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LCD Soundsystem : entretien avec un homme qui se méfie du monde moderne

LCD Soundsystem : entretien avec un homme qui se méfie du monde moderne

Peut-on avoir inventé la bande son du New York des années post 11 septembre, disparaître pendant six ans, puis revenir de nouveau synchro avec l'époque ? James Murphy, grand artificier de LCD Soundsystem, s'est sans doute posé cette question au moment de relancer sa machine disco funk avec un nouvel album ironiquement intitulé American Dream. L'occasion de lui poser la seule question qui vaille : que pense-t-il vraiment de l'époque musicale et des groupes qui la composent ? 

C'était il y a six ans. Après avoir annoncé la retraite définitive de son groupe LCD Soundsystem, sorte de Homer Simpson disco punk, James Murphy tirait le rideau sur cette aventure new-yorkaise par un concert au Madison Square Garden. Mais y croyait-il lui-même ? Réponse : non, puisque revoici James Murphy, 47 ans, avec un nouvel album (le sixième en comptant le live et l'album de remix). Le retour aux affaires de l'auteur de « Losing My Edge » et « Daft Punk is Playing in my House » s'intitule donc American Dream. Façon pour Murphy de marquer ironiquement les années Trump ? Si d'après le principal intéressé ce disque s'inscrit dans une veine LCD canal historique sur le plan musical, il bénéficie d'un état d'esprit « sceptiquement optimiste ». Plus adulte, plus désenchanté. Avec des accents nostalgiques, Murphy avoue ne plus comprendre grand-chose au monde qui l'entoure, ne sait plus toujours quoi en penser, hésite même sur ce qu’il a « le droit » d’aimer. « Mais bon, j’essaie de ne pas être trop négatif », tempère l'homme qui chantait ironiquement autrefois : « Je suis en train de perdre mon avantage sur des gamins qui viennent de derrière ». Pour ne pas virer Finkielkraut du rock new-yorkais, il a même une méthode : repenser à certains grands anciens affûtés jusqu'au dernier souffle : « David Bowie est resté optimiste jusqu’à la fin, il écoutait toujours de nouveaux trucs et gardait toujours l’esprit ouvert, j’aimerais être comme lui. »

De retour dans les bacs veut aussi dire de retour en promotion. Ça vous fait quoi de revivre tout ça ? 

Ça fait longtemps que je fais des interviews mais maintenant, je suis capable de le faire comme je l’entends, ce qui est plus sympa. Je ne fais plus ces interviews de dix minutes à l’hôtel, que j’ai toujours détesté. Je n’ai pas besoin de ces interviews de dix minutes. Le monde a changé, tu n’as plus besoin de ces interviews de dix minutes, tu les mets sur Internet, les gens la partagent et quoi ? Ça n’a pas de sens d’être partout, je m’en fous.

Du coup, vous vous considérez quand même en promo ? 

Pour moi, faire de la musique est une chose fun, c’est mon art -quelque soit ce que cela peut bien pouvoir dire-, mais c’est aussi un moyen de communication. J’ai l’impression que c’est pareil pour les interviews, que c’est un moyen de communiquer, bien sur que c’est de la promotion aussi, et il y’a comme un contrat économique sous jacent « peut-être que tu vas écrire sur mon disque, et je vais vendre plus de disques, et si c’est un bon article et que mon groupe aussi, alors tu vas vendre plus de magazines », mais ça ne m’intéresse pas tout ça. Le journalisme a d’ailleurs l’air d’avoir beaucoup changé pendant que j’étais absent. Plus encore que l’Internet. Il y’a tellement de trucs partout maintenant… Avant, si quelqu’un écrivait quelque chose sur moi, il aurait écrit au label, se serait démerdé pour savoir si c’était vrai, etc. Aujourd’hui, on publie n’importe quoi, sans vérifier quoique ce soit. Maintenant, on doit faire vite, sinon les autres blogs vont poster avant nous…

Plus tout le phénomème des fake news…

Même si personne ne s’intéresserait à des fake news concernant LCD Soundsystem, ce n’est pas l’élection, il y’a toujours des gens qui veulent être dans le sensationnel. Ce qu’ils veulent, c’est être le premier. C’est tout.

Qu’est-ce qui vous plait dans la musique actuelle ?

Toujours les questions les plus ardues… Je ne sais pas, je n’écoute pas tant que ça de nouveaux trucs.

Alors essayons autrement. Si vous deviez retenir une chanson de cet été 2017 ?

J’en sais putain de rien, je suis désolé.. Je n’ai pas de chanson de l’année, je suis toujours à la masse. J’ai toujours un an de retard…

Quel est votre avis sur les moyens de diffusion, le streaming ? Sur cette nécessité inhérente au streaming : devoir être immédiatement catchy ?

