JE RECHERCHE

Gurr, le renouveau de la pop berlinoise, refuse la guerre des sexes

Fondé en 2012 sur un coin de table de cuisine – à moins qu'il ne s'agisse d'une session d'auto-stop – Gurr, le duo berlinois de pop acharnée composé d'Andreya et Laura Lee, est devenu un incontournable des festivals ces derniers temps. Un parcours sinueux passé entre Shania Twain, la Funkhaus, les stories Instagram et des guinguettes pour personnes âgées. Mais surtout pas le mouvement riot grrrl.

A l'origine de Gurr, un coup de bluff. « Avec Andreya, on s'est rencontrés pendant nos études et très rapidement, on a lâché nos groupes respectifs pour aller s'installer à Berlin. Ces études nous ont permis de voyager ensemble pendant cinq ou six semaines un peu partout en Angleterre pendant notre césure. On disait à tout le monde : ‘Ouais, on a un groupe, on fait de la musique, c'est trop cool!’ Mais la vérité, c'est qu'on avait juste une idée et pas une seule chanson, glousse Laura. Quand on est rentrées en Allemagne, on s'est dit qu'on avait plus le choix : il fallait monter le groupe ». Andreya au chant, à la guitare et parfois à la basse, Laura Lee à la guitare, à la batterie et au chant. « On a surtout fait beaucoup de bruit au début » poursuit Andreya. En revanche, les deux allemandes sont très vite en harmonie concernant ce patronyme énigmatique qui, il est vrai, roule assez bien sur la langue. « C'était court, ça sonnait bien. Et puis, gurr, c'est un peu le bruit que font les pigeons font, et j'ai une peur bleue des pigeons » confesse Laura.

Riot grrrl, Oasis et féminisme “trendy”

Aucun rapport donc avec riot grrrl, ce mouvement punk rock et féministe né sur la côte Nord-Ouest des Etats-Unis dans les années 90. Tout du moins musicalement. « C'est vrai que c'est inspirant politiquement parlant. Mais on se sent plus inspirées par les Black Lips, les Beatles, Interpol, Be Your Own Pet ou Oasis en terme de musique. Je ne veux pas minimiser l'influence riot grrrl mais pour nous, il y a d'autres groupes qui nous semblent plus importants » détaille Laura tandis qu'Andreya s'emporte quelque peu face à des raccourcis parfois trop évidents : « Il y a plein d'autres groupes composés exclusivement de femmes et pourtant, on ne les rattache pas au mouvement riot grrrl. Peut-être que les gens n'arrivent pas à nous mettre dans une case donc ils choisissent celle-là ? » Cette velléité de vouloir cloisonner voire d'instrumentaliser un groupe – et celle, inverse, de Gurr d'y échapper – pourrait être symbolisée par cette récente nomination au Preis für Popkultur du Meilleur groupe espoir, où seuls des groupes composés de filles avaient été retenus. « Future is female ! Les mecs, soyez pas en colère, on vous aime bien aussi ! » déclarait ainsi la promo du prix. « Les mecs appuyaient sur le fait d'avoir choisi exclusivement des groupes de filles. Comme s'ils se vantaient : ‘Vous avez vu? Il n'y a que des filles nominées ! Quel immense travail accompli ! ’ OK donc vous nous avez choisi parce qu'on est des filles ? Ça revient à réduire notre talent à notre sexe. Merci les gars ! » vitupère Laura. Gurr rejette ce « féminisme trendy, commercial ou opportuniste comme beaucoup l'entendent aujourd’hui » dixit Andreya, qui tempère : « Franchement, qui ne serait pas pour l'égalité des genres ? Avancer que nous sommes un groupe féministe parce qu'on est un duo de filles, c'est un peu démodé. On n'en est quand même plus là en musique, on s'en fout. »

