Greenroom

L’adolescence option cinéma de Lorenzo et Columbine

Avec Enfants Terribles et son spleen white trash parfaitement adapté à la nouvelle génération, Columbine a certainement sorti l’un des albums de hip hop les plus ravageurs de l’année. Également membre de ce collectif rennais, la tête de proue Lorenzo continue lui son succès fulgurant à coups de clips de plus en plus débridés. Naissance d’un « Ile et Villaine style » ? Récit d’une révolution souterraine qui s’est certainement jouée entre les murs du Lycée Bréquigny, 7 Avenue Georges Graff, 35200 Rennes. Le trois-cinq, ma gueule. 

« Jérémy, Théo, Lucas, Enzo, Grégory, ils se foutaient derrière, ils dessinaient, faisaient des grafs, c’était des cancres mais des cancres gentils qui ne perturbaient pas le cours. Je les trouvais vachement marrants, des oufs dans leur tête, ça mettait de l’ambiance ». Celui qui se souvient avec plaisir du petit groupe soudé qui deviendra, plus tard, Columbine et deviendra une affaire brûlante à l’échelle du rap français, s’appelle Kevin et il travaille dans l’événementiel. Il y a quelques années, ce jeune rennais jouait dans des courts-métrages en compagnie de ses camarades en option Cinéma/Audiovisuel au Lycée Bréquigny. Dans un de ces films, un adolescent prend en otage une salle de classe, celle de son ex-copine, par vengeance. Il est armé d’un fusil. Peut-être que le personnage ne voulait rien en faire, sauf qu’au même moment, l’actuel amant de la jeune fille prend également en otage la classe, de manière factice cette fois, pour la blague et impressionner son aimée. Convaincu que l’arme de l’ex-compagnon est inoffensive, il la pointe vers un élève au fond de la classe, debout après avoir tenté de mettre fin à la mauvaise blague. Une balle est tirée, le garçon s’écroule. Le rôle de celui-ci dans le film est donc bref, mais presque révélateur de la personnalité du lycéen qu’on nomme aujourd’hui Lorenzo, empereur du sale. Leader, généreux, ce dernier ne sait pas encore qu’il va devenir, quelques années après Orelsan, le rappeur le plus critiqué par les mouvements féministes. A cette époque, Lorenzo ne fait qu’ambiancer ses potes, planqué au dernier rang d’une salle de classe. Pas vraiment une surprise pour Kevin qui relance en se marrant : « De toute façon, c’était leur surnom même : la bande des mecs du fond de la classe ! »

Films nippons et Nuit Debout

Quel point commun entre « La bande du fond de la classe » du lycée Bréquigny et le collectif Columbine, de plus en plus considéré comme le meilleur espoir du rap français depuis la sortie de leur excellent album Enfants Terribles ? Réponse : une certaine insouciance. Jusqu’à affirmer que cette insouciance rappelle plus le groupe d’amis lycéens du Péril Jeune de Cédric Klapisch que les anciennes aventures rock et pop nées à Rennes (Etienne Daho, Marquis de Sade, Niagara ou encore Juveniles) ? C’est une autre affaire. « Oui c’est sûr, ils avaient l’esprit un peu déconne d’un groupe de cet âge-là » confirme Mr Leroux, leur prof de cinéma. « Attention, ils étaient de bons élèves, sympas et qui bossaient bien ! Ils avaient leur esprit à eux qu’ils mettaient dans leurs réalisations mais avec sérieux. Donc au niveau du travail scolaire, c’était super pour les professeurs : des devoirs intéressants et rendus à l’heure ». Le responsable de la section Cinéma/Audiovisuel se souvient surtout de la culture cinématographique très underground de Foda C, celui que beaucoup considèrent comme le pilier de Columbine. Notamment d’une obsession assez originale pour un ado breton des années 2010 : le septième art japonais. Mr. Leroux dégaine : « Dans les devoirs de Théo, il y avait parfois des références japonaises que je ne connaissais pas du tout, donc j’allais vérifier sur Internet s’il ne disait pas n’importe quoi. Il me filait même des films nippons non sous-titrés qui m’étaient inconnus, à moi, le prof de cinéma. Et pourtant, j’ai moi-même fait une thèse sur le cinéma japonais… C’est vous dire le niveau ! »

