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Jean-François Bizot : sono mondiale et aventures rock (1/2)

Jean-François Bizot : sono mondiale et aventures rock (1/2)

Cette année on célèbre de nouveau la mémoire de Jean-François Bizot, fondateur du magazine Actuel et de Radio Nova et renifleur d'underground. Se pose dès lors la question : mais quel était le rapport de ce patron de presse pas comme les autres à la musique ? Eléments de réponse dans cet article en deux épisodes. C'est en traquant la discothèque du monde que Citizen Bizot a organisé ses plus beaux voyages. 

Le chapitre s’intitule Nous allons enquêter pour vous dans le monde entier. Dans son excellent livre récemment sorti chez Albin Michel, L’Aventure d’Actuel telle que je l’ai vécue, Patrice Van Eersel, reprend le cours de ses souvenirs « d’historique » du mensuel Actuel. Point de bascule dans son parcours : c’est en rencontrant le prophète de l’afro beat nigérian, Fela Kuti que ce reporter passionné par les sciences, va vivre son premier Satori de journaliste. Après avoir été pendant cinq ans le journal de référence des contre cultures (vie en communauté, amour libre, fièvre écolo, expériences psychédéliques non légalisées) Actuel s’est auto-sabordé dès 1975 à la demande de son directeur de la rédaction l’insatiable Jean-François Bizot. Désormais, la petite bande de Tintin reporters hippie, de graphistes et de photographes recolle les morceaux jamais vraiment déchirés. Pour cela Bizot a mis au point une méthode de management imparable. Grace à ses largesses d’héritier (une famille à la tête de plusieurs entreprises textiles et donc jouit d’un crédit quasi illimité) celui qui a écrit les premiers grands articles sur la contre culture venue des USA propose à ses fidèles de se choisir chacun un appartement dans un immense hôtel particulier localisé à Saint-Maur-des-Fossés. Patrice Van Erseel, Léon Mercadet, Michel Antoine Burnier, Patrick Zerbib et Jean Rouzaud seront de l’expérience « communautaire » dans cet ancien hôtel particulier construit au XVIIIe siècle.

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Entre ces murs, tout le monde se prépare à l’inévitable : une relance de leur magazine chéri qui sera effective en 1979. Mais avant cela il faut se confronter « à monsieur réel », partir en reportage aux quatre coins de monde, remplir les centaines de pages de l’immense Almanach que Bizot veut publier le temps de roder sa nouvelle formule « nouvelle et intéressante ». En 1977, Van Eersel s’embarque donc pour le Nigéria avec une double mission. D’abord traquer les pirates de Lagos. Ensuite vérifier, dans cette mégalopole de 12 millions d’habitants, une des nombreuses élucubrations du boss : et si le continent Africain avait le potentiel pour devenir la future super puissance ? Alors que le reporter imagine rentrer bredouille de son trip africain, il repense à une dernière recommandation lâchée par celui que tout le monde appelle "le grand blond"  : « Pendant que tu seras là-bas, essaye donc de rencontrer le musicien Fela Ransome Kuti. Je crois que c’est un bon plan. Figure-toi que ce type vient d’épouser ses vingt-sept danseuses, avant de toutes les emmener à Berlin, il y a quinze jours, au FESTAC, le World Black and African Festival of Arts and Culture ! » « Bizot avait juste entendu parler de Fela. Il n’avait rien entendu de lui, pas la moindre note, mais comme souvent il avait une intuition précise Van Eersel en esquissant un large sourire Donc, moi, bon, j’achète des disques du type. Je les écoute chez les disquaires du coin. Il faut dire qu’il y en a un toutes les quatre maisons. Et là je découvre un son très guerrier qui m’emporte comme une vague. » Et voilà donc le journaliste à la recherche de son flash Fela. Dans les faubourgs grouillants de Lagos il hèle un taxi. Une fois à bord sur une banquette défoncée, il demande la bouche à cœur « Can you bring me to Fela ? » Forcément, le chauffeur hallucine. Un petit blanc connaissant le nom de l’équivalent nigérian de James Brown et Bob Marley voilà qui n’est pas commun.

