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« On est un peu à côté de la rentrée littéraire » : les éditeurs rock se mettent à table

Essais, mémoires, biographies… Les livres consacrés aux musiciens semblent chaque année plus nombreux en librairies. Au point de soulever bon nombre de questions : comment poser des mots sur la musique ? Quelles sont les différentes approches ? Et après tout, ne faudrait-il pas ranger certains de ces bouquins au rayon littérature ? A l’heure de la rentrée littéraire, six éditeurs indépendants dressent l’état des lieux d’un métier où Lester Bangs est l’équivalent de Le Clézio. 

 

 

En tant qu’éditeurs « rock », avez-vous l’impression de faire partie de la rentrée littéraire ?

Dominique Franceschi (responsable des éditions Camion Blanc) : Pas du tout ! On a même un peu tendance à être à côté de tout cet univers-là. On fait plus partie de l’underground que du milieu littéraire. On ne calcule pas de programmer tel bouquin ou tel bouquin par rapport à la rentrée littéraire. Nous avons un rythme de publication plus ou moins régulier sur l’année, nous publions les bouquins au feeling, dans un esprit décalé.

Gérard Berréby (fondateur et président des éditions Allia) : A la rentrée littéraire, tout le monde se dispute une place, essaie de se faire connaître, de rafler la mise… De notre côté, nous publions des livres qui ne participent aucunement d’un effet de mode. Maintenant, s’il y a une actualité, comme il y en a eu récemment autour du reggae, et que nous avons publié le maître livre sur le reggae, « Bass Culture » de Lloyd Bradley, nous remettons le livre en avant.

Comment se porte l’industrie du livre sur la musique ?

Dominique Franceschi : Notre maison d’édition existe depuis 1992. A l’époque, à part quelques bouquins en coédition avec le magazine Rock & Folk il n’y avait quasiment rien. Depuis, des petites maisons se sont spécialisées, on voit de plus en plus de bouquins sur la musique. Ces dernières années, de grands éditeurs sortent aussi des livres pour la période des fêtes : des version illustrées avec photos, des albums commémoratifs. Souvent, ça tourne autour des mêmes thèmes : d’un côté, les yéyés françaises, Johnny Halliday, etc, de l’autre les gloires anglo-saxonnes : Beatles, Stones et compagnie.

Sylvie Martigny et Jean-Hubert Gailliot (fondateurs et dirigeants des éditions Tristram) : Entre le milieu des années 90 et celui des années 2000, on a vécu dans les librairies la disparition de rayons entiers dans le domaine des sciences humaines au profit de création d’un rayon sur l’histoire du rock. C’est un symptôme très fort. Et puis on a vu paraître des livres qui, objectivement, étaient moins intéressants. Des compilations d’articles un peu opportunistes, de critiques moins déterminantes.

Yves Jolivet (fondateur et directeur des éditions Le Mot et le Reste) : On ne fait pas des gros scores avec les livres sur la musique, sauf si on sort les mémoires de Keith Richards. A ma connaissance, c’est peut-être le dernier succès dans cette thématique, avec l’ouvrage de Patti Smith.

Le genre “mémoires de musicien”, c’est la grande tendance du moment ?

Martigny et Gailliot : Avec “Life” de Keith Richards et “Just Kids” de Patti Smith, même si ce sont deux projet très différents, on a en effet deux livres à caractère autobiographique qui ont été de beaux succès. Comme d’habitude, la raison de leur succès tient peut-être avant tout au fait qu’ils sont très bons.

Yves Jolivet : Beaucoup d’éditeurs anglo-saxons se sont dits qu’il y avait là une poule aux oeufs d’or. Mais il y a eu beaucoup d’appelés, et peu d’élus : les mémoires de Brian Wilson, par exemple, n’ont pas été traduites car elles ne feraient peut-être pas de gros scores en France. Celles de Robbie Robertson (ndlr. guitariste du groupe The Band) non plus.

Martigny et Gailliot : Nous n’avons pas publié Patti Smith parce qu’elle était une célèbre musicienne qu’on admirait adolescents. Mais parce que, déjà à l’époque, on savait qu’elle avait écrit et publié auparavant des livres à New-York. On se les était procurés et on avait essayé de les lire. Alors lorsqu’elle a commencé à se soucier plus sérieusement de la publication de ce qu’elle écrivait, nous étions aux premières loges. Là, ce n’est plus de la littérature sur de la musique mais le travail d’une écrivaine, parallèle à l’oeuvre de la musicienne. Patti Smith est aujourd’hui davantage lu qu’elle n’a de public avec ses nouveaux disques. Elle est devenue davantage écrivaine que musicienne.