« Moi je matais de tout » raconte aujourd’hui Foda, attablé sur une terrasse parisienne du bassin de la Villette entre deux dates de tournée. « La nouvelle vague japonaise des 70’s, du Hariko Sugimura, Takeshi Kitano, des films russes… C’est le cinéma qui s’éclate, où le réal fout ses potes dedans et fait son propre montage, bien loin des films esthétiques artificiels qui disent pas grand chose au final ». Si les courts-métrages de Foda pour le bac ont gardé la touche underground de ces références, ils se font plus naturalistes selon son ancien prof, comme si la priorité était d’abord de mettre en image sa propre réalité : « Les deux films de Théo parlaient chacun de jeunesse désenchantée. L’un suivait une sorte de jeune de cité mais à la campagne, l’autre parlait d’un jeune homme emmené le soir par sa bande de potes et qui n’arrive pas à réviser. Je pense que Théo a dû observer ça autour de lui dans son quartier, ces gars qui se cassent les dents sur les études. Il est très observateur ». Des thèmes qui reviennent régulièrement dans Enfants Terribles, le premier album largement autobiographique de Columbine, dont les leitmotiv d’ennui, de désir sexuel et d’isolation se résument avec cette magnifique punchline aux multiples significations, issu des « Caméléons » : « Chez moi, y a qu’ma bite qui fait Nuit Debout ». « Je trouvais Foda parfois un peu bizarre, dans ses actions et ses vêtements, tu sentais un peu de laissez-aller » confie Kevin à propos du rappeur le plus étrange et intense de Columbine. « Mais ce mec est un génie : il a une formidable ouverture d’esprit et il arrive à ressentir les choses d’une manière dont les autres sont incapables. Un jour, j’ai lu un de ses scénarios : j’étais bluffé ».

Charmant jeune homme, très poli

A l’inverse, Lorenzo semblait être le type de camarade de classe qui fait l’unanimité. Kevin ne manque ainsi pas de compliments pour le décrire, malgré le fait qu’ils n’ont jamais vraiment fait partie de la même bande : « C’est quelqu’un de très généreux, de sensible, de gentil, très empathique aussi ». Et encore ? « Il n’a pas peur de donner, il offre toujours son temps quand quelqu’un en a besoin ». Pas fini ? « Il est très calme, la tête sur les épaules, il n’a pas l’agitation qui pousse à faire des conneries ». L’avis du professeur ? « Jérémie n’était pas particulièrement extraverti, c’était un charmant jeune homme très poli. Vu qu’il était plus âgé que les autres, il avait redoublé sa seconde, je le sentais clairement plus mature. Il était ainsi un leader dans les activités, il prenait les choses en main ». Un mot pour conclure ? « Il avait une copine régulière pour un an ou deux, il est le gendre parfait que souhaiteraient avoir tous les mamans. Il est juste adorable ». Oui, on parle bien là de ce rappeur mi-Orelsan, mi-Patrick Sébastien qui vient de s’attirer les foudres des Femen, à l’origine d’une pétition contre un concert à Dijon. « Lorenzo demande d’interdire la présence des féministes à son super concert » a-t-il rétorqué par pétition interposée. Avant de concéder qu’elles « pourront quand même montrer leurs seins ».

