Greenroom

Et si les DJ de camping étaient plus puissants que David Guetta

Il y a les DJ stars, qui font danser les touristes des plages les plus prisées d’Europe, d’Ibiza à Mykonos. Et il y a les anonymes, qui animent les bals, les foires, les festivals, les mariages et les fêtes de camping des stations balnéaires moins clinquantes mais tout aussi fréquentées. Qui se cache derrière ces platines dont personne ne parle? Quelle est la recette de leur redoutable « mix & match » ? Réponse dans l’Ouest, entre la Bretagne et l’île d’Oléron où, cet été encore, les vacanciers leur ont dit merci.

Florent prévient: “S’il pleut, on ne retombera pas sur nos pattes.” On est à la terrasse des Vieilles Poutres, à quelques heures du lancement de la deuxième édition de Paille’hot, “une sorte de boîte de nuit à ciel ouvert” sur la place du Martray, dans le centre-ville de Tréguier, commune de 2 500 âmes du nord des Côtes-d’Armor. À l’origine, l’événement devait porter le nom de Trég’Ibiza. Une vingtaine de bénévoles coiffés de chapeaux de paille, collier de fleurs autour du cou, 20 tonnes de sable pour recouvrir la place et une déco palmiers, planches de surf et mannequins en maillot de bain. “Un truc qui change des festivals traditionnels bretons”, qui “dynamise une ville un peu morte” et qui “clôt l’été, avec la fin des Mercredis en fête et des activités sportives de Cap Armor”. Avant de quitter les champs, les plages et de remplir leurs derniers paniers de coques, saisonniers, locaux et vacanciers ont donc, en cette fin août, un ultime rendez-vous avec la piste de danse. La première édition avait fait un tabac: treize navettes pour l’Albatros –la boîte de nuit du coin– en fin de soirée, et 2 800 euros de bénéf’ en buvette. Sauf que c’était tombé la nuit la plus clémente de l’été. Cette fois-ci, c’est averse sur averse. Donc moins de monde, des coupures de courant et un matériel endommagé. “On aurait dû prévoir de quoi se protéger”, grimace Florent en descendant de l’échafaudage où il a installé ses platines. Technicien en robotique, Florent, 31 ans, est aussi le DJ de la soirée. Mixer, il fait ça depuis l’adolescence. D’abord le rap, puis l’électro. Cette année, il a demandé à Manu, qui avait organisé son mariage il y a quatre ans, de l’accompagner. Pour son expertise. Avant de lever le pied à la suite de soucis de santé, Manu gérait une boîte d’événementiel. De Port-Blanc à Guingamp, en passant par Paimpol et Prat, dont il est originaire, il écumait les bals, mariages et soirées d’entreprise, qu’il organisait de A à Z. Son, éclairage, et même montgolfière et limousine rose s’il le fallait. Il est venu aider à Paille’hot #2 gratuitement, pour se faire plaisir et se relancer en douceur. À Manu la première partie, dansante (“années 80, madison, rock’n’roll”), à Flo la fin de soirée, avec un set électro. Sur la piste: quelques enfants d’abord, puis leurs parents, et enfin une trentaine de 18-30 ans imperméables. A posteriori, si Manu juge sa prestation “pas terrible”, Florent, parti pour trois bonnes heures d’allers-retours en utilitaire pour tout démonter, retient le positif: “Vu le peu de monde, on ne devrait pas faire de bénéfices, mais en même temps, avec la météo qu’il y a eu, ça aurait pu être pire.” Pour l’été prochain, Florent imagine un chapiteau. Il se prend aussi à rêver d’une édition hivernale pour le mois de décembre. Le nom est déjà trouvé: ce sera Caille’hot.