En même temps, les gens des années 60 devaient déjà être catchy. Et dans les années 80, MTV était important alors il fallait avoir le bon look, et ils pensaient que ça allait détruire l’industrie musicale.

Si dans les années 60, ce qui était important, c’était la mélodie, dans les années 80 le look, ce serait quoi aujourd’hui, en 2017 ?

Je crois que les gens veulent que tout sonne un peu pareil. Ils veulent bien de la surprise, mais dans des proportions prévisibles. Comme s’il s’agissait d’écouter de la musique pour revenir dans leur zone de confort. Aujourd'hui, tout le monde pense être cool. Les gens pensent tout savoir et je crois qu’ils veulent que la musique renforce leur vision du cool. Ce qui la rend plus facile à faire maintenant, les hits sont un peu formatés du coup. C’est un peu plus lent, hop, un peu de vide là, tac, un drop, et puis un rappeur. Ils te mettent un rappeur maintenant … Et comme les gens likent likent likent likent sur Facebook (il mime une succession de like, en appuyant avec son index sur la table, ndlr), vous voyez ce qu’ils aiment et vous pouvez vous y conformer. Alors au final, je pense que les gens veulent toujours des artistes, mais je ne sais pas quel est le truc du moment maintenant, je ne comprends pas vraiment. Pour moi, il y a beaucoup de bonnes chansons, de bonnes productions, c’est catchy, tout ça, mais après, je ne sais pas comment, je ne sais pas quoi… Enfin, je dis ça, quand Wham a débarqué, j’ai décrété que je détestais ça, alors qu’avec le recul, ils onts beaucoup de chansons bien écrites.

Quel est le truc le plus improbable que vous écoutez ?

Je viens de commencer à écouter les Arctic Monkeys. J’ai vu le clip de… euh… bon, voilà que maintenant j’oublie le nom de la chanson… C’était vachement bien, les paroles vachement bien. Je ne sais pas si c’est si surprenant… Je ne sais pas.. Qu’est-ce qui serait choquant ? Non, je crois que j’écoute ce que vous pensez que j’écoute la plupart du temps. J’ai un petit garçon, j’aime lui jouer Grace Jones. Il aime beaucoup Grace Jones.

Et le rap ?

Il y’avait cette chanson que j’ai beaucoup aimé : « T-Shirt » de Migos. Ce que j’aime là-dedans, c’est le fait que les rythmes soient si bizarres. Mais j’ai vite réalisé que ce n’était pas pour moi. J’aime ça, mais ça n’a pas été fait pour moi. Parce que si ça avait été le cas, je ne serais pas là à dire « s’il te plait ne dis pas ça, c’est gênant. S’il te plait ne ne dis pas ‘bitch’ mec, c’est gênant... » Vraiment, c’est pas fait pour moi.

Mais tout ça est ironique, non ? La façon dont il dit « bitch » etc, c’est plus pour le fun qu’autre chose, non ?

Quand ce sont les autres qui le font, c’est autorisé, c’est cool. Vu que ça semble venir d'une autre culture que la mienne, d’un autre univers, je le tolère. Alors que je ne le tolérerais jamais si ça venait de quelqu'un avec le même background punk-rock. Tout le monde serait là : « fuck ce groupe, ils sont racistes, je n’écoute pas ce groupe de merde ». Ça me gêne. Je ne comprend pas la culture dont c’est issu à la fois en terme de jeunesse et de démographie, mais j’ai été vraiment excité par le rythme étrange et comment ça sonnait. Vraiment. Comme j’aime les clips de Tyler, the Creator, ils sont dingues.

En parlant de Tyler et d’Odd Future, le dernier album de Vince Staples, Big Fish, fait pas mal parler, en bien, de lui…

Jamais entendu parler. Ce qui me tue avec le hip-hop c’est que, quand j’étais jeune, voir du hip-hop en live était une expérience démente. Comme aller voir Public Enemy, la façon dont ça sonnait… Wow. Maintenant, la plupart du temps, quand je vois du hip-hop en festival, je n’aime pas. Je ne pige pas le truc… Je ne dis pas que ce n’est pas bon, je dis que j’attends de voir quelque chose pour lequel j’aimerais vraiment l’expérience live. Mais une fois de plus, je suis prêt à accepter que ce n’est pas pour moi. Je n'imagine pas un rappeur se dire : « Je fais ça pour un mec de 47 piges ». Qui plus est un vieux nerd de la musique de 47 ans. Pourtant, je suis certain que dans le bon endroit, genre un « bounce show » à la Nouvelle-Orléans, ça va probablement te péter le cerveau. Mais est-ce que ce sera nécessairement bon en festival ? J’ai juste besoin d’être dans le bon contexte pour adorer l'expérience.