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Politiques et féroces, les Downtown Boys sont le nouvel an zéro du punk US

Comment les Downtown Boys, une bande de sales gosses multi-ethnique, progressistes et issus d’une petite ville de province, pourraient bien devenir les porte-drapeaux punk et militants de l’Amérique anti-Trump. Portrait sur place, dans leur jus, à Providence.

Le festival de Coachella se rêve volontiers en retour au summer of love, entre couronnes de fleurs, jus de kale et signes « peace » déposés sur Instagram. Mais pour les quelques festivaliers profitant d’une fraîcheur toute relative sous le chapiteau pneumatique de la scène « Sonora », pas question d’échapper à la marche du monde. Sur scène, une drôle de prédicatrice agrippée à son micro gronde contre la police raciste, la politique israélienne ou Donald Trump, leur renvoyant 2017 en pleine face. Cette jeune métisse au charisme magnétique, c’est Victoria Ruiz. Elle n’a pourtant rien d’une politicienne. On ne trouvera derrière elle ni tracts ni militants, plutôt un sacré bordel punk. Quelques accords de guitare, un solo de saxophone, des rythmes simples et des punchlines comme « Somos Chulas, nos somos pendejas » (« nous sommes sexy, nous ne sommes pas des connes ») ou « am I under arrest ? Fuck it » (« je suis en état d’arrestation ? Fuck it »), et l’Amérique qui pleure l’élection de Trump dans le public. Groupe punk bilingue et mixte, les Downtown Boys faisaient leur première apparition à Coachella cette année. Le lendemain matin, depuis une chambre d’hôtel à quelques kilomètres de ce Woodstock en toc, les mines sont fatiguées et les pyjamas enfilés à la hâte.

Le guitariste et chanteur Joey La Neve DeFrancesco se frotte les yeux avant d’évoquer la longue journée de la veille : « Je ne paierais jamais 1000 dollars pour rester debout au soleil toute la journée mais en tant qu’artiste, on a encore l’impression de s’être incrusté et de faire de la merde ». Avant leur concert, le saxophoniste et caution nerd du groupe Joe DeGeorge organisait une petite manifestation au beau milieu des yuppies à l’occasion du « Earth Day » du 22 avril. « Une fille est venue voir l’ingé son pendant le concert pour qu’il coupe mon micro après quelque chose que j’ai dit sur Israël, débite Victoria Ruiz, comme si les mots ne sortaient jamais assez vite de sa bouche. Il a refusé, parce que les gens comprennent que ce que l’on fait va plus loin que la musique ». Les cernes à peine dissipées, le groupe continuait de se faire remarquer en adressant une lettre ouverte à l’organisation du festival, accusant son créateur Philip Anschutz d’avoir donné près de 200 000 dollars à des groupes anti-LGBT par le passé, et dénonçant la baisse des salaires accordés aux employés du site, tombés à 10 dollars de l’heure. En donnant une partie de leur cachet à des associations pro-LGBT, les Downtown Boys partagent un peu de la soupe dans laquelle ils ont craché, et actualisent peut-être une certaine idée du punk, politique et insolent.

Joey LaNeve Defrancesco

Quand ils ne traversent pas le pays de Taylor Swift en fourgon pour leurs concerts, les Downtown Boys se retrouvent chez eux, à Providence. Ville de H.P. Lovecraft ou de Dumb and Dumber, la capitale du Rhode Island est à une heure de voiture au Sud de Boston. Quelques jours après la fin de leur tournée californienne, Joe le saxo, Mary la bassiste et Tariq, son petit ami, se retrouvent attablés en terrasse de AS220, sorte de MJC à l’américaine où l’on peut peindre, danser, faire de la musique ou simplement boire un café allongé. Au bout de la rue, voilà la démarche assurée de celui que Mary et Joe, hilares, surnomment « Le Maire » : Norlan. « Attendez, s’amuse-t-il, il paraît que le vrai maire joue au billard tous les lundis dans le même bar ! Il faut que j’aille lui parler, lui proposer des mesures à faire passer ». Dans la ville où il a passé quinze de ses vingt-cinq printemps, Norlan fait office de guide, expliquant que bars à jus et boutiques branchées ne se sont installés dans ce centre-ville longtemps sinistré qu’au prix d’efforts entrepris pour faire de la ville la « capitale culturelle » des États-Unis. D’où des initiatives comme AS220, mais aussi une certaine tolérance envers les squats dans certains quartiers désindustrialisés. « C’est une petite ville mais les tournées s’y arrêtent entre New York et Boston, note le faux édile, les loyers sont peu élevés, beaucoup de gens y font des trucs cool. On est fiers d’être d’ici, on essaye de mettre la misère à LA, Chicago ou New York ». Après que Joe et Mary, de corvée flyers, ont dévalisé une boutique de fournitures d’arts plastiques d’occasion, le petit groupe se met en route pour l’appartement de Norlan. Sur le chemin, il pointe un monstre de verre, d’acier et de béton : le Dunkin’ Donuts Center, ses 12 400 places et ses matchs de ligue inférieure de hockey sur glace. « Le voilà, notre objectif », se marre-t-il. Avant de rappeler que pour l’instant, le public des Downtown Boys se compte plutôt en centaines de personnes, agglutinées dans leur sueur sous les bas plafonds de l’AS220 ou d’Aurora, bar branché où le groupe joue régulièrement.

