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Comment les Strokes et LCD Soundsystem ont replacé New York sur la carte du cool

Comment les Strokes et LCD Soundsystem ont replacé New York sur la carte du cool

« A la fin du XXème siècle, New York est devenu une aire de jeux pour banquiers et geeks. Si vous vouliez une vie rock’n’roll, New York était le dernier endroit où vous iriez ». C’est avec cette vision critique de New York que s’ouvre le livre de Lizzy Goodman, Meet Me In The Bathroom : Rebirth and Rock and Roll in New York City 2001-2011. Cinq ans de travail et plus de deux cent interviews auront été nécessaires à la journalistes américaine pour écrire sur 600 pages, l’incroyable histoire de la reprise de New York par le rock des années 2000. Elle explique à Greenroom le pourquoi et surtout le comment de cette parenthèse rock enchantée. 

Le vrai personnage principal du livre est indubitablement la ville de New York. Dans plusieurs interviews, vous suggérez qu’il existe désormais une « marque Brooklyn », de quoi s’agit-il ?

Lizzy Goodman : Avant, quand on voyageait dans des endroits touristiques en Europe, on voyait parfois le tee-shirt « I Heart NY » en soldes, le même que John Lennon porte sur la photo de Bob Gruen. C’était ça, la marque de New York et de l’Amérique d’une certaine façon. Maintenant, dans les mêmes endroits, on voit des tee-shirts « I Heart Brooklyn ». C’est une conséquence directe de ce qu’il s’est passé pendant la période 2001-2011 que le livre raconte, une conséquence directe de la façon dont ces groupes ont changé la culture de la ville, et son image à l’international. Quand j’ai emménagé à New York en 2002, les taxis ne voulaient même pas traverser le pont pour vous amener à Bedford Avenue. Aujourd’hui, les gens vous regardent bizarrement si vous vivez toujours à Manhattan. La ville a changé, le cool s’est déplacé, et c’est en partie une conséquence du déplacement de la scène musicale.

Dans l’introduction de Meet Me in the Bathroom, vous écrivez que faire du rock à New York à la fin des années 90, c’était tout sauf cool.

Partout aux Etats-Unis, le rock était dépassé. Bien sûr, il y avait des groupes de rock cools, mais l’idée que des « mecs cools avec une veste en cuir », comme le dit Moby dans le livre, allaient ramener le rock sur le devant de la scène, ce n'était pas envisageable. Nirvana était toujours relativement récent, c’était le chant du cygne du genre. La culture musicale américaine avait évolué, les gens écoutaient de la dance, et surtout, New York était la Mecque du hip hop. Dans ce contexte, un groupe comme les Strokes avait toutes les raisons de penser qu’il n’irait jamais nulle part. Leurs ambitions étaient limitées, pour de bonnes raisons. Ils rêvaient juste d’une vie où ils pourraient partir en tournée, vivre de leur musique. En réalité, c’est la génération d’après, les Killers et les Kings of Leon qui, inspirés par les Strokes, sont arrivés avec des ambitions folles en affirmant sans détour : « On veut être des rock stars et jouer dans des stades ». Les Strokes ont permis cette ambition.

Peu de temps après votre arrivée à New York, en 2002, vous rencontrez Nick Valensi, des Strokes, qui vous intègre dans ce petit cercle de musiciens qui débutent et arpentent le Lower East Side.

Oui, nous travaillions dans le même restaurant. Les Strokes étaient des gens charmants, c'étaient des adolescents. Ils trainaient dans les rues de New York, ne pensaient qu’à s’amuser, ils aimaient bien foutre un peu la merde, mal se comporter, mais avec une certaine tendresse. Quand vous étiez avec eux, vous aviez l’impression de faire partie du gang, une fine équipe loyale et joyeuse.

"Déjà des reliques d'un autre temps"

Le livre revient également sur le 11 septembre 2001 : quelle influence ont eu les attentats sur les carrières de ces groupes encore jeunes ?

Je pense que le 11 septembre a eu une influence sur la culture et sur l’environnement dans lesquels ces groupes se sont construits, plus que sur leur musique à proprement parler. La première vague de groupes dont parle le livre, les Strokes, Interpol, les Yeah Yeah Yeahs, LCD Soundsystem, étaient déjà formés. Ils se sont donc remis au travail après le 11 septembre. Par exemple, les Strokes sont allés en studio le jour-même, l’après-midi du 11. Les gens voulaient simplement retrouver le confort de la routine. Quand ils sont repartis en tournée, ils sont devenus les représentants de New York, des émissaires de cet endroit avec lequel le monde entier voulait se montrer solidaire. Tout cela a eu une influence sur leur psyché, sur leurs motivations pour continuer à jouer cette musique sur le sexe, la jeunesse, la rébellion, la défiance. La musique avait été écrite avant que les tours s’effondrent, mais c’était la bande-son parfaite pour l’après 11 septembre.

Vous suggérez que, si ceux que vous prenez pour personnages sont « encore relativement jeunes, ils sont aussi les reliques d’un autre temps ». En quoi les années 2000 sont-elles déjà « un autre temps » ?