Avec son personnage misogyne, franchouillard, vulgaire, défoncé, comique, prétentieux (interprété avec un réel talent de performance et d’écriture, il ne faut pas l’oublier), Lorenzo s’est transformé en phénomène viral de plus en plus difficile à ignorer : son « Freestyle du Sale » cumule aujourd’hui 43 millions de vues sur Youtube. Un argument qui ne convainc pas Mr Leroux : « Moi, les chiffres Youtube, ça m’en touche pas une. J’ai 40 berges, je ne sais pas combien fait Rihanna, je n’ai pas d’échelle ». Un fossé de génération avec les professeurs que Foda a d’ailleurs mal vécu à sa rentrée de terminale, après que le clip de « Vicomte » par Columbine dépassa le million de vues durant l’été, leur premier succès quand le collectif se spécialisait encore dans la parodie. Malgré tout, Mr Leroux est devenu fan : « C’était drôle et bien foutu, tout comme les vidéos de Jérémy. Dans les productions, il a toujours été branché sketchs et délires. Du comique, mais fait avec sérieux. C’est leur marque de fabrique : de la grosse déconne hyper aboutie techniquement  ». Pour celui qui enseigne depuis une quinzaine d’années, la surprise est ailleurs : « Ce qui m’a étonné, c’est leur attachement au rap. Ce n’était pas du tout inscrit ni dans leur dégaine, ni dans leur manière de parler. Un des court-métrages de Foda s’accompagnait d’une chanson de Balavoine. Je pensais vraiment qu’il avait le talent pour faire des films. Quant à Jérémy, il a toujours été un comédien : je pense que la musique est plutôt une manière de faire vivre le personnage pour lui, le rap en est juste une excroissance ». Aux yeux de Mr Leroux, cette dimension théâtrale de Lorenzo est évidente. Il ne peut donc s’empêcher de sourire quand on lui demande si le rappeur est le même dans la vraie vie : « Mes nouveaux élèves écoutaient Columbine et Lorenzo lors de notre dernier voyage scolaire en mai, ils me posaient la question en tentant de départir le vrai du faux. Il faut dire qu’ils pensent que c’est impossible qu’un gros lourdeau comme Lorenzo puisse avoir suivi cette option ! ».

Naturellement, tous les membres de Columbine partagent un intérêt pour le cinéma et tout ce qui est visuel, d’où le nom du collectif puisé chez le Elephant de Gus Van Sant, Palme d’Or à Cannes. « C’est pas non plus un film qu’on regarde trois fois par semaine hein, souffle Lujipeka, l’autre pilier de Enfants Terribles. C’était pour l’image poétique du film, le contraste entre la douceur et le massacre, comme notre logo qui mêle la colombe à la kalash’. C’était aussi une référence à toute la psychologie du mal-être adolescent, un thème qui a été très fort chez nous, mais duquel on essaye de s’éloigner désormais. Donc voilà, il y a un truc à clôturer, c’est la dernière fois qu’on expliquera le nom en interview ». En parlant du film de Gus Van Sant, Elephant, et donc de Cannes, Mr Leroux se souvient avoir emmené la génération Columbine au Festival une année. Une entreprise périlleuse ? Pas du tout selon lui, qui ne se rappelle d’aucune turbulence, seulement d’une classe hyper contente de voir des films : « Après la projection de Moonrise Kingdom de Wes Anderson, Théo m’a parlé du travail panoramique, un truc hyper bien senti sur comment le mouvement de caméra épousait celui de la bande dessinée. Sa culture était hallucinante pour son âge, vraiment ». Sauf que Kevin, le camarade de classe, en a une autre version : « On s’est tapé une soirée à l’hôtel une fois, chacun avait pris sa tise, on s’est rejoint dans une de nos chambres. On commence à boire, tout ça, et là Théo lance, putain, on est pas allé se baigner une seule fois, à Cannes ! On s’est dit, mais ouais c’est vrai, vous êtes chauds on se fait un bain de minuit ? Et là mission de malade, on ne pouvait pas sortir par l’accueil vu qu’ils nous auraient balancé, alors on a pris une autre sortie que j’avais repéré, par la laverie, et on s’est baigné à poil pendant 30 minutes ! ». Mr Leroux a-t-il été informé de cette virée nocturne ? « Bah non. En option cinéma, il y a des bons comédiens… »