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Rejjie Snow est il la plus grosse feignasse du rap ?

Récemment Rejjie Snow l’Irlandais a été la révélation de l’édition 2017 du festival Rock En Seine. Quatre ans tout juste après la sortie de son premier E.P sorti de nulle-part. Aujourd’hui, beaucoup se demandent quand va enfin sortir son premier album. D’ailleurs, cette arlésienne pourrait miner le destin de celui que beaucoup voyaient comme la réponse européenne à Kendrick Lamar et MF Doom. L’intéressé, lui, a l’air de s’en foutre. Portrait entre Dublin, Brooklyn et la Floride d’un jeune homme trop doué que les moqueurs ont rebaptisé Rejjie Slow. 

Les Américains sont nuls au football – sport majoritairement européen. Ils peuvent par contre se targuer de proposer des bourses conséquentes. Dès lors, quand il s’agit de prospecter pour leurs fameuses équipes universitaires, il n’est pas rare que les coaches et directeurs d’universités laissent trainer leurs radars hors des frontières américaines. Rejjie Snow en sait quelque chose. Quand l’équipe de la Montverde Academy, en Floride, remporte le championnat en 2012, l’équipe est pour la plupart composée de Brésiliens et Mexicains, épaulés de quatre garçons venus d’Irlande. Parmi ceux-ci, un longiligne ailier technique et rapide de Dublin détonne. Si son nom est difficile à pronconcer (Alex Anyaegbunam), le garçon a pour lui une certaine technique dès qu’il s’agit de carresser la gonfle. « Il pouvait effacer n’importe quel adversaire en 1 contre 1 » se souvient Henrique, coéquipier de celui qui n’avait pas encore opté pour le nom de rappeur Rejjie Snow. « Il n’était pas aussi physique que les autres Irlandais de l’équipe qui, malgré leur petite taille, étaient plutôt durs sur l’homme, avec des tacles incroyables. Ce n’était pas le style d’Alex ». Le coach Mike Potempa rajoute : « Alex a été un élément clé de notre saison victorieuse. En finale, contre une belle équipe de Miami, il met un but et une passe décisive et on gagne 3-1 ». Cinq ans plus tard, Mike se rappelle encore avec plaisir du but d’Alex où il dribble trois adversaires avant de poser calmement une enroulé petit filet. « À mon avis, Alex avait les qualités pour jouer au niveau professionnel, il avait ce que beaucoup d’équipes cherchent chez un attaquant ». Qu’est-ce qui a pu donc empêcher Rejjie de prendre un autre chemin que le rap ? « Il n’avait pas forcément confiance en ses habilités » regrette coach Mike. « Et puis il ne prenait pas le football assez au sérieux. Il avait d’autres intérêts… ». Un discours que le coach musical de Rejjie Snow pourrait sûrement dupliquer : un talent indéniable, mais pas forcément le boulot derrière.

Si on veut faire grincer les dents des fans de Rejjie Snow ou les faire rire jaune, c’est selon, il n’y a qu’un nom à prononcer : Dear Annie. Ce premier album du rappeur devait sortir au printemps 2016, avant d’être repoussé à l’automne. Une promesse suivie d’effet ? Pas exactement. L’album a ensuite été prévu pour une sortie à la mi février 2017. Puis à avril-mai. Là encore les choses ne se sont pas produites. On parle désormais d’une sortie début 2018, soit cinq ans après celle de l’EP Rejovich qui lança définitivement la carrière de l’Irlandais. Une éternité dans le monde du rap. Sur sa page Facebook, Rejjie se moquait de lui-même avec humour : « Je déteste quand les artistes que j’aime beaucoup n’ont que 9 chansons, puis j’ai réalisé que je n’avais que 9 chansons ». C’était en 2014. Trois ans plus tard, alors qu’on le rencontre avant son dernier concert parisien, le ton n’est plus vraiment à la rigolade : « C’est bizarre, je sais que l’album va être attendu au tournant, il y aura beaucoup de pression. La pression de délivrer, d’être toujours présent alors que parfois, je ne veux même plus faire de la musique. Il y a des jours comme ça, mais je ne peux pas m’arrêter, je suis sous contrat. Et j’ai peur qu’avec Dear Annie, ça va être le moment où je ne pourrai plus revenir en arrière ». Pour le gamin de Dublin, c’est tout un monde qu’il craint de laisser derrière lui.

