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Brûler du fric et révolutionner la dance : la belle histoire de The KLF

Brûler du fric et révolutionner la dance : la belle histoire de The KLF

En début d’année la presse anglaise se léchait les babines « The KLF sont peut-être de retour et c’est exactement ce dont 2017 a besoin ». Une reformation imminente du duo trance pop The KLF et un nouvel album, trente ans après la création du groupe, tout sauf une vanne. Retour sur le profil de Bill Drummond, co-leader avec Jimmy Cauty de ce groupe techno pop différent. Car un homme qui a, entre autre, brûlé un million de livres sterling et créé un site internet pour planifier ses funérailles entre deux tubes techno pop est forcément un homme intéressant.

« Mon gosse a découvert le heavy metal en jouant à Guitar Hero ou en surfant sur Youtube. Il s’est mis à télécharger des titres, machinalement. Il ne sait même pas à quoi ressemblent les groupes qu’il écoute, ni à quelle époque du rock ils appartiennent. Pour lui la musique est juste un truc disponible partout mais sans valeur. Et ça c’est fascinant ! » La dernière fois qu'on lui a parlé, William Ernest Drummond, alias Bill Drummond recevait entre les murs de la galerie The Foundry localisée dans le quartier de Shoreditch, à Londres, servait le thé et s'apprêtait donc à emmener son plus jeune fils voir un concert des vétérans AC/DC. Rangé des bagnoles ? Pas forcément.

Depuis qu’il a remisé son costume de co-leader du duo trance rock The KLF - long pardessus en cuir, kilt écossais par dessus un levis 501 retroussé au niveau des chevilles - Drummond a opté pour une dégaine inoffensive de gentleman farmer et propose poliment le thé. Dès lors, comment faire le lien entre ce Drummond pépère et le fou furieux qui marquait son territoire dans le music business de manière, disons, violente. D’abord l’homme a balancé une carcasse de mouton lors des Brit Award. Ensuite, le même Drummond a eu l’idée de brûler 1 million de £ (1 117 233 Euros), juste pour la beauté du geste. Le tout, un beau jour de 1994, sur les rives de Jura, en plein cœur de l’archipel des Hebrides. Lors d’une récente interview donnée au quotidien The Guardian, Mick Houghton, attaché de presse historique de The KLF revenait sur cet événement : « Cela aurait pu être bien pire. Au départ Bill et Jimmy (Cauty, moitié du duo) avaient parlé de faire brûler cet argent en plein Trafalgar Square ou dans une centrale électrique à Battersea devant une foule d’invités. » Drummond, lui, relance d’un léger sourire : « Si je ne regrettais pas ce geste de temps à autre, je ne serais pas humain. Brûler 1 million a été difficile à expliquer à ma famille. Mes motivations n’étaient pas claires. Je préfère laisser les gens libres d’interpréter notre geste comme bon leur semble ! »

Imaginez que la musique n’a jamais existé

Aujourd’hui Drummond planifie des milliers de trucs, qui n’impliquent ni moutons crevés, ni techno, ni incendie de billets de banque. Au lieu de ça l’homme organise des conférences, édite des livres, peint, expose. Peut-être parce que le rythme emprunté par le business de la musique a réussi à le fatiguer : « Aujourd’hui vous consommez des groupes à toute berzingue. Ils n’ont même pas sorti le moindre disque que vous savez déjà tout d’eux grâce à internet. Au moment où l’album sort, c’est déjà du passé ! Beaucoup trop rapide pour moi !» Evidemment, il lui arrive toujours d’inventer toute sorte de concepts qui tiennent autant du génie de la publicité que de l’artiste pur et dur. Par exemple, le site mydeath.com sur lequel n’importe qui peut remplir un formulaire précis : « Voulez-vous être incinéré ou enterré ? » « Quelle musique voulez-vous à vos funérailles ? » « Qui sont les personnes qui ne doivent absolument pas se pointer le jour de vos funérailles ? » etc… Drummond : « Les funérailles devraient être le dernier moment créatif de votre vie, vous ne croyez pas ? J’ai tellement de proches qui ont eu des enterrements emmerdants au possible ! »

