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La thérapeute qui soignait des enfants en leur passant du metal

La thérapeute qui soignait des enfants en leur passant du metal

Le metal ne serait pas de la magie noire, mais de la magie blanche. Rencontre avec Florence Beuken, jeune thérapeute qui utilise régulièrement du metal, même extrême, dans ses traitements, notamment auprès d'enfants. Et selon elle, ça marche. Surprise ? Les voies du Malin sont décidément impénétrables.

L'enfant avait neuf ans, et Florence Beuken s'en souvient encore comme l'une des plus belles victoires de sa carrière de thérapeute. « Envoyé » en 2013 par un orthophoniste, le jeune garçon souffre d'accès de colère et personne ne sait comment le traiter. « Il ne supportait pas la frustration. Résultat : il finissait par se bagarrer très régulièrement, tant à l'école qu'avec ses sœurs », se remémore Florence Beuken, calée dans le fauteuil de son cabinet de Mions (près de Lyon), dans lequel c'est elle, d'habitude, qui pose les questions. « Disons que c'était un de ces nombreux enfants qu'on désigne comme hyperactifs, ce grand fourre-tout bien pratique », explique-t-elle. La psychothérapeute belge essaie alors plusieurs techniques traditionnelles pour déterminer par quel angle l'aborder, sans succès. C'est alors qu'elle abat sa dernière carte : la musicothérapie. « Il avait une imagination débordante et la musique a permis de mettre à jour à la fois des souvenirs et des choses qu'il imaginait tout seul, développe Florence Beuken. Je l'ai fait se replonger dans son histoire personnelle et ça lui a permis de s'exprimer un peu, mais l'essentiel de la colère était encore là ». Ce n'est pas la technique thérapeutique qu'elle remet en cause, mais son contenu. Alors que la musique classique et l'ambient sont les musiques reines de la musicothérapie, Florence Beuken n'a pas peur d'employer la manière forte : au besoin, elle fait écouter du metal à ses patients.

Au bout d'un an de thérapie et après avoir tenté plusieurs styles musicaux variés auprès du garçon colérique, la psychothérapeute appelle en renfort l'univers malsain qui se déploie dans Thoughtscanning, le premier album du groupe dark-metal We All Die (Laughing). Elle tente alors auprès de lui un jeu qui consiste à dessiner sa « météo intérieure » selon ce que lui inspire la musique. Il ferme les yeux et se laisse aller. « Il a pris plusieurs feutres dans chaque main, a fait un dessin, à la suite de quoi il a déclaré : "le monstre est sorti" ». Sous les yeux ébahis de la musicothérapeute s'organise alors un « dialogue » entre son petit patient et son monstre, lors duquel il lui reproche de prendre toute la place et de faire de lui un enfant ingérable. « Il a réussi à exprimer beaucoup d'émotions différentes, pas seulement de la colère mais aussi tout ce qu'il ressentait et n'arrivait pas à faire passer verbalement. C'est grâce à la musique que je lui ai fait écouter, s'enthousiasme la thérapeute. C'était très fort, qu'il personnifie son monstre et qu'il lui manifeste son désaccord. Ça l'a beaucoup aidé ». Un an plus tard, elle apprendra que le petit garçon gère beaucoup mieux ses colères, qu'il arrive à exprimer ses émotions, et surtout qu'il a trouvé ses propres alternatives pour se calmer avant d'agir : « Sa maman m'a également dit qu'il travaillait mieux à l'école et qu'il a pu terminer son suivi chez l'orthophoniste », ajoute-t-elle. Mission accomplie.

Paradoxe thérapeutique

Le metal pour soigner les enfants ? Et pourquoi pas ? Florence Beuken a étudié la question dès 2011, en menant deux études en parallèles sur la base d'une simple intuition. La première était adressée à des amateurs de metal, et la seconde à des profanes. « J'ai posé plusieurs questions, parmi lesquelles "qu'est-ce que vous pensez que le metal procure à ceux qui en écoutent ?" Leur réponse était souvent : "pour se défouler". C'est une réponse qui apparait évidemment chez les metalleux, mais elle ne va jamais toute seule ». Parmi plus de 900 réponses, 69 % d'entre eux déclaraient en effet que cette musique leur permet de se défouler, mais 67,4 % affirment que la metal les aide aussi à « se calmer ». « Le metal m'aide à me remonter le moral », lui dit-on parmi les centaines de réponses qu'elle a reçues : « On peut en tirer un état d'esprit qui nous renforce psychologiquement » ; « Quand mes enfants sont trop turbulents, je leur fait écouter du metal, le résultat est immédiat ! », etc. Elle lit les mots « refuge », « jouissif », « grandiose », « joie intense », et tout un éventail d'autres termes désignant l'expression des sentiments et qui renforce le pressentiment qu'elle a eu l'issue de sa rencontre avec ce style musical : « Je voulais vérifier que le metal pouvait avoir une fonction thérapeutique ». Depuis, elle a pu le prouver.

