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Aldous Harding : la nouvelle Lorde n'est pas encore à l’aise avec son image

Aldous Harding : la nouvelle Lorde n'est pas encore à l’aise avec son image

Comme elle le reconnaît dans un murmure, la néo-zélandaise Aldous Harding a une carte à jouer en 2017 avec sa musique mélange de folk et de noirceur presque gothique. Cette grosse année pourrait même faire d’elle la nouvelle prétendante au titre convoité de néo Kate Bush. Mais si la jeune femme ne sait pas encore comment gérer au mieux ces attentes, elle a compris comment ne pas se consumer comme un feu de paille : en restant sur ses gardes.

« Intrigante et provocante. » Voilà les adjectifs choisis par la presse pour qualifier la vidéo qui a donné une nouvelle exposition à Aldous Harding. Dans « Blend », la néo-zélandaise se dandine en mini-short et sort les flingues en fixant la caméra tel un lapin pris dans les phares. Le costume de cow-girl est une référence à l’une des scènes les plus hallucinées et malsaines du film de Francis Ford Coppola Apocalypse Now. Dans un campement avancé perdu au milieu de la jungle, une bande de playmates est débarquée d’un hélicoptère. Pour ces dernières, l’objectif est on ne peut plus simple : amuser les GIs perdus au milieu de la jungle. Aldous Arding y rajoute de la maladresse et de la gène et encore aujourd’hui, elle se demande « comment elle a pu faire ça ». « Je me suis lancée avec une vague idée de ce que je voulais faire. » A l’arrivée : « Les gens m’ont dit qu’ils aiment mon corps ». Alors qu’elle, désarçonnée par sa propre audace, «n’a pas du tout aimé » regarder ses fesses se balancer dans ce petit mini-short bleu layette de playmate. Et après tout, pourquoi pas.

Depuis, Aldous Harding a retrouvé une tenue moins voyante pour enchaîner une tournée de quatre mois, avec son deuxième album, Party, sous le bras, et pratiquement la totalité du monde occidental à visiter pour animer les ventes. Cette série de concerts est prévue pour se terminer chez elle en Nouvelle-Zélande, dans le courant du mois de décembre, avant de pouvoir s'offrir le luxe de rentrer en hibernation d'ici à l’année prochaine. Nous en sommes donc à ce moment charnière dans une carrière où il faut oublier son corps pour assurer la mise en orbite. Avec le temps, elle a pu formuler sa propre géographie des endroits où elle aime monter sur scène, à la faveur de ses expériences passées. D'ailleurs dès qu'il s'agit de théoriser un peu autour de la condition forcément solitaire relative à la tournée, Aldous Harding lâche sans desserrer les dents : « Dallas, Los Angeles, Londres.  Je n’ai pas le trac, cela ne fait pas partie de mon paysage même si je peux avoir peur de l’incompréhension avec le public. »

Ce jour d’interview, elle a l’air épuisée. Levée à 3h30 du matin pour quitter Ravenne en Italie et rejoindre Bruxelles pour assurer le concert du soir. Forcément, le cerveau est embrumé, les idées peu claires, les réponses rapidement ponctuées de « je ne sais pas trop » pour passer à la prochaine en espérant bientôt la dernière. Elle donne l’impression de compter les coups de fraise chez le dentiste. Bref, elle n’a pas envie d’ouvrir la bouche et de se raconter. Depuis la sortie du premier essai, en 2014, sobrement baptisé Aldous Harding, elle a été l’objet d’une cour effrénée de quasiment tous les labels du monde, avant de finalement porter son choix sur une structure dont l’image et les choix d’artistes plaide pour elle : 4AD, responsable jusqu’à présent de la découverte des Pixies, The Cocteau Twins ou plus récemment Deerhunter. Pour autant c’est sans minauder qu’Aldous Harding reconnaît qu’elle n’avait pas forcément une haute idée de son talent. « Je ne savais pas, et puis à force qu’on me le dise, que les critiques reçoivent plutôt bien mes albums, je me suis rendue compte que ma musique possédait certaines vertus. » Encastrée par la presse dans une case « goth folk » un peu étroite, elle sonne comme une lointaine héritière de Kate Bush, la théâtralité symphonique en moins. Une fille aux immenses possibilités vocales mais qui préfère retenir les chevaux plutôt que d’envoyer les changements d’octaves. Chanteuse de folk, peut-être par défaut. Ou parce qu’elle a passé une partie de sa jeunesse dans la campagne néo-zélandaise, au milieu des moutons et d’une mère aussi chanteuse guitariste, lui donnant automatiquement une légitimité terrienne à raconter la vie de tous les jours de ceux qui triment dans les champs. Elle est pourtant loin du sujet imposé même si le vert l’a apaisée. « J’ai passé la moitié du temps entre Auckland et un village dans la région de Christchurch. A la ville je faisais d’horribles cauchemars, à la campagne nous étions en lieu sûr. »

Producteur de Party, John Parish, l’alter-égo de PJ Harvey depuis ses débuts, la voit pourtant « loin du folk traditionnel » pour une simple et bonne raison :  « C’est peut-être juste parce qu’elle compose avec des instruments acoustiques. » Si Parish fait aujourd'hui office de pygmalion et aussi de révélateur à la jeune singer songwriter, les deux se sont rapprochés grâce à la chanteuse australienne Laura Jean, dont Aldous Harding assurait la première partie en 2015. Cette dernière, bonne conseillère, avait en effet envoyé un mail au musicien et producteur anglais avec la mention « tu devrais écouter ça ». Pour autant, Laura Jean reconnait aujourd'hui qu'elle n'a jamais pensé que Parish dirait « oui ». Il a écouté quelques démos, est venu la voir en concert chez lui à Bristol et ils ont finalement décidé de s’enfermer pendant deux semaines l’été dernier à Bristol. Le tout avec une idée : ajouter ce qu'il faut de sauvagerie à la musique de la néo-zélandaise en « mettant un peu d’électrique » dans la formule déjà éprouvée basse / guitare / piano. Chemin faisant Parish découvre une personne « peu habituelle », à la fois « drôle et vive » et bien moins en proie au doute qu’elle ne laisse le croire. « Contrairement avec les groupes qui ont déjà cinq albums derrière eux et qui se mettent au boulot, les jeunes artistes comme elle ont besoin d’être rassurés. J’ai proposé des choses et elle a accepté, elle était plutôt ouverte aux expérimentations, ce qui est plutôt une preuve de confiance. » Peut-être parce que, comme l’explique le producteur anglais, « c’est une chanteuse incroyable, très forte pour maintenir ses émotions à la marge. » Quelqu'un de tout à fait capable de rester de marbre même en petite tenue donc.