Greenroom

The Yossarians prouvent qu’il reste de belles histoires underground à Manchester

Il y a dix ans aujourd’hui mourait Tony Wilson, théoricien derrière le label Factory, découvreur de Joy Division et capitaine de soirée du club Hacienda. Depuis certains pensent que la grande ville du nord qui a tant amené au rock a relâché la pression. « Evidemment faux » répond l’illuminé et hyperactif Tim Schiazza, leader de The Yossarians. Portrait d’un vrai working class hero, qui croit que Manchester a toujours pour devoir de laisser de la place à ses déclassés. 

Le nom n’a pas été facile à trouver. Les choix étaient multiples. Il y a d’abord eu, “Alan Rickman Beats Hollywood Producer to Death With His Bare Hands”, Alan Rickman Bat les Producteurs de Hollywood à Mains Nues en VF, puis “Big Balls”, ou encore “Tight Asses” qui, eux, se passent de traduction. Il n’est pas passé loin non plus de “Night Wipes”, ou Lingettes de Nuit. Finalement, c’est dans un livre qu’ils ont trouvé l’inspiration. Le livre ? Catch 22 de Joseph Heller, satire de la seconde Guerre Mondiale dans lequel les opposants à la guerre du Vietnam se sont reconnus. A l’époque, une scène avait marqué Tim Schiazza, la trentaine, leader et chanteur du groupe The Yossarians. “Dans cette histoire il y a un syndicat qui prend de l’argent aux militaires pour que des années plus tard, ils puissent prendre soin d’eux, avance-t-il. Un jour, le capitaine Yossarian – le héros du livre – prend l’avion pour être parachuté quelque part et se rend compte qu’il n’y a pas de parachute. Il se plaint, et le syndicat lui répond: “Oh ils ont été échangés par le syndicat contre du coton! Mais vous aurez de l’argent quand vous serez plus vieux grâce à cela, donc arrêtez de gémir!’” Accoudé à la table d’un des plus vieux pubs de Manchester, le Peveril of the Peak, Tim attend, sûr de son effet. Puis conclut: “C’est pour ça que nous avons pris ce nom de groupe. Nous sommes tous des Yossarians, et on va tous se faire baiser”.

C’est dans un grand van blanc japonais, vêtu d’une veste bleue, qu’il arrive au croisement de Chepstow street et Great Bridgewater Street. Avec sa chevelure rousse brossée sur le côté, l’homme a tout du gentil garçon. En deux mouvements, il cale sa chaise roulante en-dessous de la table. Il donne l’impression d’être heureux. Peut-être est-ce dû aux récentes avancées de son dernier album. “Une pièce” comme il le dit, composée de sept chansons qui suivra ces deux premiers disques, How to Know sorti en 2014 et Fabric of Time début 2017. Une belle performance, explique-t-il, pleine de “puissance”. Et difficile à écrire. Sans doute la faute, comme il le dit, à son “ego” qui voulait que sa musique soit “profonde” et “forte”, et qu’elle fasse trembler les “os du public”. “Avec votre amoureuse vous voulez être sensible, vous voulez être putain de puissant, intelligent, vous vous voulez être un tout avec celle que vous aimez, dit-il. Peut-être l’êtes-vous, peut-être pas, peut-être même que vous découvrez votre faiblesse. Moi, c’est le cas avec ma musique. Je veux ce tout, et c’est ce qui rends ma création compliquée”. Aujourd’hui Tim dit sentir qu’il a “les bonnes personnes” dans son groupe pour porter “[sa] vision”. Il est maintenant accompagné de huit personnes, deux guitaristes, un bassiste, un violoniste, un violoncelliste, un batteur, un pianiste, et un banjoïste. Mais au fil des années une douzaine de musiciens vont et viennent au sein de la bande. Si beaucoup sont accaparés par divers projets personnels, le leader tient ses Yossarians à bout de bras. Et essaye, du mieux qu’il peut, de ne pas transposer trop du chaos de sa vie dans celle de son groupe.