Les livres sur la musique ont-il aussi parfois une ambition littéraire ?

Dominique Franceschi : Je suis assez clair là-dessus : je n’édite pas de littérature. Evidemment, il faut que ce soit lisible et écrit correctement. Par contre, on n’a pas du tout le critère du style d’écriture chez Camion Blanc. Nous ne sommes pas Gallimard, nous n’avons pas ce genre de prétentions. Nous publions de l’informatif, du document. A partir du moment où c’est lisible, je ne vais pas demander aux gars d’écrire comme Camus.

Marion Mazauric (fondatrice et dirigeante des Editions Au diable Vauvert) : Quand la maison a commencé il y a 17 ans, il n’y avait plus de rayons musique. Quand nous avons publié « U2 par U2” ou « les Clash par les Clash”, certains dans le monde de l’édition se sont demandés pourquoi nous faisions cela. Pour eux, c’était de la folie. Ils pensaient que l’édition musicale c’était un domaine qui ne marchait pas. En fait, nous avons épuisé nos deux éditions et ces deux livres ont été un succès. Nous les avons publié parce qu’ils ont un intérêt esthétique, littéraire et sociétal. D’ailleurs, l’un de nos soucis c’est de situer nos livres dans les rayons : vous pouvez bien sûr les mettre dans les rayons « musique”, mais aussi « histoire culturelle”, « manuels pratiques” ou « romans”.

Martigny et Gailliot : Nous avons publié Lester Bangs pour des critères littéraires, pas musicaux. Parce que c’est un poète de premier ordre, un écrivain de première bourre incroyablement inspiré, original, qui se renouvelle constamment, capable d’hyperboles absolument incroyables. Parce qu’on le considère comme un immense écrivain, comme l’héritier le plus intéressant de la Beat Génération. Plutôt que de publier des seconds couteaux de la littérature romanesque américaine, nous préférions publier Bangs, qui évidemment fait de la littérature sans le dire explicitement. La littérature ce n’est pas forcement un roman. Ce n’est pas forcément de la fiction, un journal intime ou un essai. Cela peut être des textes qui sont apparus dans les journaux ou les fanzines, qui n’étaient pas destinés à l’archivage mais qui avaient tellement de puissance intellectuelle et littéraire qu’ils ont fini par rejoindre le corpus de la grande littérature.

Marion Mazauric : Parfois, nos livres influencent aussi les musiciens. Il y a dix ans, nous avons réédité un recueil de poésies de Jehan-Rictus, intitulé « Les Soliloques du Pauvre”. Cette édition à cinq euros, gratuite en PDF, a permis au rappeur Vîrus de tomber sur ce texte. Cette année, nous avons publié une adaptation du recueil rappé par Virus, sous forme de livre-album. Nous avons sorti ce livre pour que les rappeurs se rendent compte que l’histoire du rap en France commence au siècle précédent et que ce n’est pas une histoire musicale mais d’abord une histoire sociale. Le premier rappeur français, c’est Jehan-Rictus, poète du début du siècle précédent !

Il y a cette fameuse maxime : “Écrire sur la musique, c’est comme danser sur l’architecture”. Ou bien cette formule cinglante de Frank Zappa, qui dit que « les chroniqueurs de rock sont des gens incapables d’écrire, interrogeant des gens incapables de parler pour des gens incapables de lire. » D’après vous, comment écrire sur la musique ?

Martigny et Gailliot : Roland Barthes aimait beaucoup la musique. Il interprétait Schuman ou Schubert au piano avec beaucoup de passion. Mais il expliquait aussi qu’il est impossible de parler musique de manière fondamentale. C’est aussi difficile que de parler du plaisir sexuel, voilà l’analogie qu’il faisait. En revanche, Barthes explique que l’on peut multiplier les approches et parler de tout ce qu’il y a autour. Il peut y avoir une sociologie de la musique, une sociologie de l’écoute de la musique. Il peut y avoir des textes sur la manière dont elle est écrite, comment elle circule.

Gérard Berréby : Il faut une rigueur extrême dans la recherche. Quelqu’un comme Nick Tosches travaille de manière obsessionnelle. Dans « Country”, il y a des index de chanteurs, de titres, d’albums. On s’y retrouve parfaitement. Et puis il faut une capacité d’aperçu historique et d’analyse. Au début de « Can’t Stop Won’t Stop”, Jeff Chang évoque la révolte des afro-américains dans les années 60. Dans le livre de Jon Savage, vous avez d’abord un tableau de la société anglaise de l’époque, un réquisitoire du régime de Thatcher et du chômage en train d’exploser. Il y a là une mise en condition historique et social autour de l’émergence du mouvement punk. Parce qu’un genre musical n’apparaît pas comme ça. Généralement, il apparaît quand un autre genre musical arrive à sa limite, à saturation, qu’il bloque. Alors surgissent des kids qui trouvent un son et vont plus loin.