Black President et ambulance

Pour espérer trouver l'auteur de "Beasts of no nation" mieux vaut mettre le cap sur la banlieue de Surulere. C'est ici que le musicien a domicilié sa communauté hors temps et hors société de la Kalakuta Republic. Mais d’abord, un crochet. Le jour de la première rencontre, Fela et sa bande ont tous convergé dans l’immeuble abritant les bureaux de la maison de disques Decca. Aujourd’hui le chanteur est d’humeur à entamer un rapport de force avec ce label qui essaye de l’arnaquer. Histoire de bien bander les muscles et se faire aussi menaçant que possible Fela a débarqué entouré de ses gardes à béret noir qui ressemblent aux black panthers made in USA. Fela, pour sa part, ne porte qu’un slip et se présente couvert de cicatrices. C'est un homme dangereux. Forcément, une telle scénographie subjugue le journaliste français. Puis Fela brise la glace. Il propose un verre de vin de palme et quelques bouffées d’un stick géant. Devant l’émissaire d’Actuel venu le rencontrer sur son terrain, l’auteur de « Zombie » se livre. D’abord, il raconte que sa mère a été la première sufragette nigériane et a connu le grand timonier Mao Zedong. Puis, le voilà qui hausse le volume dès qu’il s’agit d'évoquer la corruption de son pays et ces pétrodollars étrangers qui rongent son potentiel, sa jeunesse. Parfois même Fela pique une colère quand on l’appelle par son blase de descendant d’esclaves : Fela « Ransome » Kuti. Une fois la tempête passée, le musicien explique par l’exemple comment on peut transformer en longues diatribes rythmées d’afro-beat l’actualité de son pays. Pour cela rien de tel qu’un passage entre les murs de son QG, la boite de nuit Shrine. Ici Fela rentre en transe et proclame en roulant des yeux : « Ma musique est l’arme du futur ». De retour dans ses appartements de Saint Maur, Van Erseel en tirera un article intitulé « Fela Black President ». Plus tard, le reporter reverra Fela. Une fois en 1986 à Lagos où il prend place à l’arrière d’une ambulance que le « Black President » conduit à toute berzingue pour rallier la prison où ce dernier a fait de la détention (pour transport illégal de drogues). « Sur son passage en direction du Bénin, on croisait des filles qui le reconnaissaient. Il demandait alors à son homme de confiance de prendre les numéros de toutes ces nanas. Finalement, une fois arrivé du côté de cette prison il est accueilli comme un héros par le directeur de l’établissement. Tous les détenus cognent sur leurs barreaux pour l’acclamer. Dingue ! » Enfin, Fela apparaitra une dernière fois au journaliste, mais pour le coup salement diminué et sans doute déjà contaminé par le sida qui aura sa peau. Extrait : « … voilà que je le retrouvais recroquevillé sur lui, presque penaud. Plusieurs des « queens » l’avaient quitté. Et certaines de celles qui restaient me demandèrent, quasiment en mendiant « un peu d’argent pour acheter des médicaments. » Dur ! »

 

Aujourd’hui, Patrice Van Erseel a la soixantaine pimpante et s’allume vite quand on invoque la mémoire de Fela Kuti : « Je pense toujours que la musique de Fela restera dans l’histoire comme celle de John Lennon ou Bob Marley. » En tout cas elle restera associée à l'idée musicale que promeut Jean-François Bizot et son magazine Actuel au même titre que les Talking Heads, Robert Wyatt, Afrika Bambaata ou encore Ray Lema. Mais revenons à Van Eersel. Ce dernier n’est pas un journaliste musical. Il s’est plutôt bâti une belle réputation dans le monde du reportage à visées scientifiques voire mystiques en racontant, entre autre chose, les Near Death Experience ou en écrivant sur le roi de la plongée en apnée Jacques Mayol (quelques années avant que Luc Besson ne transforme ce dernier en personnage principal de son énorme succès Le Grand Bleu). Van Eersel n'est pas le seul à avoir vécu "une expérience journalistique et musicale" dans le giron d’Actuel et de Radio Nova. Certains ont appris ce métier en allant faire parler Marvin Gaye à Ostende. D’autres se sont confrontés aux BPM's et aux "drogues de l'amour" du phénomène acid house. Il y a eu des articles enflammés sur le futur phénomène Madonna, mais aussi des reportages gonzo en studio avec les Rita Mitsouko. A chaque fois, c’est Jean-François Bizot, le patron et chef de bande qui est à l’origine de ces aventures. Car Bizot, a beau se définir comme un fan de jazz et de musiques black, il est aussi un affamé de sons, un vrai. Comme beaucoup de ces jeunes gens nés au monde dans le sillage de la contre culture, du rock'n'roll et des utopies gauchistes. Il fallait juste que "l'homme du siècle" se crée son média pour apprendre à tout mélanger.