      Nos pires voisins

Schiazza grandit à Gloucester, une ville du sud-Ouest de l’Angleterre. Plus précisément dans la rue de Cromwell Street. Un lieu mondialement connu grâce aux voisins du chanteur : Fred et Rosemary West. Un couple de tueurs en série coupables d’avoir violé et tué une douzaine de jeunes filles dans leur maison entre les années 1967 et 1987. “J’ai vécu mon enfance dans un endroit sombre, avec des histoires sinistres, reprend-il. Cela impacte forcément ce genre de choses. Vous voyez le vrai visage de ces gens, et vous vous dîtes ‘Oh merde, comment j’ai pu être aussi proche de cela et ne pas m’en rendre compte ?”. C’est dans cette même rue qu’une femme percute sa vie. Deux yeux vissés sur le rétroviseur intérieur pour se maquiller pour elle, et une envie de jouer devant sa maison pour lui, le priveront de l’usage de ses jambes toute sa vie. Le jeune Tim est alors âgé de 4 ans. La famille Schiazza décide alors de quitter le sud de l’Angleterre pour le nord du pays quelques années plus tard. Puis à ses 12 ans, le père de Tim décroche un boulot à Johannesburg, en Afrique du Sud. Son frère, sa sœur, sa mère, et lui, le suivent. “Dormir avec le bruit des coup de feu, ça vous change aussi” dit-il. Beaucoup de violence pour une vie encore courte. Ils y restent quelques temps, puis le jeune Tim rentre au nord de l’Angleterre finir sa scolarité. Tout ce temps, le chanteur regarde d’un œil vague le monde de la musique.

Ses seules connexions avec cet univers sont son père “qui a été un DJ”, et sa mère qui “chante tout le temps”, à la maison. Il faut attendre ses 21-22 ans pour que le bonhomme se mette à faire de la gratte, et écrive de la prose. “Je suis aussi faible que n’importe qui quand il s’agit de certaines choses, avance-t-il. Il fallait que j’apprenne à devenir une putain de personne plus forte et confiante”. Alors Tim prend la route avec sa bande de potes, tous musiciens. Ils traversent l’Europe, s’arrêtent parfois dans une ville. A Paris par exemple où ils logent “dans le van, sur un trottoir à deux pas du Louvre” pendant quelques semaines. Puis à Hambourg, pour une plus longue durée cette fois-ci. Le groupe s’installe dans le Sweet Home Café, au sud de la ville. “Ils nous louaient une chambre à côté du bar, parce qu’on était avec nos copines allemandes. C’était un coin vraiment pauvre, pas loin du plus grand complexe industriel d’Europe. Avec beaucoup de bars et des loyers pas chers », continue-t-il. Tim y découvre les plaisirs de la musique Yiddish, qu’il tente d’apprendre. Mais pas autant que les joies de ses premiers combats politiques, “Je me suis engagé dans un groupe d’activistes écolo, “Earth First”, quelques temps là-bas, se remet-il. C’était un moment important de ma vie. Il n’y a pas de désobéissance civile à la Gandhi là-bas, les activistes allemands apprennent le Krav Maga pour se battre”. Un engagement politique, que le chanteur glisse dans ses compositions musicales comme sur Suffer Me où il s’inspire du film L’Homme au complet blanc. “C’est l’histoire d’un homme qui invente un vêtement qui ne se tache pas. Tous les ouvriers en textile de l’usine dans laquelle il travaille lui en veulent parce qu’ils vont perdre leurs boulots, et lui en souffre. Suffer Me c’est ça, c’est souffrir des ses idées et de ses convictions politiques, explique-t-il penché en avant. En musique vous avez aussi un ‘moment pour être politique’, et si c’est le bon moment, vous pouvez changer le monde”. 