La première percée mainstream de la bande est à mettre à l’actif de son créateur aux ongles vernis, Joey La Neve DeFrancesco. À l’époque chargé de room service dans un hôtel, il s’est filmé lors de sa démission, accompagné par sa fanfare punk. Mise en ligne sur Youtube, la vidéo « Joey Quits » dépasse les cinq millions de vues, faisant de Joey « une petite célébrité de l’internet » d’après Joe DeGeorge. Qui ajoute : « avec ses nouveaux followers, il a pu commencer à organiser des actions ». Joey a fait la connaissance de Victoria au Renaissance Providence Hotel, où ils étaient militants syndicaux. Elle rejoindra naturellement les Downtown Boys en 2011, monté quelques mois plus tôt par Joey et Norlan. La politique aura donc toujours été au cœur du projet, expliquant les lettres ouvertes, les prêches entre les chansons ou les textes polyglottes dans un pays où l’intégration linguistique fait débat. Dans la chambre spartiate de Victoria – un lit, une table de nuit, une commode et un dressing presque vide dans lequel traîne un t-shirt « Bernie 2017 » – on trouve aussi bien Les Clochards Célestes de Kerouac qu’un petit manuel d’activisme, une exploration des effets du monopoles sur le marché du travail américain, Les Détectives Sauvages de Bolaño, Frantz Fanon ou Karl Marx. Une curiosité intellectuelle et un goût de la politique reçu en héritage : « Ma grand-mère était une travailleuse agricole venue du Mexique. Moi, j’ai grandi dans la classe moyenne jusqu’à ce que ma mère ne se fasse virer de son poste de comptable au développement urbain de San José, puisqu’ils fermaient ces bureaux partout en Californie. Aujourd’hui, elle ne gagne qu’un tiers de ce qu’elle gagnait à l’époque… On a tous traversé des choses difficiles, et c’est ce qui nous a mené vers la musique et le militantisme ».

Victoria Ruiz

Le militantisme comme un sacerdoce, qui brûle la langue et dresse les poils sur la peau. « Les discours de Victoria dépendent de ce qu’elle est en train de lire, explique Joe le Saxo, mais aussi et surtout de ce qu’il se passe dans le monde ce jour-là. Du coup, quand on est avec elle toute la journée, on a toujours une petite idée ce qu’elle va raconter ». Moins porté sur la chose publique malgré un éphémère stage à la NASA, DeGeorge a autrefois fondé Harry and the Potters, groupe punk potache explorant l’univers du sorcier à lunettes rondes, et se contente de lire Jacobin, magazine favori de la gauche anglo-saxonne. Assis dans le canapé de Norlan, une veste décorée d’un badge de E.T. sur les épaules, Joe regrette déjà son utopie perdue : « Les choses étaient si différentes il y a un an ! Je n’avais jamais été aussi enthousiaste pour un candidat à la présidence que pour Bernie Sanders… Aujourd’hui, j’ai l’impression que c’était dans une réalité parallèle ». De l’autre côté du canapé, à l’aise dans un ample t-shirt « BRUJAS » (« sorcières » en espagnol), Mary relève la tête. « Le soir de l’investiture de Trump, on a donné un concert à Aurora, se souvient-elle. L’hiver avait été rude, entre l’élection et l’incendie mortel dans un squat d’Oakland où nous avions des amis… Ce concert-là a été un vrai moment de cicatrisation collective ».