 Soirée privée au Vendée Globe

En marge des grands rendez-vous musicaux de l’été –Les Francofolies, les Vieilles Charrues, la Route du rock, le Festival interceltique–, en marge aussi des soirées internationales et surmédiatisées qui se tiennent à Ibiza, l’Ouest de la France a encore passé juillet-août au rythme des petits festivals, des bals, des feux d’artifice, des foires, des boîtes et des soirées de camping. Avec à chaque fois, ou presque, un homme ou une femme chargé(e) d’assurer l’ambiance aux platines. Souvent le ou la même, en fait. “C’est simple, cet été, j’ai bossé tous les soirs. J’ai calculé: sur 168 heures dans la semaine, j’en passe 140 les baskets aux pieds”, résume Ludo depuis son bureau de Gémozac, en Charente-Maritime. Le DJ a encore tout un camion à décharger, après une soirée “tempête de neige” à La Tremblade. Cet été, il était aussi des bals populaires de Pons, de ceux des pompiers à Saintes, ou encore de la fête du Pineau, qui rassemblait plus de “2000 personnes”. Le 15 août, on l’a même embauché sur trois soirées à la fois dans le département. “Dans ce cas-là, je sous-traite.” Sa boîte, PGO (Philippe Guindet Organisations), existe depuis 1998. D’abord associé, il en est devenu le patron en 2004. Derrière la réception, une porte mène vers son atelier. Une pièce pour ses centaines de mallettes, spots, boules à facettes ; une pour ses kilomètres de câbles à rallonge ; et une dernière pour ses outils de réparation. PGO fournit des services en tous genres: animation DJ, donc, mais aussi sonorisation (“une soirée privée au Vendée Globe”), éclairage (“châteaux, églises”), spectacle, événementiel.

Clément, lui, ajoute à son CV l’hypnose et la magie. Ce sexagénaire vit à Baud, dans le Morbihan. La veille, pour la huitième année consécutive, il animait le bal de Kerchopine, 600 euros la soirée. “C’est un peu spécial: il faut toujours commencer par deux heures de musique bretonne avant de passer un peu de toutJe n’aime pas qu’on m’appelle DJ. Je suis animateur, je n’ai pas de playlist prête à l’avance, j’improvise.” L’animation, Clément en vit depuis 35 ans. De quoi se constituer un bon réseau dans le 56, mais pas que. “Je vais aussi à Roanne ou au Salon du chocolat, à MetzSi tu ne fais que DJ, tu n’en vis pasIl faut être polyvalent. Clément ne prend jamais de vacances. Il y a trois ans, avant de commencer à déléguer un peu, il tournait à 150 événements annuels. Pour un mariage, il peut prendre 900 euros. Pour un enterrement de vie de garçon, une centaine seulement. Il y a aussi les magasins: Leroy Merlin, Armor-Lux. “Je sais aussi bien attirer les gens sur la piste que les clients dans les boutiques.” Son secret pour durer? “Je m’installe et remballe en 20 minutes. J’ai une minirégie, un ampli Yamaha et pour 1 200 euros de lumières. Ça suffit pour ce que je fais.”

“N’arrête pas la musique ou je te tire une balle”

Comment devient-on animateur DJ? Souvent par hasard. Dans son ancienne vie, Clément alternait entre la mécanique et la poissonnerie. Puis, il est devenu videur. Un soir, il manquait un DJ dans la discothèque ; le patron l’a mis aux platines. Le début de l’aventure. En 1981, il se lance officiellement à son compte. Pour Ludo, 39 ans, cela remonte au lycée horticole, à Saintes. Président de l’association des élèves, il commence à mixer à l’internat. Quelques années plus tard, il laisse tomber l’horticulture pour rejoindre PGO. Si le métier les passionne, les deux hommes reconnaissent que le mix en soirée est la partie la moins rentable. “L’animation, ce sont les prix les plus bas, assure Ludo. Mais l’été, on les enchaîne; même si cette année, il y a eu pas mal d’annulations avec les risques d’attentat.” Entre les déplacements, les installations, le rangement, les prises de commande, les factures et la compta, la musique occupe finalement peu de place. La famille, encore moins. “J’avais des reproches. Aujourd’hui, je suis divorcé, confie Ludo. Parfois, j’emmène mon fils de 13 ans avec moi, mais je ne veux pas qu’il fasse ce métier. Ce n’est pas une vie. Tu rentres à pas d’heure, t’as les oreilles qui sifflentMais honnêtement, quand je n’ai pas de soirée pendant un mois, ça me manque. Pour chercher les derniers sons, il écoute la radio et regarde les clips sur D17. “Les dix premières secondes suffisent pour savoir si ça va marcher ou pas sur la piste. Clément, de son côté, compte 26 265 morceaux sur son ordi. Il en ajoute, en enlève. “Il faut être attentif aux tendances et au public, dit-il. Kendji, Soprano, ça marche. Renaud aussi. Indochine, Téléphone, toujours. Les années 80 marchaient moins, puis là c’est reparti. Jean-Luc Lahaye et Claude François, par exemple, que je n’avais pas du tout mis ces trois dernières années. Généralement, je termine avec la chanson qui a le mieux marché dans la soirée. La semaine dernière, c’était Merci, Merci du régional de l’étape, Jérôme Robert; Un homme debout de Claudio Capéo; et hier au bal de Kerchopine, Magic System. Ludo assure avoir une recette magique: “Tu commences avec Alexandrie Alexandra, Les Démons de minuit et YMCA, pour mettre tout le monde sur la piste. Une fois que ça a pris, tu fais ce que tu veux. Après, il faut gérer les transitions au micro, relancer si besoin, et prévenir en fin de soirée: ‘Ne prenez pas le volant’, etc. Ah oui, remercier les mairies, aussi. C’est toujours bien.”