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Pour seconder Bizot dans ses recherches de musique absolue expliquant la société, le premier Actuel met en avant Jean-Pierre Lentin. Ce dernier, ancien membre du groupe expérimental Dagon (« C’étaient quand même des types qui se voulaient rockers et situationnistes. Ils appelaient à se transpercer les mollets avec des épingles » - Van Eersel), est un véritable érudit. Il y a aussi l’ancien journaliste trotskyste Léon Mercadet qui aime transcender son romantisme et sortant sa guitare acoustique pour y jouer… des cantates de Bach. Plus tard viendront Elisabeth Dasnière – sœur du batteur des lyonnais punk de Starshooter – qui se prendra de passion pour la berlinoise déjantée Nina Hagen, Bernard Zekri (importateur officiel du rap new-yorkais en France) et bien évidemment le fidèle Remi Kolpa Kopoul incollable sur les musiques latinas. Au centre des débats, Bizot, veut tout savoir, et donc tout écouter. Il papillonne de l'un à l'autre. Monte le son, le baisse, le module. Mixe. Remixe. Va sur le terrain. Exemple célèbre de sa faim : ce moment clé où l’homme saute dans le premier avion direction New York, puis rallie Londres. Objectif : vérifier sur place à quoi ressemble vraiment cette fameuse vague punk emmenée par les Ramones, Richard Hell, Johnny Rotten et Patti Smith. Trois semaines après, le patron de presse tout vibrant de ce périple. Le punk existe et Bizot a un manifeste de nature à refaire converger son magazine avec le monde. Extrait : « Il apparaît en Angleterre et aux Etats-Unis une pulsion nouvelle. Portée par le rock’n’roll, la vague déferle pour la troisième fois. Après Elvis et les Beatles, débarque le punk ! Une génération à la recherche de ses propres mots d’ordre. Et cette fois, la France n’a qu’un an de retard. » Van Eersel théorise au présent : « Bon, il y a eu une couverture d’Actuel en 1971 (1972, en fait Ndr) je crois, qui proclamait « Le rock dans les poubelles de Bob Dylan ». C’était une façon de poser l’époque et de dire « Le rock, ok, super, mais tout n’a-t-il pas déjà été dit, les gars ? ». Quand je rejoins cette équipe de journalistes on en est là. Moi je découvre Led Zeppelin alors que Bizot est plutôt branché Roxy Music ou Kevin Ayers. Il a toujours plusieurs coups d’avance. Après tu sens qu’avant de lancer le nouvel Actuel, il a envie de retrouver la flamme qu’il a senti vibrer à travers le rock. »

Documente tes aventures

Quelques années avant Martin Meissonnier donnait rendez-vous dans son repère de Montreuil. Dans une première vie, ce quinqua aux cheveux longs et épais a tâté de la pige pour le quotidien Libération alors qu'il était encore lycéen. Plus tard, on le repèrera trainant sa longue carcasse nonchalante du côté du label Island, installant son radar à découvertes world et son sens des jingles dans le giron de Radio Nova et s’offrant même un crochet (très certainement lucratif) par Canal + pour y fournir le générique de l’émission « Les Guignols ». L'homme est aussi un producteur à la géographie éclatée. Il a travaillé avec Fela Kuti, Khaled, Don Cherry, Arthur H., Alan Stivell. C’est un enfant de cet esprit underground qu’a fait souffler la première mouture du magazine Actuel, du temps où ce dernier se passionnait autant pour les psychotropes que pour l’écologie, pour le combat des black panthers que pour l’album Camembert Electrique des hippies du groupe Gong. La transe africaine le fait vibrer, le psychédélisme ouvre certaines portes de la perception en lui. Il a également un avis d’initié sur l’école allemande du krautrocket sur l'after punk version P.I.L. Dans son loft de Montreuil, décoré d'un splendide tirage de Fela Kuti shooté en nage à Lagos, les recoins débordent de piles de vinyles sono mondiale. Sans doute l’endroit idéal pour évoquer la mémoire de son pote Bizot, décédé il y a dix ans de cela d'un cancer : «Je me souviens qu’un jour, à 16 ans, je passe voir Bizot à Actuel. Je lui propose de m'aider à organiser un concert de soutien aux Indiens ou j'sais plus quoi. Je lui dis que je fais roadie pour des mecs comme Dizzie Gillespie, Art Blakey. Et là, direct, il me teste: « Bah vas-y, prends des notes, documente tes aventures. Ces musiques faut que tu les racontes !» Comme il n'était pas du genre dispendieux, il te filait juste assez de thunes pour que tu voyages et que tu lui ramènes des histoires de musique. Il aimait quand la musique te donne une piste pour comprendre la société. Il a toujours cherché ça: dans le punk, le raï, le rap et bien sûr quand il s’est accroché à la rumba zaïroise».