 

Boisson ballon

A une dizaine de minutes en bus de Ballymun vers Dublin se trouve Drumcondra, quartier historiquement ouvrier, « ni banlieue, ni centre-ville, avec beaucoup de Blancs » comme le décrit Rejjie Snow qui y a passé son enfance, celle classique d’un gamin du Northside un peu paumé. Il raconte : « J’étais hyperactif, très curieux. Le football me gardait occupé, j’avais toujours un ballon aux pieds. Mais à côté de ça, je m’en foutais de ma vie, je faisais n’importe quoi juste pour l’adrénaline. J’ai commencé à boire très jeune, je me battais, je faisais du graffiti, je draguais, tout ça. Il n’y a pas grand chose d’autre à faire là-bas. Culturellement, Dublin n’est pas très raffinée. Avec les amis, c’était juste direction le pub et on buvait. Je m’en foutais des avertissements de mes parents, alors j’avais beaucoup de liberté. C’est ce qui fait que je peux faire de la musique désormais, j’étais ouvert d’esprit, je faisais tout et n’importe quoi. Sauf bien étudier à l’école ». A l’époque, il n’est pourtant pas encore question de musique. Autour de lui, personne n’y prête la moindre attention, et Alex se contente d’écumer Internet et les plateformes de streaming pour découvrir les artistes du moment. “J’étais vraiment le loup solitaire. Je ne traînais pas avec une communauté hip-hop, je n’allais même pas voir de concerts. Sauf une fois à 12 ans” avoue Alex. Pour visualiser la cène, il faut remonter au 25 novembre 20à6. Ce soir-là, l’Olympia Theatre de Dublin accueille en tête d’affiche le rappeur et producteur Pharrell. Alex est au premier rang. Si le gamin ne paye pas de mine, il sait malgré tout se faire remarquer. Pour cela il entonne les paroles de l’auteur de « Happy » en transe. A tel point que la star américaine décide de le faire monter sur scène, face au public. Le rappeur rembobine : “J’ai chanté une chanson avec lui. Je me sentais bien, je me suis senti comme un artiste à ce moment précis. Je savais que désormais, je voulais être sur scène”. Un événement dont il ne reste qu’une photo où le jeune Rejjie pose à côté de son idole, des larmes qui lui brouillent le visage. Et une détermination à faire son trou dans le rap.