L’objectif: “faire plaisir aux gens, les aimer”. Même si c’est “beaucoup de stress, surtout l’été, parce que les vacanciers parisiens veulent des choses plus précises”. Parfois, ça tourne mal. Clément s’inquiète de voir de plus en plus de jeunes traîner ivres morts sur la piste, une bouteille de whisky à la main. Rien à voir, cela dit, avec les années 70 et 80, quand chaque mariage se terminait en baston, “parce que tout le monde venait, même ceux qui n’étaient pas invités”. À l’époque, il y avait aussi les bandes, dont celle à Marco, qui cassait tout sur son passage. Un soir de bal, à Guidel, à l’ouest de Lorient, les pompiers avaient même évacué la salle à coups de lance à eau. À Tréguier, Manu se souvient de ce pompier au sol, pris dans une bagarre et embarqué par ses propres collègues. Il y a quelques jours, lors des fêtes de la Saint-Louis à Corme-Royal, Ludo a connu le pire: un mort sur la piste de danse. “Un mec de 69 ans, l’adjoint au maire. Une attaque cardiaque. J’ai vite attrapé un tissu noir pour que les gens ne voient pas le massage cardiaque. Puis j’ai tout éteint.” Quand ça chauffe, généralement pour des histoires d’amour ou de rivalité entre communes, le DJ doit mettre de l’ordre. “Je dis stop ou je coupe tout, poursuit Ludo. Il n’y a pas de sécurité, si ça part, faut attendre que les gendarmes arrivent. Mais un jour, un mec s’est pointé avec un fusil: ‘N’arrête pas la musique ou je te tire une balle.’ On voit vraiment de tout... Clément résume le métier: “On ne sait jamais comment la soirée va commencer ni comment elle va se terminer. Alors que pour David Guetta ou un DJ de discothèque, tout est préparé à l’avance.”

“On s’emmerde vite à Royan, les gens ont besoin de sortir”

La discothèque, Michael, alias Even’R (“Even, comme le prénom de mon filleul, et ‘R’, pour l’initiale de mon nom de famille”), connaît. Depuis 2015, il officie au Klub, une boîte située aux abords de la ville de Royan, près de l’aérodrome. “Moi, je ne parle jamais au micro, clame-t-il. Je déteste ça. Et c’est une fierté de pouvoir faire danser les gens sans parler.” Attablé à un café du front de mer, il attend l’heure de son prochain set. Aujourd’hui, il est venu ambiancer le K Life, une boutique de fringues multimarques coincée entre une ribambelle d’autres magasins et de bars-restaurants, tous alignés sous 600 mètres d’arcades face à la plage. Fin de l’été oblige, le K Life organise une grande braderie. La musique est là pour attirer les clients. Entre les baskets, les jeans et les caleçons de marque à prix cassés, un petit coin est réservé au DJ, matos déjà installé. “Je mixe bénévolement ici. Ça me permet de tester mes sons. Ils ont l’habitude de recevoir des DJ donc tout est déjà prêt. Je rapporte juste mes clés USB, mon casque, et c’est parti.” C’est là, dit-il, qu’a commencé DJ Teemid, qui mixe désormais au TomorrowWorld, à Atlanta, aux États-Unis. Avant de se mettre derrière les platines, le jeune homme de 29 ans opérait derrière les fourneaux. Mais fatigué par le milieu de la restauration et “l’attitude inhumaine des patrons”, le Royannais se met finalement en quête d’une autre activité. S’ensuit une période de galères –chômage, logement chez les parents. Michael s’occupe en prenant des photos de soirées en boîte. Puis vient la révélation. “À passer autant de temps à côté des cabines, j’ai voulu essayer.” Son meilleur ami lui offre sa première console. Une Hercules MP3 e2, la plus basiqueIl n’y avait même pas la fonction pré-écoute.” Il s’achète ensuite du nouveau matos, passe à une nouvelle Hercules –qui ne résiste qu’à deux soirées, la faute à un verre de bière–, puis une Pioneer. Aujourd’hui, il travaille “aussi bien sur des platines CD qu’avec des contrôleurs”. Le hasard, encore lui, l’amène aux Club Med de La Palmyre et des Deux Alpes, puis au Klub, donc. Cet été, il y a mixé tous les soirs, sans exception. Hors saison, c’est le vendredi et le samedi. “Mais on pense à ouvrir le jeudi, précise-t-il. On s’emmerde vite à Royan, les gens ont besoin de sortir.” Le Klub: une discothèque généraliste où l’on passe de tout –surtout les nouveautés du top 50– pour faire danser tout le monde. Moyenne d’âge: 35 ans. Ce qui n’empêche pas les vétérans de fouler aussi la piste. Michael raconte ce “papy” capable de bouger sur tout, des années 80 à l’électro, en passant par le ragga. Le genre de personnage qui sauve de la piste vide, ou plutôt “trouée”, comme on dit dans le jargon. La phobie de tous les DJ. Car le succès d’une soirée –et donc de celui qui en assure l’ambiance– se mesure évidemment au nombre de déhanchés. “Au moment de conclure, tu sais tout de suite si t’as réussi ta performance ou pas”, assure Ludo.