Pour défier la monotonie Drummond a aussi monté une chorale itinérante intitulée The17. Sur le site internet de ce projet on peut lire le manifeste suivant : « Vous vous réveillez demain et toute la musique a disparu, plus d’instruments, plus de supports d’enregistrement (…) Imaginez que tous vos souvenirs de musique se sont effacés. Maintenant, imaginez la réunion de 17 personnes qui réinventent la musique avec leur seule voix et aucune idée de comment une mélodie doit sonner. Le résultat de cette expérience ressemblerait à The17 ». Mais pourquoi tous ces pas de côtés ? Peut-être parce que Drummond ne croit plus au renouvellement de la musique. Pour tout dire cette pensée l’obsède. C’est sans doute pour cela qu’il organise, une fois l’an, le 21 novembre, une journée européenne intitulée « No Music Day » : « Comme son nom l’indique le « No music day » consiste à ne pas écouter la moindre note pendant une journée. Les boutiques de disques doivent fermer leurs portes, les laitiers sont interdits de sifflement. On doit se priver de musique pour mieux en apprécier les bienfaits ensuite ! »

Il préfère chercher de la colle

« Comme le monolithe de « 2001 : L’Odyssée de l’espace », Bill Drummond a toujours été en avance sur l’évolution humaine. Voilà pourquoi il continue et continuera à nous guider » (Article publié dans Select Magazine, 1993).

Bill Drummond est un des seuls artistes incontestable issu de la pop. Fils de prêcheur Ecossais. Radical. Provocateur. Artiste. Il forme un mélange sexy entre le Pygmalion des Sex Pistols, Malcolm McLaren, le terroriste du street art Banksy et le cinéaste Mike Leigh. Au milieu des années 70 Drummond a 23 ans. Il étudie l’art plastique à l’Université de Liverpool. Il a des idées et une certaine popularité. On lui confie la scénographie d’une performance de 12 heures autour des romans d’anticipation signé Robert Shea et Robert Anton Wilson, « The Illuminatus ! Trilogy ». La première a lieu en novembre 1976 devant un parterre plutôt réceptif à ce gloubiboulga conspirationiste qui préfigure « The DaVinci Code ». En plein milieu de la tournée « The Illuminatus ! Trilogy », l’étudiant désertera la pièce au prétexte qu’il préfère chercher de la colle à sniffer.

« Quand j’ai commencé à étudier l’art, j’avais 17 ans. Mon plan de carrière était simple : je voulais devenir peintre et rien d’autre. Sauf que j’ai commencé à m’intéresser à la rue. L’art le plus proche du peuple, à l’époque, c’était le punk rock. Il fallait que je fasse partie de ce mouvement. » Drummond livre également cette anecdote : « Je me souviens très bien du truc qui m’a fait basculer dans la musique. J’avais un vinyle des Beatles avec moi et j’ai vu une photo d’Andy Warhol avec le même vinyle. Tout est devenu clair : si Warhol avait ce disque, alors il avait dû le payer le même prix que moi. Donc, il n’y a pas de hiérarchie entre la musique et l’art, entre moi et Warhol ».

La carrière de Bill Drummond en tant que musicien punk commence avec Big In Japan. Ce combo zarbi compte en son sein une féministe militante (Jayne Casey), un activiste gay futur Frankie Goes To Hollywood (Holy Johnson) et celui qui va devenir le producteur de The Coral et The Zutons (Ian Broudie). Au Eric’s Club, où Big In Japan à l’habitude de se produire, la réputation de cet orchestre punk déjanté se répand comme une traînée de poudre. Normal, sur scène la chanteuse Jayne Casey porte un abat-jour sur un crâne rasé. Drummond, lui, martyrise sa guitare et impose le port du kilt. Les rockers de Liverpool trouvent Big In Japan « too much ». A l’initiative de Julian Cope (leader allumé de The Teardrop Explodes et fan de Menhirs) ils font circuler une pétition exigeant le split du groupe. Histoire de prouver qu’il reste un vrai punk dans l’âme, Bill Drummond, appose son paraphe parmi les 2000 signatures recensées. En 1978, au bout d’une seule année d’existence Big In Japan se sépare.