Lorsqu'on pose la question à Déhà, l'un des deux membres de We All Die (Laughing), il est catégorique : « Si le metal peut être un outil efficace dans un but thérapeutique ? Bien entendu, s'exclame-t-il. [Notre album] en est l'exemple parfait : c'est une thérapie en musique ». Ce musicien qui joue dans plus d'une quinzaine de projets musicaux différents a son point de vue pour expliquer le pouvoir du metal : « Il faut comprendre que le metal est une musique qui est la plupart du temps violente et a justement pour but d'extirper des sentiments, peu importe lesquels. La violence que l'on subit et que l'on inspire aux gens, c'est un guérisseur à part entière ». Les liens entre douleur et plaisir dans la culture metal sont en effet bien souvent corrélés : sinon comment expliquer l'amour de ses adeptes pour la quincaillerie pointue, les larsens stridents des guitares, le chaudron ardent du moshpit, ou encore le mouvement DSBM (pour « Depressive Suicidal Black Metal », tout un programme) ? Florence Beuken développe : « C'est une musique où je vais sentir une énergie dans mon corps quand je l'entends. Ça donne la pêche de plein de façons différentes : autant dans la révolte contre quelque chose que dans l'envie d'avancer... »

Du metal pour endormir bébé

Comme nombre de metalleux, la psychothérapeute qui écoute aujourd'hui Burzum, Mastodon ou Biohazard n'a pas toujours baigné ses oreilles dans le vacarme perçant des guitares : plus jeune, c'est de la musique classique qu'elle écoutait – et qu'elle a pratiqué pendant des années, au piano et à la clarinette. Sa première véritable rencontre avec le genre se fond non pas avec le marasme social des années lycée, mais plus tard, avec ses souvenirs de jeune mère, en 2005. « Ma fille est née prématurée, deux mois en avance qu'elle a passé au service néonatalité, une pièce pleine de bruits de machines, dans un environnement sonore déjà plutôt dense, raconte-t-elle. Il faut savoir que j'habite dans un endroit calme avec des champs autour de chez moi. Après sa naissance, elle avait du mal à s'endormir. Un jour, à moitié sur le ton de la blague, une amie a eu l'idée de lui faire écouter quelque chose de plus fort pour l'endormir et m'a envoyé une chanson de Killswitch Engage. Et ça a fonctionné. Elle était âgée de 6 mois ». De là est venu son déclic : et si au même titre que Bach ou Ravel, les œuvres de Slayer et Mayhem pouvaient-elles intervenir dans le cadre d'une thérapie ?

Florence Beuken découvre alors en parallèle de sa formation de musicothérapie cette sorte de douce transcendance ressentie par nombre des fans de metal. Très vite, pourtant, elle se heurte aux référents culturels de la musicothérapie : « Non seulement les ouvrages de référence de la musicothérapie ne parlent que de musique classique, mais ils affirment que les autres styles ne conviennent pas ». Pourquoi ? « La musique classique a toujours été vue comme une musique noble. Elle a aussi un grand éventail de styles, avec des choses très différentes dans l'écriture, propice à procurer des émotions différentes ». Une fois son diplôme obtenu, elle décide de se servir du metal, « voire même des choses assez extrêmes », mais aussi d'autres styles de musique. « La musicothérapie soigne des choses comme le manque de confiance en soi, les problèmes relationnels, les traumatismes... Je l'emploie surtout lorsqu'il s'agit de permettre à l'émotion de s'exprimer, quand il y a un blocage verbal », explique-t-elle dans l'ambiance douillette de son cabinet, au sol parsemé de peluches, poupons et autres doudous – elle intervient souvent auprès d'enfants.unnamedLe fameux exercice de la « météo intérieure », qu'elle a conduit avec l'enfant colérique de neuf ans, est un de ses meilleurs atouts couplés à la musicothérapie. Elle montre une photo piochée parmi ses souvenirs d'ateliers collectifs, sur laquelle un groupe d'enfants attablés autour de feuilles de papier et de feutres bariolés montrent fièrement leur dessin : « Ici je leur ai fait écouter le groupe Down et les réactions sont assez variées, mais il y a beaucoup de soleils. Ce qui est drôle, c'est que j'ai fait le même exercice avec des adultes en leur faisant écouter la musique de Devin Townsend. Pour eux, c'était quasi-inaudible. Les enfants, eux, ont vu des choses hyper joyeuses, certains m'ont dit qu'ils imaginaient des courses de voitures, par exemple ». Malgré un usage encore expérimental du metal comme outil thérapeutique, Florence Beuken est une pionnière du genre. Mais elle n'est pas la seule à en avoir eu cette idée diabolique : en 2015, une étude de l'université de Queensland, en Australie, a avancé qu'« écouter du métal extrême peut être un moyen sain de calmer la colère pour ceux qui en écoutent ». Les sujets se sentaient notamment plus « inspirés ». Avant d'offrir, en guise de conclusion : « Nos résultats réfutent l'idée que la musique extrême engendre la colère ». Alors, tous au Hellfest l'an prochain ?