Parce que la culture a tellement accéléré, le monde de 2001 n’a plus grand chose à voir avec le monde de 2017. Quand tous ces groupes ont commencé, la plupart des gens n’avaient pas encore de téléphone portable, on ne s’envoyait pas de SMS, il n’y avait pas Twitter, Facebook ou Instagram, pas de caméra dans les téléphones. Avoir un appareil photo numérique pour prendre des photos à un concert, c’était déjà un évènement. Entre les 20 ans et les 30 ans de ces artistes, il y a eu une véritable révolution technologique.

Pour illustrer cela, vous comparez Julian Casablancas à Ezra Koenig de Vampire Weekend.

Julian et Ezra n’ont que six ans de différence, ils sont donc presque de la même génération. Mais ils pourraient tout aussi bien avoir 100 ans de différence ! Pourquoi ? Encore : Internet, qui est arrivé au milieu de leurs deux générations. Il faudrait y réfléchir comme d’une expérience sociologique : disons qu’on a deux musiciens de grand talents, comme Ezra et Julian, et on donne à l’un un nombre limité d’albums –Nevermind de Nirvana, Transformer de Lou Reed- et une guitare. Et à l’autre on donne un accès illimité à toute la musique possible et imaginable.

Karen O occupe également un rôle important dans cette génération et dans le livre. Vous écrivez d’elle qu’elle n’était pas une « fille rock star » mais simplement « une rock star » aux yeux de tous.

Il y a cette idée qu’une femme est d’abord une femme et une artiste ensuite. Les hommes ont le droit d’être avant tout considéré comme des artistes. L’une des raisons pour laquelle Karen O était et demeure si exceptionnelle, c’est qu’elle est indéniablement une artiste. Sa force en tant que présence rock’n’roll transcendait le genre et la sexualité, comme Bowie ou Nina Simone, Mick Jagger ou Patti Smith. Elle n’est pas une femme rock star, elle est Karen. Et pour celles d’entre nous qui étaient des femmes, la voir se définir en tant qu’artiste avant tout, c’était une grande source d'inspiration. Ça voulait dire que l’on pouvait toutes poursuivre nos buts respectifs à fond, sans être définies par notre condition de femme ou notre sexualité. Et ça, c’est le premier but du féminisme.

James Murphy a également participé au livre, alors qu'à l’époque il n’est pas au top de sa forme, il est plutôt déprimé et rien ne va…

Complétement. James était certain qu’il n’avait plus aucune chance de réussir dans la musique. Ça faisait déjà dix ans qu’il essayait d’être une rock star, et ça ne décollait pas. Il avait bientôt trente ans, pas de groupe et aucune réussite marquante. Mais il avait déjà une volonté de fer, une vision très claire, et une culture musicale infinie. Quand il rencontre Tim Goldsworthy, en une minute, ça devient la plus belle romance de l’époque. Je pense toujours aux groupes comme des histoires d’amour. C’est émotionnel, c’est romantique, c’est créatif. C’est ce qu’il s’est passé entre James et Tim. Tim jouissait d’une petite célébrité, il était cool, il avait une sorte de crédibilité que James rêvait d’avoir. Quand ils ont été capables de se comprendre, quelque chose de magique s’est passé.

Comment ça se fait que les membres des Strokes et ceux de DFA Records, évoluant à la même époque dans la même partie de la même ville, ne se croisent jamais ?

New York est une ville très grande et très petite à la fois. Les Strokes était un groupe de l’East Village. Comme Interpol et les Yeah Yeah Yeahs, même s’ils trainaient dans des bars différents. Chaque groupe s’appropriait un QG : les Strokes étaient au 2A, les Yeah Yeah Yeahs étaient au Mars Bar, Interpol au Max Fish puis au Lit, tandis que DFA était plutôt basé dans le West Village, et même si c’est à un kilomètre et demi, peut-être moins, en terme d’identité géographique c'est une autre planète. Je ne pense pas que les Strokes savaient comment traverser Broadway, et encore moins aller jusqu’à la 13eme ouest !!

Le livre rentre parfois dans des détails intimes, par exemple les Strokes et Ryan Adams n’ont pas du tout la même version de la même histoire, notamment sur l'influence d'Adams sur les addictions de Hammond. Comment équilibrer le récit ?

Oh ils ne sont pas les seuls dans le livre à ne pas être d’accord ! C’est la magie de la forme de l’histoire orale, cela permet des opinions contradictoires. C’était important que cette histoire soit relatée de façon à ce que les contradictions soient permises, parce que la mémoire est personnelle, elle diffère chez chacun. J’ai choisi l’histoire orale parce que je me doutais qu’il y aurait des versions différentes du même événement et je pensais que chacune des versions avait la même valeur, et méritait d’être racontée.

En avril 2011, vous vous retrouvez au Madison Square Garden au concert des Strokes, et puis le lendemain, au concert d’adieu de LCD Soundsystem dans la même salle (le groupe a depuis renoncé à ces adieux et sort un nouvel album le 1er septembre). C’est là que vous réalisez que cette époque est révolue, et c’est là que s’arrête le livre.

C’est ce weekend là que j’ai eu l’idée du livre, j’ai réalisé que quelque chose était terminé, qu'ils allaient devenir des institutions du rock, une partie de l’establishment. Grizzly Bear, the Killers, the Kings of Leon, Franz Ferdinand et même LCD, ce sont des groupes encore actuels qui font des tournées et des albums. Mais au Madison Square Garden ce soir-là, je me suis dit que la période de maturation de cette scène était achevée, qu'ils n’étaient plus des ados sur la pente ascendante.