Pour Actuel, Zekri part à Los Angeles raconter les gangs de rue autour de la sortie de Colors, film de Dennis Hopper. Il passe quelques semaines en banlieue d’où il ramène un reportage à la première personne du singulier. Le reste du temps, l’homme amène des rythmes hip hop aux soirées organisées par Jacques Massadian, « Chez Roger Boîte Funk ». Pour donner du corps à cette nouvelle scène rap made in France, Bizot fait jouer la caisse de résonance de sa radio. Pour cela, il invite DJ Dee Nasty à mixer et scratcher dans les studios de Nova. Bernard Zekri à la relance sur les rapports qu’a eu Bizot avec le rap: « Ce n’était pas un fan absolu de rap. Par contre, il en a gardé des amis. C’était un mec qui avait une fidélité envers les gens. Ca ne se passait pas toujours très bien parce que c’était le roi de la mise en boîte, il vannait assez dur et certains prenait mal ses vannes. Akhenaton et Joey Starr, chacun avait sa relation. Mais avec Solaar, c’était plus fort, je ne sais pas pourquoi. Les mots sans doute, Jean-François écrivait beaucoup de poèmes, ils ont dû se trouver là-dessus… »

Elégant sans un rond

« Lui, ce qu’il écoute dans son repère de Saint Maur, c’est du funk, de la soul, de la salsa et surtout du jazz », pose calmement Meissonnier. Le producteur marque un temps d’arrêt, puis pousse la réflexion plus loin : « D’ailleurs, je pense qu’il y a une différence entre le Jean-François journaliste et le Jean-François privé, même sur la musique ! » Dans un numéro daté novembre 1986 d’Actuel affichant Miles Davis en couverture avec le titre « Je ne baisais plus, je pissais le sang, je ne savais plus jouer… » J-F Bizot écrivait un de ses tous meilleurs papiers sur la musique. Peut-être même le meilleur. Le sujet ? Jazz. Be-bop. Thelonious Monk. Charlie « Bird » Parker. Solos de saxophone comme une ultime leçon de maintien underground. Un truc qui travaille ce fils de la haute bourgeoisie catholique lyonnaise depuis sa jeunesse. Meissonnier : « J’ai été le manager et le pote de Don Cherry. Un mec hyper ouvert qui, un jour, jouait avec Lou Reed, le lendemain avec Penderecki et, le surlendemain qui était capable de jouer de la flûte gratos dans le métro, juste pour s’éclater. Don Cherry, comme J.F, il s’intéressait à tout. Ce sont des gens qui pensent que toutes les musiques sont bonnes du moment que tu mets tes couilles sur la table . »

Dans son article en forme de journal intime amoureux, J-F.B livre cette confidence : « Dans Actuel, je n’ai pas assez soutenu la musique qui a éveillé et guidé mes émotions d’adolescent, cette musique que j’ai gardé jalousement dans mon jardin secret quand elle a semblé être piétinée pour toujours par la horde rock. Le jazz est peut-être un style de vie bohème. (…) Etre élégant sans un rond, bien habiller sa misère. Cool, man, cool. » « Jean-François c’est, avant tout, un jouisseur, théorise Meissonnier en formant un petit sourire entendu. Comme tous les mecs qui aiment kiffer, il aimait le jazz. Il bloquait sur les montées, les solos, les blacks sapés comme des Milords dans les clubs enfumés. Pareil pour le funk. Ça bouge, il se dégage une énergie sexuelle, donc c’est pour lui. Du pur Jean-François ! » Pas pour rien donc que Bizot achètera la radio TSF Jazz pour compléter son offre de sons. Et ainsi faire le lien entre son passé, son présent et son (no) futur.

Quelques jours après sa mort le 8 septembre 2007, à 63 ans – ou 126 ans à en croire ceux qui savent que l’homme vivait toujours deux journées complètes en une – Jean-François Bizot a reçu un hommage de la part de David Byrne, leader des new-yorkais de Talking Heads. David Byrne restera le musicien qui synthétise les obsessions de Bizot à sortir de sa zône de confort occidentale. Plus encore que MC Solaar, Fela Kuti, Don Cherry, les Last Poets, Robert Wyatt ou Brian Eno que le grand blond chérissait particulièrement. Pas pour rien que l’auteur de « Once in a Lifetime », à plusieurs reprises, figuré en couverture d’Actuel; dont une fois en compagnie de Brian Eno et le trompettiste américain Jon Hassell sous le titre ironique « Les blancs pensent trop ». Patrice Van Eersel s’illumine : « J’aurais quand même dû plus parler des Talking Heads dans mon bouquin. David Byrne était devenu le grand pote de Bizot, mais c’est surtout le groupe qui nous portait tous. Celui qui ressemblait à ce que Bizot à voulu faire à travers ses médias. » 

Cassettes cubaines 

Vrai. D’ailleurs, revenons au texte hommage de David Byrne à la mémoire de son vieux pote Bizot. Extrait : « Nous sommes devenus amis avec Jean-François dans les années 80, à un moment où mon intérêt pour le rock mainstream commençait à s’estomper. C’est lui qui a encouragé ma curiosité en m’emmenant voir le groupe cubain Orchestra Aragon au New Morning, à Paris. On ne voyait pas ce genre de groupes aux Etats-Unis à cause de l’embargo contre Cuba encore en vigueur à cette époque. C’est lui aussi qui m’a fourni en cassettes de groupes africains et en vieilles musiques cubaines. On écoutait ça et ensuite on en parlait pendant des heures au cours de la nuit. Quand on attend de la vie qu’elle nous pousse à être curieux de tout ce qui se passe à l’extérieur, ce genre de rencontres est la meilleure chose qui puisse vous arriver… » Difficile de dire mieux.