Surtout, les Gurr sont là pour rappeler que si elles sont l'un des groupes les plus prometteurs d'Allemagne, tout cela n'a rien à voir avec la tendance, leur genre ou un quelconque combat politique. « Il y a beaucoup de travail derrière, pour nous comme pour notre équipe. D'ailleurs, ce début de succès constaté il y a peu nous serait probablement monté à la tête si on n'avait pas travaillé d'arrache-pied pour y arriver » théorise Laura. In My Head, le premier album du duo berlinois, a d'ailleurs été composé avec un certain labeur dans l'antre décharné de la célèbre Funkhaus, ancien giron de la radio est-allemande DDR devenu studio culte, alors en pleine réfection. « C'était une atmosphère très étrange, témoigne Andreya. Les studios d'enregistrement disparaissaient les uns après les autres pendant qu'on prenait un temps anormalement long pour enregistrer notre disque. Et puis, on était tout le temps malades parce que le bâtiment était ouvert aux quatre vents. La seule chose qui nous a sauvées, c'était ce radiateur d’appoint, auquel on était collées à longueur de journée ». Avant l'enregistrement de In My Head, c'est la cuisine de Laura qui faisait office de centre de gravité de Gurr. C'est là que le nom du groupe a été trouvé. Là où les chansons au nom culinaire telless que Walnuts ou Ode to Oatmeal se composaient. Là que les idées les plus folles surgissaient, comme ce morceau sur Shania Twain sorti de terre un dimanche de fatigue grâce à Wikipédia. « Je grattais un air de blues et la phrase est venue : ‘Elle ressemble à une femme mais elle sent l’homme'. Ça nous a fait penser à sa chanson Man! I Feel Like A Woman. On a commencé à fouiller sur Internet pour trouver son histoire, ce qui lui était arrivé, et la chanson The Tragedy of S.T. était née! » rigole Laura.

Une époque pas si lointaine où elles définissaient leur musique comme « du bruit plus qu'autre chose » avant d'avancer le terme de « First Wave Gurrcore » en pied de nez, déjà, aux cases qu'elles refusent de remplir. « On nous demandait en interview de définir notre style donc on a tourné ça en ridicule parce que c'était chiant, rembobine aujourd'hui Andreya. Un de nos fans sur Facebook a sorti le terme ‘First Wave Gurrcore’. On s'est dit que ça sonnait bien et que ça ferait une bonne blague ». Les réseaux sociaux permettent au duo de rester en contact fréquent avec ses fans, de lire en lui comme dans un livre ouvert. Ou plutôt, comme dans un carnet de bord fait de tweets et de selfies. Une énième manière de garder les pieds sur terre. « On fait souvent des lives Facebook ou des stories Instagram. En concert, des filles viennent nous voir pour nous dire : ‘Oh my God! J'adore vos stories Instagram!’ Moi je trouve ça cool, ça veut dire qu'on est bien en phase avec nos fans, croit savoir Laura. Et puis, crois-le ou non, j'ai regardé les données de nos réseaux sociaux et on a plus de mecs fans que de filles qui nous suivent ! » Est-ce pour ça que la bio Twitter du groupe affirme qu'il « fait de la musique pour les gens aux cheveux longs mais aussi aux cheveux courts » ?

Cheveux longs, courts et petits vieux

À dire vrai, la musique du duo berlinois semble universelle. Au point de faire danser le troisième âge lors de leur premier live télévisé en 2016, dans l'émission Pfeiffers Ballhaus, sorte de guinguette des années 20 où se produisent des jeunes groupes. « Il y a cette vieille dame, Henriette Pfeiffer, qui a sa propre émission tous les dimanche depuis dix ou vingt ans. C'est trop chelou comme ambiance, donc on s'est dit que ça serait cool d'y participer ! Et je crois que tous ces petits vieux ont apprécié notre musique, ils ont bien dansé. En tout cas, plus que face à tous ces jeunots venus faire de l'electro qui les ont totalement paumés » rigole Laura. Une tournée des maisons de retraite outre-Rhin est-elle donc à prévoir pour Andreya et Laura? « Pas vraiment ! En revanche, une tournée des maternelles, ça serait cool ! Faut s'imaginer qu'un public de maternelle, c'est hyper cool. Tu captes leur attention super vite, ils arrêtent pas de danser et de crier : ‘Yeaaah!’” assure la chanteuse. Mais sa comparse prévient : « Ça implique de jouer uniquement notre chanson Moby Dick en boucle. C'est la seule chanson qu'ils aiment. ‘C'est ma chanson préférée, encore!’ Ouais. Cool. » Pour le duo qui souhaite éviter toutes les cases, il serait dommage de devenir le dernier groupe pour enfants à la mode.

Gurr sera en concert le 8 novembre prochain à la Mécanique Ondulatoire