Greenroom

Sadie Dupuis est la rockeuse féministe que le monde attendait

Elle aurait pu devenir une scientifique surdouée, une professeure de renom, voire une brillante activiste. Mais Sadie Dupuis était juste trop douée pour ne pas faire de musique. Alors elle a créé un groupe, puis deux, puis trois. Et présentait cet été son premier album solo, Slugger. Que l’on pourrait traduire par « Champion ». Logique.

Des cheveux platines, châtains, roses, un piercing dans le nez, des ongles multicolores et des paupières charbonneuses : Sadie Dupuis n’a pas grand chose de l’image de la petite fille de la côte Est éduquée en pensionnat privé puis diplômée de la prestigieuse Massachusetts Institute of Technology. Dans une rue du IXeme arrondissement de Paris où on approche des 35 degrés, elle débarque toute en couleurs, souriante. Elle a 29 ans, et a choisi il y a longtemps la vie qu’elle voulait avoir, au détriment de celle qu’elle aurait pu avoir. Et elle en est ravie. Cet été, Sadie tourne en Europe en tant que Sad13, son projet solo en marge de Speedy Ortiz, son groupe de rock crée en 2011 avec Mike Falcone, Darl Ferm et Andy Molholt. Le groupe s’est notamment attiré les compliments de la critique musicale américaine avec leur album Foil Deer en 2015. Cette fois, Sadie est seule. Mais en réalité, Sadie n’est jamais vraiment seule : « Je déteste être en solo en fait, je deviens très nerveuse. Il me faut absolument quelqu’un d’autre sur scène avec moi, même dans un bar de karaoké. Pour faire ce métier, je dois combattre certains aspects de ma personnalité, je ne suis pas naturellement extrovertie. J’envie les musiciens qui montent sur scène et se foutent de tout. Si seulement j’étais capable de jouer solo, je pourrais peut-être gagner de l’argent sur cette tournée, mais je peux pas ! »

Alors, la jeune femme a engagé des musiciens et les a emmenés en Europe. Où elle présente Slugger, son premier album, fait de bribes de morceaux collectés au fond de son iPhone et enregistré par la musicienne seule, jouant de tous les instruments, sur son ordinateur dans sa chambre à Philadelphie. « En tournée avec Speedy Ortiz, j’enregistre tout le temps des mini morceaux de textes ou de mélodies en m’enregistrant avec le dictaphone de l’iPhone, rapidement dans une salle de bain ou un couloir, et quand je suis rentrée j’ai tout réécouté et tout assemblé. Ensuite j’ai enregistré seule la guitare, le piano et j’ai fait les voix et la batterie en studio, parce que je chante mieux quand il y a quelqu’un dans la pièce ». Comme ça, elle enregistre une chanson par jour pendant deux semaines.

Née à Manhattan, la jeune fille s’inscrit dans une chorale au collège et se retrouve vite dans des tournées internationales. À 13 ans, elle apprend toute seule la guitare, puis est envoyée dans un pensionnat privé du Connecticut pendant un an. Période qu’elle vivra mal : la jeune Sadie s’ennuie, déprime un peu et commence à écrire. Mais c’est parce qu’elle est bonne en maths qu’elle atterrit à la prestigieuse université MIT : « J’ai étudié deux ans là-bas, j’y ai toujours beaucoup d’amis. J’y étais allée parce que j’étais bonne en science et comme il y a beaucoup moins de filles dans ces milieux, je me disais que si j’étais une fille et que j’étais douée là-dedans, je devais le faire. Plus tard, j’ai réalisé que ce n’est pas parce que t’es bon dans un domaine que ça te rend forcément heureux ». D’un coup, elle change de fac, de ville, de cursus (un master en poésie) et atterrit à Barnard College, une institution new yorkaise pour filles.