Norlan Olivo

Et si les Downtown Boys étaient la réponse, crasseuse et mal élevée, de l’underground punk aux appartements en or de Donald Trump ? « Si c’est un point d’entrée dans notre musique, tant mieux, concède Joey. Cela dit, la quasi-totalité de l’album a été écrite avant l’élection et notre musique s’inscrit dans des combats plus larges, plus anciens que celui-ci ». Victoria résume : « Taxez-nous de groupe ‘anti-Trump’ si vous voulez, mais on veut être bien plus que ça : la menace fasciste qu’il représente n’est jamais qu’une péripétie ». Or, s’il est désormais de bon ton de se présenter en féroce opposant au Donald, de Madonna à Young Thug en passant par Miley Cyrus, rares sont les artistes à critiquer ouvertement les plus grands festivals du pays… SXSW ayant lui aussi eu droit à salettre ouverte. Nick Turner, leur directeur artistique chez Sub Pop, reste serein : « J’aime leurs prises de positions politiques. C’est même un atout, un actif pour nous parce qu’elles sont nécessaires dans le climat actuel. Leur musique peut permettre à certains de guider l’énergie qu’ils trouvent dans la musique vers le militantisme ». Et d’ajouter : « Si on ne voulait pas qu’ils écrivent ces lettres à SXSW et Coachella, on ne voudrait pas qu’ils soient les Downtown Boys. Je ne sais pas s’ils seront invités à nouveau mais franchement, il y a des choses plus graves dans la vie ».

Springsteen, politique et détracteurs

Bidouillant jusque là un beat sur son sampler MPC – simple « hobby » -, Norlan se lève pour se préparer un jus de fruit frais. Autour de lui, l’appartement d’adolescent ultime : consoles de jeu, posters de la fanfare What Cheer? Brigade ou des Downtown Boys, bibliothèque garnie d’appareils photo vintage et une vieille VHS du culte Presque Célèbre qui traîne par terre. Rafraîchi par un mélange kiwi/cranberry, le « maire » met en garde contre les inconvénients de l’engagement, à chercher désormais dans les mentions Twitter plutôt que dans la répression étatique ou le bide commercial : « À partir du moment où l’on a décidé de parler de toutes ces choses, d’être un groupe qui résiste, les gens ont commencé à nous juger selon des standards qu’ils ne s’imposent pas eux-mêmes. On en rigole souvent, parce qu’on a l’impression de se battre autant contre les gens de gauche ou contre les journalistes que contre nos ‘ennemis’ politiques ».

Joe DeGeorge

« La section commentaires me fait toujours marrer, rebondit Victoria Ruiz de son débit mitraillette, parce qu’ils nous reprochent d’avoir joué à Coachella et écrivent que ‘Rage Against The Machine ou Fugazi n’auraient jamais fait ça !’ Sauf que RATM y a fait son concert de reformation, et que l’on y a croisé Ian MacKaye de Fugazi cette année. Il est venu nous saluer dans notre loge, mais il passait le plus clair de son temps à courir après son gamin… » C’est que les Downtown Boys sont eux aussi des enfants de Fugazi, groupe mythique du punk hardcore des années 90 : l’ancien guitariste et chanteur Guy Picciotto a produit leur nouvel album, Cost of Living. Amicale au départ, la rencontre est vue d’un très bon œil par Nick Hunter : « Je suis un grand fan de Fugazi, et la filiation est naturelle, évidente ! » Autre figure de l’engagement politique devenue plus ambiguë à force de récupérations politiques, Bruce Springsteen a donné au groupe son nom (tiré des paroles de « It’s Hard to be a Saint in the City ») et le goût pour le saxophone dans une formation rock. Le « boss » ne les rassemble pas pour autant : si Victoria et Joey sont ouvertement fans (ils assurent à eux deux l’essentiel du travail de composition, la première aux textes et le second aux mélodies), Norlan se méfie de son « optimisme vis-à-vis de l’Amérique ».