Pour cela Rejjie Snow, a opté pour une relocalisation à Londres.  se trouve un bout de canapé chez le rouquin Archy Marshall plus connu sous le nom de scène de King Krule. Fort de cette relation, le jeune irlandais fait la connaissance des musiciens de la capitale anglaise, tout en mettant sur pied ses premiers titres disponibles gratuitement sur YouTube. Des débuts qui ne passent pas inaperçus une fois de retour chez lui. “Là-bas on me scrute, on me regarde, puis je tombe sur des connaissances qui ont laissé des commentaires négatifs sur mes vidéos, je leur dis « c’est quoi ton problème ? », rejoue Rejjie Snow, il y a pas mal de jalousie là-bas, on questionne mon appartenance à la ville, mon passé, ma légitimité… Ce n’est pas bon ». Ger Kellet, rappeur du duo 5th Element, est un ami de Rejjie Snow. Il l’a rencontré dans sa banlieue de Ballymun, au nord de Dublin, alors que Rejjie tournait une de ses premières vidéos : « Il y a des tours en béton chez moi, ça va bien avec l’esthétique hip-hop » explique ce grand blond à la peau plus blanche que blanche, accent du Northside au couteau. Il est tout l’inverse de son ami : « Lui a tout de suite connu le succès, il n’a pas connu les mêmes obstacles que nous. Les médias ne nous chassent pas, nous les chassons, il n’a pas vécu ça. Donc oui, les opinions sont très partagées autour de lui. Rejjie a cet accent américain quand il rappe, ce qui ne plaît pas vraiment ici. Et il est parti là-bas très jeune. » Car à 17 ans, celui qu’on appelle désormais Rejjie Snow a traversé l’Atlantique grâce à une bourse sportive. Il passera quelques années à taper le ballon avec talent et suivre une scolarité entre la Floride d’abord, puis la Géorgie. Sans même une fête de départ, il a donc laissé toute sa bande de copains derrière lui. C’est sur ce continent qu’il trouve “de la place”, loin des piques de dublinois pas forcément heureux de ses premières incursions dans le milieu. A l’inverse, le show-business l’accueille bras ouverts, au point de se faire approcher par nul autre qu’Elton John, comme nous le révèle le coach Mike Potempa : « Un jour, la fac a reçu un e-mail du management d’Elton demandant si c’était possible de sortir Alex du campus pour le déjeuner afin de parler d’une possible collaboration. On croyait tous que c’était une farce au début, mais non, ils sont bien partis manger ensemble dans la semaine. C’est là que j’ai compris que la musique d’Alex n’était pas qu’une sensation Youtube, mais bien quelque chose de solide, avec un vrai public ».

Un futur MF Doom en chaussons

Parfois, un destin ne se joue à rien, comme l’explique aujourd’hui le rappeur : “Si j’étais resté à Dublin, j’aurais sûrement arrêté la musique. J’aurais bossé dans un magasin ou un truc du genre. J’avais besoin de personnes qui pensaient comme moi”. Et pas n’importe qui. Le jeune homme se retrouve à assurer la première partie de MF Doom en octobre 2012, par la seule force de ses arguments. Ce show est bien vite éclipsé par la sortie de son premier EP, Rejovich, en 2013. Un visuel affichant deux aveugles bras dessus bras dessous sur un banc – l’un est membre du Klu Klux Klan, et l’autre une femme afro-américaine – et presque 17 minutes d’une musique qui s’impose au top des ventes iTunes catégorie hip-hop. Devant Yeezus de Kanye West, par exemple. Pour passer à la vitesse supérieure, Rejjie Snow ne tarde pas à recevoir une aide non négligeable en la personne de Lyor Cohen, boss du label 300 Entertainment, bien connu pour chapeauter des pointures comme Young Thug ou les Migos. Signé en 2016, l’équipe qui l’entoure l’aide à s’installer à Brooklyn et relance l’idée d’un album. “Avant, je n’avais personne sur le dos. Et là ça change tout. Il faut faire des singles par exemple” enchaîne le jeune homme sur la terrasse du Trabendo. De cette collaboration va donc naître des titres comme Flexin’ ou Crooked Cops, nourris par le studieux visionnage de films de la Blaxpoitation des années 1970 aux Etats-Unis, qu’il a étudiée pour l’occasion. Comme le bon élève qu’il n’a jamais été. “Les gens maintenant pensent que je fais des choses incroyables. Alors qu’en fait c’est pas le cas, confie-t-il, je glande dans mon lit la plupart du temps, et je perds beaucoup de temps”. Concernant la date de sortie de l’album, aucun indice ni précision pour l’instant. Et il sera de plus en plus difficile d’en avoir. D’ailleurs à quelques heures de son concert, Rejjie Snow est formel : “Ça va être ma dernière interview je crois. J’en ai marre de répondre à des questions” Comme une façon subtile d’annoncer une nouvelle période d’hibernation ?