« Dans toutes mes classes et dans tous mes stages, il y avait toujours eu une majorité de mecs, je crois que j’étais excitée d’aller dans une école de filles, et j’avais déjà commencé à développer une conscience féministe ». Un activisme qui sommeillait en réalité depuis des années : « Je suis née à New-York mais ma mère a déménagé dans une plus petite ville au nord de l’Etat, assez conservatrice, un peu homophobe. George Bush venait juste d’être réélu, et je crois que c’est là que j’ai commencé à m’intéresser à la politique ». Dans une nouvelle école –publique cette fois- l’adolescente milite notamment pour le mariage gay et tente de créer un groupe d’alliance entre étudiants gay et hétéro : elle est vite convoquée par le principal qui lui informe que tout cela n’est « pas approprié ».

Logique, somme toute, que lorsque Sadie Dupuis passe du rock à la pop –de Speedy Ortiz à Sad13- elle retourne également à ces premières convictions : « Speedy Ortiz, ce ne sont pas seulement mes gouts mais ceux des autres membres du groupe, alors qu’avec Sad13 c’est juste moi. J’ai essayé d’être plus pop, parce que j’adore ça. Dans la musique pop mainstream, il faut être simple et direct, et je ne suis pas très douée pour ça. Mais quand Lady Gaga a gagné un Grammy pour une chanson sur la culture du viol, je me suis dit qu’il était important que la musique ait un rôle politique, et j’ai eu envie de parler de thèmes dont on ne parle pas dans la musique ». Alors dans Slugger, Sadie écrit sur le consentement dans « Get a Yes » : « On apprend très mal aux jeunes le principe du consentement et beaucoup de chansons glamourisent le silence ». Puis elle rend hommage à l’amitié féminine : « J’en avais marre des chansons d’amour, les relations platoniques n’ont pas moins de pouvoir émotionnel, et l’amitié est un thème universel, c’est essentiel ». Plus loin sur l’album, elle revient même sur une ancienne relation abusive dans « Tell You What » : « J’ai écrit cette chanson pour moi-même il y a quatre ans, et j’ai mis du temps à la jouer, mais c’est à propos de la difficulté de parler à ses amies lorsqu’on est dans ce genre de situation sans trop le savoir ».

Surtout, influencée par Grimes, Solange, les Destiny’s Child, et par les groupes des Riot grrrrl des des années 90, ces groupes de punk féminin qui encourageaient à l’époque un girl power vénère et brutal pour finalement dépasser le cadre musical et devenir une référence underground, Sadie veut raconter des histoires différentes de celles qu’elle a l’impression d’entendre depuis des décennies : des histoires de gens qu’elle connaît. « J’ai grandi en écoutant du rock des années 90, et la plupart des groupes que j’adorais étaient menés par des hommes, qui chantaient sur des femmes, qui sont souvent soit l’objet soit la méchante. Le rock mainstream s’exprime encore beaucoup d’un point de vu masculin. Les gens doivent donc se mettre dans la tête d’un homme hétérosexuel pour s’identifier à l’histoire des chansons. Mais depuis cinq ans, les choses changent, il y a plus d’intérêt pour des groupes de filles, ou queer, et c’est super d’entendre de nouvelles voix ». Aujourd’hui, Sadie vit la moitié –voir les trois quarts- de l’année en tournée, avec Speedy Ortiz ou Sad13, l’autre moitié dans une rue tranquille de Philadelphie – à deux heures de New York. « La scène à Philadelphie est super diverse, il y a Alex G, les filles de Girlpool, et de Waxahatchee, et d’autres groupes plus expérimentaux. Les gens sont plus chill qu’à New York ou Los Angeles, où c’est très difficile de gagner sa vie en tant qu’artiste et de pouvoir payer son loyer. Ici c’est moins cher et il y a moins de compétition ». Mais la jeune femme ne s’ennuie pas pour autant : « J’ai des centaines de brouillons de tweet à retravailler. J’adore Twitter. Ça m’obsède ».