Communisme à fond

Au-delà de ces modèles évidents, le son bordélique et entraînant des « garçons du centre-ville » (la traduction littérale de « Downtown Boys ») ne peut se nourrir qu’à des sources multiples. Plutôt jazz et hip-hop pour Norlan, fanfare et musiques du monde pour Joey. Mary, elle, a déjà fait partie de trois groupes de punk en même temps, et cite volontiers des répliques de Star Trek. Joe DeGeorge est plutôt DIY et « wizard rock » ou « rock de sorciers », ce sous-genre qu’il a inventé avec Harry and the Potters. Victoria, enfin, cite plutôt le vieux RnB américain à la Sade de sa mère ou la musique mexicaine traditionnelle. Aussi bordélique qu’une colocation de touche à tout. Et la Mano Negra, à laquelle l’auditeur français ne manquera pas de penser à l’écoute de ces Boys ? Joey est bien le seul à hocher la tête : « j’ai un peu écouté en m’intéressant à Manu Chao, mais c’est tout ». Comme la Mano en son temps, les Downtown Boys construisent leur réputation sur scène, et Jenny, qui les accueille régulièrement à Aurora, serait bien placée pour en parler… « Oui et non, tempère-t-elle, parce que je travaille, moi ! Mais je vois les gens sortir couverts de transpiration, épuisés : ils donnent une énergie dingue à la salle… » S’il va sans dire qu’ils ont leurs fans à Providence, qui attendait des successeurs dignes de ce nom au noise des Lightning Bolt, ils ont aussi leurs détracteurs. Et pas seulement à l’antenne locale du Parti Républicain.

DJ spécialisé dans la musique des années 50 et 60, petit ami de Mary, Tariq est de ceux qui savent raconter les histoires, entre sens du détail et débit alangui. « Un soir, je suis allé dans un bar du coin qui s’appelle le Skurvy Dog, replace-t-il. On était quatre dans le bar, on regardait Men in Black 2, et c’était top. Je buvais tranquillement mon verre et tout le monde était très sympa jusqu’à ce que je dise que ma copine faisait partie des Downtown Boys… » Mary conclut l’anecdote dans un sourire carnassier : « J’ai très envie d’aller au Skurvy Dog tiens, histoire de retrouver mes haters ». C’est dans ce bar à l’éclairage carmin que se retrouve la vieille garde punk de Providence, pour une partie de billard ou un petit film de Will Smith. Et c’est peu dire que l’établissement ne trouve pas grâce aux yeux de Victoria : « Ce sont de gros mecs machos, c’est tout… Ce bar est couvert d’autocollants misogynes ! » Au Skurvy Dog ou dans d’autres rades de Providence, garçons et filles donnent pourtant d’autres raisons au désamour, remontant à l’expulsion de Joey et Victoria du squat d’artistes de Spark City, début 2016 : répétitions bruyantes et soirées conclues dans un panache de vomi et d’urine par des fêtards un peu verts auront gâté les relations avec leurs « colocataires ». On l’aura compris, Victoria n’est pas du genre à trembler du menton, qu’elle se dresse face à un patron de festival ou des voisins tatillons. « On y faisait beaucoup de concerts, mais on a fait peur aux gens qui vivaient dans l’espace en faisant venir des noirs ou des latinos, des membres de la communauté LGBT… Ce sont de vieux punks, tous blancs, et il faut croire qu’ils ont du mal avec le changement ».

Mary Regalado

Derrière la politique et les postures parfois pratiques, qu’elles soient féministes, anti-racistes ou même communistes (le premier album des Boys était intitulé Full Communism), peut-être que les Downtown Boys ramènent simplement le « punk » à son esprit d’origine : une attitude de sales gosses insolents, ne respectant rien moins que les vieux rebelles devenus réactionnaires à leur tour, les punks straightedge d’aujourd’hui remplaçant les hippies à fleurs du milieu des années 70. Mais notre prêtresse refuse d’en faire une affaire de maturité pour autant : « En regardant Guy Picciotto, on voit que grandir nous mènera à poursuivre le combat autrement, par le militantisme ou l’écriture par exemple. Vous ne pouvez pas tuer le punk qui sommeille en quelqu’un : je veux continuer à suivre cette scène jusqu’à mes 60 ans ». Pour grandir, les Downtown Boys ont donc signé en février 2017 chez Sub Pop, label mythique de Nirvana, Beach House ou Mudhoney. Victoria: « C’est un rêve de gosse, comme rentrer dans une très bonne université ! » « Avec un prêt étudiant sans intérêts », s’amuse un Joe DeGeorge encore épris du programme de Bernie Sanders. Leur nouvel album sera dans les bacs le 25 août prochain, avant qu’ils ne viennent répandre la bonne parole au Point Éphémère, à Paris, le 10 octobre. Dans un pays où l’opposition a pratiquement disparu de l’assemblée, les candidats au pogo cathartique ne devraient pas manquer. Reste à savoir si Emmanuel Macron aura droit à sa lettre ouverte…