L’époque est à la création de nouvelles maisons de disques indépendantes et arty. Drummond va monter son label, Zoo Records, en compagnie de son complice David Balfe. Il a 25 ans. Si le premier disque sorti par Zoo Records est un E.P posthume de Big In Japan intitulé « From Y To Z And Never Again », le jeune Drummond profite de l’ébullition new wave qui déferle à Liverpool au début des années 80 pour signer les bébés corbacs les plus prometteurs : Echo And The Bunnymen et The Teardrop Explodes. Il devient même leur manager attitré : « Parfois, j’avais l’impression que les mecs d’Echo And The Bunnymen – qui étaient déjà ambitieux- me prenaient pour un gugusse ! » Pour résumer, disons que pendant que le chanteur diva Ian Mc Culloch pense qu’il faut tuer père et mère pour devenir Bono à la place de Bono, Drummond, lui, défend sa vision plus incorruptible: « Je me souviens d’une conversation avec Echo And The Bunnymen, en 1986, juste après la sortie de leur chef-d’œuvre « Ocean Rain ». Ils rêvaient d’aller dans les stades et de se faire construire des piscines. Moi je leur ai conseillé d’arrêter d’enregistrer après ce disque».

Comment être classé numéro 1 du hit parade facilement

En 1986 pourtant, Bill Drummond sort un disque solo intitulé « The Man » qui pour beaucoup n’a pas énormément de coffre ni de génie. Au vrai, le seul intérêt de cet album réside dans la chanson intitulée « Julian Cope Is Dead ». Dans ce morceau Drummond règle ses comptes avec l’ex leader des Teardrop Explodes en imaginant son assassinat une balle entre les deux yeux. Pour payer ses factures Drummond végète également comme directeur artistique au sein du label WEA. Cela l’ennuie royalement. Un jour, il investit 500 000 £ du fric de WEA sur le groupe Brilliant, persuadé de leur succès imminent. Le flop est retentissant et les pontes de WEA commencent à prendre, Drummond, pour ce qu’il est réellement : un brave allumé qui pourrait, à terme, se révéler nuisible au music business. Ils ne croient pas si bien dire.

Le flop Brilliant va avoir une répercussion directe sur la suite de la carrière de Drummond. Le leader de Brilliant s’appelle Jimmy Cauty. Né en 1956, ce Liverpudlien porte le cheveux longs, une barbe bien taillée et manie l’humour dévastateur. Il a, surtout, une réputation de petite frappe excentrique. Drummond qui cherche à monter un nouveau projet musical mêlant hip-hop et dance vient de trouver son alter ego. « Jimmy est aussi cinglé que moi ! Et puis il m’était redevable d’avoir foutu en l’air un sacré paquet de pognon sur sa musique !» En 1987 Drummond et Cauty lancent leur collaboration sous le nom zarbi de The Justified Ancients Of Mu Mu. Deux albums (« 1987 : What’s The Fuck Is Going On ? » et « Who Killed The JAM’s ») suffisent à établir la réputation du duo et son bordel pop sans nom mélangeant rap, riffs de guitares pour les stades, trance, techno, voix soul.

Si l’association carbure à toute blinde, elle change plusieurs fois d’identité : The Timelords, The KLF, K Foundation… Le 12 juin 1988 c’est avec le titre « Doctorin The Tardis » que Drummond et Cauty décrochent leur premier numéro 1. Pour prouver que le succès est une chose facile les deux publient, dans la foulée, un manuel à l’usage des djeunz’ voulant percer dans le business du disque : « The Manual (How to have a number one, the easy way) ». Ce best-seller décortique les recettes d’un hit single et humilie les ficelles de la pop anglaise. Drummond prévient même ses lecteurs : « Nous nous engageons à rembourser tous ceux qui n’auront pas réussi à devenir célèbres en appliquant les principes de ce bouquin ! »