Martigny et Gailliot : C’est là que le rock est un sujet en or : ce n’est pas uniquement les trois accords de Chuck Berry, mais un mode de vie. Si l’on parle des jeans et des t-shirts des Clash, on ne parle pas de musique, on parle de rock. Quand Lester Bangs parle de ce que c’est d’être adolescent et de vouloir donner une expression à sa frustration, il n’est pas en train de parler de musique, mais de rock’n’roll. Le rock étant un peu plus qu’un simple objet de contemplation esthétique, cela fournit une matière très dense dont les écrivains de talents peuvent s’emparer. Il y a un livre qui sur les Rolling Stones qui est passionnant : une fausse bio des Stones écrit par François Bon. C’est la manière dont lui même fantasme les Stones depuis qu’il a 12 ans. Un livre qui est extrêmement documenté, très réaliste, et qui est le contraire d’une biographie auto-publiée.

En jetant un coup d’oeil sur les catalogues, on a un peu l’impression que les critiques anglo-saxons se taillent la part du lion. Généralement, les plus grands auteurs ne sont pas français. Pourquoi ?

Dominique Franceschi : Souvent, les anglo-saxons bénéficient de témoignages de première main. Parce qu’ils y étaient ou parce qu’ils se retrouvent à rencontrer 90% des acteurs de la scène qu’il raconte. J’ai les droits d’une rétrospective sur la scène rock puis punk à New-York : l’auteur a interrogé les trois quart des personnes dans l’ouvrage. Il s’est déplacé avec son magnéto, a récupéré les infos puis en a fait un bouquin. En France, l’auteur va plus souvent récupérer des informations dans des revues, dans des articles ou sur Internet.

Yves Jolivet : A une époque, des collègues me disaient : « tu n’étais pas à l’île de Wight en 1970, donc tu ne peux pas parler de ceci ou cela« . J’en reviens à la notion de travail d’historien. Jacqueline de Romilly, l’une des plus éminentes historiennes dévolues à la Grèce antique, a écrit des ouvrages somptueux sur les guerres du Péloponnèse ou sur Thucydides. Vous vous doutez bien qu’elle n’était pas là, à l’époque.

Gérard Berréby : Sur le punk, quelques livres sont parus en français. Aucun n’arrive à la cheville d’un maître-livre indépassable que nous avons publié : « Please Kill Me”. Il y a souvent un manque de rigueur. Et puis un manque d’audace, de prise de risque dans la pensée. La seule biographie que j’ai publié est celle de Jerry Lee Lewis par Nick Tosches. Parce que Tosches est totalement allumé, il saisit la folie, les complexités et les contradictions d’un individu tels que Lewis. Dans ce domaine, si on ne souhaite pas apporter quelque chose qui nous est propre, alors on peut aller travailler dans la mécanique ou faire du jardinage…

Comment voyez-vous l’avenir de l’édition sur la musique ?

Bruno Théol (fondateur et président de la maison d’édition BDMusic) : On dit parfois que le livre-disque est l’avenir de l’édition musicale. Si c’est l’avenir, je n’en sais rien. En revanche, cela fait 15 ans que je fais cela, dont 13 avec la collection BD Jazz et BD Music (ndlr. des bandes dessinées sur des musiciens, accompagnées de CD), je peux vous dire que c’est l’enfer. D’abord, les rayons de disque sont de moins en moins nombreux. Ensuite, les libraires ne sont pas du tout organisés pour. Vendre des CD dans une librairie ? Vous imaginez l’enfer ?

Martigny et Gailliot : Ajouter une sorte de bonus, c’est un aveu de faiblesse. C’est reconnaître que le livre en lui-même n’est pas suffisamment intéressant pour se vendre tout seul. Nous on continue à penser qu’un livre peut continuer à se vendre à 300 000 exemplaires, sans qu’il y ait besoin d’une clé USB, d’un DVD ou d’un CD à l’intérieur. Parmi les ouvrages sur la musique, il continue d’y avoir des succès conséquents et souvent imprévisibles. En France, il y avait de grandes choses à faire dans l’édition sur le rock. Et elles ont été faites !

Yves Jolivet : Je ne suis pas devin. Et puis des extrapolations sur des modèles économiques qui bougent beaucoup, ce n’est pas très stable. Il y a quelques années, tout le monde criait au loup avec les tablettes numériques. Depuis, on s’aperçoit qu’il existe un vrai refus, que ce n’est peut-être pas exactement ça la forme livre…