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Sautez sur la rumba rock

L'histoire de la rumba Zaïroise vaut son focus. Ne serait-ce que pour comprendre l’approche musicale encore plus « free » que les plus longs solis de saxophone que crachait Ornette Coleman. En 1982, de retour d'un « reportage-vacances » à Kinshasa, Jean-François Bizot, directeur de la rédaction d'Actuel engage un de ses nombreux combats éditoriaux. A mesure que son magazine explose les scores de vente avec un sommaire pourtant entièrement composé de grands reportages et de découvertes branchées, l’insatiable Bizot veut encore et toujours de la musique. Son illumination du moment : il faut passer le message de la rumba zaïroise à l’occident. De retour de Kinshasa la chaude, l’homme va donc livrer un de ces longs articles dans lequel il raconte avec style ses soirées dans les clubs locaux, Vis-à-vis, Le Vatican. Une fois le plan de son reportage monté le voilà qui mixe le feeling musical pour en ressortir une vision sociétale. Pour lui la vibration zaïroise ne ressemble à rien : « D'abord, les Zaïrois coupent leurs morceaux en deux: première partie consacrée au beat et aux guitares fulgurantes, deuxième partie, après un break livré au frotti frotta. Parfait le mix ! » Son cerveau surchauffe d'angles, d'images et d'illuminations. Le titre sera vendu sous forme de slogan mi surréaliste mi sorti de l’esprit d’un pubard survolté à la caféïne : « Sautez sur la Rumba rock ». Avec ce numéro, Actuel enregistre une de ses plus mauvaises ventes. Mais cela ne préoccupe en rien le patron de presse.

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Même si elle a failli entamer la popularité de son canard « nouveau et intéressant », la rumba zaïroise va continuer à travailler Bizot sur le moyen terme. Là encore, une question d'engagement. Au début des années 80, l’homme signe des chèques pour que les artistes découverts en Afrique enregistrent, sortent des disques, touchent un public plus large que celui auquel le business de l’industrie les cantonne. Papa Wemba, Franco, Ray Lema font partie de ses priorités. Martin Meissonnier: « C'était un visionnaire qui évangélisait. Tiens, on a crée un label, Baba Scratch, en 1985. Jean-François a payé pour ça. On n'avait ni tubes, ni promo, ni direction excepté celle de sortir ce qui nous plaisait. On a fait le premier Dee Nasty. Bizot a aussi payé pour un premier album de Ray Lema. Puis il m'a demandé de produire le deuxième entièrement électro». L'album de Ray Lema, « Medecine » sort en 1984 sans provoquer le séisme rumba qu'espéraient les deux hommes. Pas grave, Bizot revendra le contrat de l'artiste au patron d'Island (U2, Bob Marley), Chris Blackwell. Dans le même temps ce disque lui vaudra une convocation chez les flics. En cause, une pochette signée du graphiste Dennis Morris avec le dessin phosphorescent d'une feuille de cannabis. « On a été accusé de faire l'apologie de la dope avec ce disque se bidonne Meissonnier en repensant à cette anecdote Jean-François, lui, ça l'a conforté dans l'idée que les meilleures musiques font peur aux pouvoirs. Tu vois le genre ! » 

(la deuxième partie de l'épopée musicale de Jean-François Bizot est à retrouver ici)