L’idée de Drummond et Cauty est autant de participer à l’explosion de la culture rave que de foutre le boxon. La dance fait connaissance avec ses Marcel Duchamp. Même si la musique sonne datée en 2009, les clips et les performances du duo sentent la dinguerie totale. Sur la vidéo de « Justified And Ancient » la vieille soul woman Tamy Winette sortie du formol chante sa vénération du duo (« Ils m’ont appelé alors que j’étais dans le Tennessee: « Tammy, tu dois te joindre aux Justified And Ancient Of Mu Mu. » Et si vous n’aimez pas ce qu’ils vont faire, mieux vaut ne pas essayer de les stopper car ils passeront à travers ! »). Autour d’elle l’ambiance vire au péplum : Africains jouant du tam tam, confrérie portant des bures de couleurs, sorte de temple Aztèque.

Le mouton est mort pour vous. Bon appétit !

Invités à Top Of The Pops pour interpréter le titre « Last Train To Trancentral » les KLF se produisent habillés comme des membres du Ku Klux Klan, mais… avec une corne de rhinocéros dépassant de la capuche. Mouais… Plus tard, dans la même émission, Drummond et Cauty ont enfilé des costumes de cornets de glaces géants.

Au fur et à mesure que The KLF vend ses disques par camions entiers l’attitude de Bill Drummond envers le business pop devient de plus en plus radicale. L’album « The White Room » qui préfigure The Chemical Brothers et The Prodigy est un coup de semonce. En 1992 le groupe reçoit le Brit Awards du meilleur groupe de l’année. Pendant l’aftershow de la cérémonie, Drummond et Cauty font larguer un mouton mort en plein banquet. Rockers, pontes de maisons de disques, starlettes de la télé, tout le monde est consterné à la vue de cette carcasse puante avec marqué dessus « I died for ewe. Bon appétit ! » (« Je suis mort pour vous. Bon appétit ! »).

Mai 1992, The KLF décide de mettre un terme à ses activités musicales. Des rumeurs racontent que Bill Drummond traverse une dépression nerveuse carabinée: « A cette époque, j’ai connu ce qu’on peut appeler les abysses de l’esprit ! » Le duo Drummond et Cauty va se reconstituer. Les deux hommes créent en 1993, leur fondation pour l’art contemporain sobrement intitulée « The K Foundation ». À travers cette nouvelle plateforme les anciens KLF décident de lancer le prix récompensant « Le pire artiste de l’année ». La cérémonie a lieu sur le trottoir devant la Tate Gallery londonienne. La dotation est de 40 000 £. Pour son lancement cette distinction de pur mauvais esprit punk honore la plasticienne Rachel Whiteread. Drummond : « Cela me faisait marrer de remettre ce prix à cette fille insignifiante. D’autant plus qu’elle venait de gagner le Turner Prize du meilleur artiste contemporain à l’intérieur même de la Tate Gallery. Elle devait donc sortir du lieu et venir recevoir le prix de la pire artiste. Vous voyez la confusion ! »

Evidemment tout cela n'est rien comparé à cette fameuse date du 23 août 1994. Drummond et Cauty s’embarquent, direction l’île Ecossaise de Jura. L’opération est clandestine. Ils transportent 1 million de £ en petites coupures. Cette fortune représente les profits générés par les ventes des disques de KLF. Tout d’un coup Drummond et Cauty balancent les billets dans un incinérateur. Sans justification. Même aux temps bénis du punk l’Angleterre n’a jamais vu une telle aberration. Les journaux, les télés, tout le monde y va de son débat : « Pour quelles raisons des musiciens célèbres peuvent ils brûler leur propre fric ? » Evidemment, la question sera restée sans réponse. En 1996 Bill Drummond est retourné à Jura. Ce pèlerinage lui a donné l’occasion de montrer la vidéo « Watch the K foundation burning a million quid » à la population locale: « Pendant la projection, dans la salle du conseil municipal, j’ai eu l’impression d’assister à une révolution. Tout le monde m’insultait et voulait me balancer sa chaise dans ma gueule. Sans doute l’expérience la plus intense de ma vie ». Avant le retour aux affaires par surprise, trente ans après leurs débuts ?