Tout comme le genre populaire divise les professionnels du cinéma, la musique commerciale est source de clivage chez les DJ. Michael, par exemple, rêve de “trouver un public réceptif” à sa musique: deep-house/house-tech/latin-afro-house –“ce qu’on entend à Ibiza”. Mais il sait pertinemment qu’il ne pourra pas séduire le public du Klub avec ça. “On tombe dans une forme de régression, analyse-t-il, l’air désolé. On est obligé de s’adapter au public, de lui donner ce qu’il entend en boucle à la radio. Alors qu’on devrait chacun imposer notre propre style pour se démarquer.” Heureusement, il y a des insoumis. Comme Guillaume, 33 ans, plutôt “urban music-tropical-nu disco-deep house”, comme il se présente. Pour lui, hors de question de passer des hits. Au public de s’adapter. “J’ai une approche plutôt hédoniste. Je peux mettre du boom-boom puis virer d’un coup sur du rockabilly. J’aime bien désorienter les gens. Il faut les emmener.” Ce soir, le DJ mixe au festival O! Les rues, à Dolus-d’Oléron. L’événement, dédié aux arts de rue, se résume à un marché de produits artisanaux sur la Grand-Rue et quelques stands de cuisine du monde –paella, banh mi, couscous, pizza et falafel bio– sur la place Jeanne-d’Arc. Trois scènes sont prévues pour l’ambiance musicale: l’une, en forme de barque bétonnée, crache de la variété à travers les enceintes ; une autre, installée dans une petite roulotte tapissée de posters vintage ; et la dernière, avec platines et éclairages, qui accueillera Guillaume en fin de soirée. “Gyom Diop” –son nom de scène– a beaucoup voyagé dans sa vie: le Sénégal, les Caraïbes, le Venezuela. À l’automne prochain, ce sera Bali, puis six mois en Australie, d’où vient son épouse, avant de revoir les terres françaises. À chaque voyage, Guillaume récolte des nouveaux sons pour sa playlist. “J’ai 80 kilos de vinyles stockés chez mes parents”, dit-il en rigolant. Le tout est condensé sur son profil Mixcloud, où l’on trouve une vingtaine de remixes d’environ une heure. “Je passe pas mal de temps à chercher des sons qui me plaisent pour ensuite en faire un truc à ma sauce. Mais je n’ai rien inventé, je préfère être franc là-dessus.” C’est d’ailleurs précisé sur sa carte de visite: Gyom Diop est “DJ Selector”. Dans ses souvenirs de voyage, il y a surtout Berlin. Guillaume y a passé cinq ans comme “cuistot-DJ” dans un restaurant pop-up qui organisait des free parties. Le retour au pays a été un peu rude. “En France, la culture reste très promotionnée par le gouvernement. On reste dans des cases.” Ce soir, ses trois heures de mix ne feront danser qu’une dizaine de personnes à Dolus. Tant pis. Entre O! Les rues et les bars-restos Le Boun, Chez Médo, la Villa Coco et le Soul Marin, il a placé ses pions sur l’île pour l’été prochain.

(Article publié en juillet 2016 dans le magazine Society)