 The White Hotel

Ce “moment” Tim le trouvera finalement à Manchester, point de chute évident pour les personnages « bigger than life ». Un éclat de rire et le leader des Yossarians théorise : « Quand tu arrives à Manchester, tu l’adoptes, la ville devient comme un de tes parents ». En tout cas c’est au milieu des briques rouges et sous la pluie qu’il fait la connaissance d’un homme, l’un des « plus grandioses de cette ville » : John McKeown. Un artiste complet qui jongle entre musique, arts décoratifs, et création d’espaces ouverts aux esthètes « les plus bizarres ». Tim, de plus en plus lyrique : « Je pense que je ne rencontrerai plyus jamais quelqu’un comme lui. Grand comme un arbre, et doux comme un putain d’océan ». Plus prosaïquement c’est aussi grâce à cette rencontre que The Yossarians a pu voir le jour. Un coup de cœur qui s’est propagé parmi tous les membres du groupe, et qui a « changé leur vie ». Peu importe l’âge auquel certaines personnes tombent sur John McKeown, l’effet serait toujours le même. Pour appuyer ces paroles Tim raconte l’histoire de ce chauffeur de taxi de 50 ans qui, dans les années 70 et 80, officiait comme pilote pour la Poster Mafia. « A cette époque, pour imprimer des affiches sur les bâtiments de la ville, il fallait posséder les murs, relance Tim, alors différents gangs ont commencé à s’arranger pour coller des posters, et en arracher d’autres. Puis il a rencontré John McKeown.” De là, l’homme sort de l’illégalité, et met ses talents au service d’une compagnie de taxi de la ville.

Dans le sillon de l’artiste, et grâce à des directives locales souples concernant les squats au début des années 2010, des bâtiments abandonnés et des arrières-salles de bar deviennent autant d’auditoires pour les groupes mancuniens. Les Yossarians sont en première ligne. « On est progressivement devenu le groupe des ‘grands frères’ de Manchester. Les gens nous ont fait confiance » dit Tim, toujours vibrant. Parmi eux, Austin Collings, fondateur de Sways Records et du mythique White Hotel de Manchester. Une boîte « à l’ombre de la prison haute-sécurité de Strangeways » vers Salford, en périphérie de la ville. « Ça c’est vraiment Manchester ! Les gars comme Austin, ils viennent de Manchester, ils y ont vécu, ils ont respiré Manchester. Ils ont une vision, dit-il. À cette époque, il y avait les Joy Division, les Smiths, ces mecs ont fait Manchester. Mais maintenant qu’est ce qu’on a ? Pourquoi Manchester sera-t-elle célèbre dans 10 ans ?” Tim dit que “sa” ville a changé, que son idéologie n’est plus même. Notamment sur sa gestion des squats. « Les loyers ont augmenté, des squats ont fermé. Et on voit maintenant tous les problèmes des SDF dans la ville, s’énerve-t-il. Pour une ville qui est censée être rouge, du labour party (le parti travailliste anglais, ndlr), présente pour ses habitants. Même elle finit par baiser des gens ! » À l’écouter, la multiplication des universités a transformé la population de la commune. Et mis en avant les mauvaises personnes. En réponse à cela, le leader des Yossarians décide d’être le producteur de ses albums. Tout comme le prochain. « Et du coup on s’est mis nous même des barrières, avance-t-il. A vouloir être indépendant, et s’occuper nous même de nos affaires, on est resté underground. » Une pause mélancolique puis Tim lâche les yeux dans le vague. « Peut-être que dans le fond tout ça c’est de ma faute ? » Pour l’instant, Tim organise les concerts à venir dès le mois de septembre, et a encore du mal à anticiper l’avenir à moyen terme pour la petite troupe des Yossarians. « Tout ce que je veux, c’est un peu d’espace. Je pense que je mérite au moins ça dans cette ville. Si j’ai pas assez de place pour faire ma musique, je crois que je devrais la quitter ». Tim Schiappa prend la tangente en direction de son van de marque japonaise. Il est grand temps de repenser à ces paroles de The Smiths : « Oh Manchester so much to answer for… »