Greenroom

« Le hip hop est devenu trop confortable », entretien avec le roi des diggers Egon

Comment survit-on dans la jungle des labels ayant construit leur identité sur la redécouverte d’artistes oubliés ? Egon, patron du label Now Again, intime de rappeurs cultes comme Madlib, DJ, producteur, mais aussi digger affûté a son idée sur le sujet. Rencontre avec un homme qui pense qu’il lui faudrait mille vies, au minimum, pour être rassasié de vinyles et d’histoires qui vont avec. 

« Ma mère est pianiste, mon père jouait de la guitare et j’ai un oncle dans le Connecticut qui a eu son heure de gloire en tant que membre d’un groupe de garage. Mon père est originaire de l’Inde. Quand il s’est installé aux Etats-Unis, à la fin des 60’s, la première chose qu’il a voulu faire pour s’intégrer c’est de se bâtir une collection de disques. Cette collection a fait de moi ce que je suis. Tout ça grâce à Sly & The Family Stone, Miles Davis, Tom Waits, Ravi Shankar ou des choses plus rares comme ces albums de musique progressive indienne… » Attablé dans un salon de thé du quartier parisien du Marais, Eothen Alapatt, alias Egon, examine avec circonspection la carte proposant des jus et des muffin « gluten free ». Pas grave, le fondateur et patron du label californien Now Again n’a pas pris l’avion reliant Los Angeles à Paris pour se régaler la chique de brunchs. En revanche, il a profité de son passage pour revenir sur les rééditions folles qu’il propose au catalogue de son label et s’offrir quelques DJ sets pour entretenir la forme. Egon, trentenaire né dans le Connecticut se passe la main dans la chevelure qu’il porte épaisse et bouclée. Un flash le parcourt : « Depuis les années lycée, j’empile toutes sortes de disques. J’ai commencé à faire le DJ dans des clubs à l’âge de 13 ans, je crois. Je ne jouais pratiquement que du hip hop, ce qui n’était pas si facile. A cette époque MC Hammer était le Jay Z de l’époque. Bref, quand tu aimes le hip hop tu te renseignes sur les samples qui se trouvent dans tes disques favoris. Et au fur et à mesure, ça devient un boulot à plein temps. Soul, funk, rhythm & blues. J’avais envie de comprendre ! »

Comprendre d’abord, puis transformer la curiosité jamais satisfaite en profession. Pour Egon, tout s’est joué le temps d’une rencontre avec les « boss » d’un rap alternatif et parfumé au jazz. C’est même grâce à sa connaissance approfondie de chaque sample utilisé sur les albums de hip hop et aussi grâce à la taille de sa discothèque qu’il a intégré le label Stones Throw (Aloe Blacc, MF Doom). Il n’en est plus parti, allant jusqu’à gagner le respect de Madlib et du regretté beatmaker et producteur J-Dilla. Pas rien quand on affiche la dégaine du hipster qui aurait eu sa place dans un groupe à la The Strokes ou MGMT. Dès 2010, Egon cherche pourtant à remiser casquette de manager general au sein de Stones Throw, mais sans abandonner le navire amiral. Entre temps, L.A. est devenu le nouvel épicentre du cool. Dans les quartiers d’Echo Park ou Silverlake se nichent désormais les aventures musicales les plus singulières. Vers la droite, la bande du label Brainfeeder et son gourou Flying Lotus. Vers la gauche, les nouveaux impétrants du rap à la Kendrick Lamar organisent leur sortie d’underground. Au centre, l’immense hypermarché du disque Amoeba dégueule du microsillon. Pour Egon, le pas de côté se joue avec sa propre structure, Now Again.

Des pièces du puzzle

Spécialités du label : « global funk » et « psychedelic grooves » quoi que cela signifie. Cousins proches : Strut, Soundway, Awesome Tapes Of Africa, Soul Jazz, tous ces labels qui ont pris le parti de bouleverser les hiérarchies établies dans le monde de la musique moderne. Exemple à suivre : celui de Light In The Attic quand le label de Seattle a eu la bonne idée de sortir de l’oubli Rodriguez, singer-songwriter de Detroit qui aurait pu devenir une alternative à Bob Dylan et Donovan. Egon : « J’aime à croire que nos albums sont plus que des disques, ils sont des pièces de puzzle pour reconstituer l’histoire et peut-être redonner toute leur place à ceux qu’on a effacé des livres officiels. » Et pour cela Egon a plusieurs terrains de jeu. Renarder dans les thrift shops d’Alabama ou de Georgie histoire de gratter quelques 45 tours soul passés sous les radars. Braquer ses projecteurs sur la scène rock des 70’s en Zambie où les guitares de Jimi Hendrix ont été bien digérées. Redonner une seconde chance enfin au songwriter psyché Kourosh Yaghmaei, dont le seul « crime » aura été de naître en Iran, au moment où les Mollahs goûtaient peu au mode de vie sexe, drogues et rock’n’roll. Une vie entière consacrée à rétablir un certain devoir de curiosité dans ce monde infini de la production de disques  ? Egon forme un large sourire : « La seule chose dont je suis certain c’est qu’il me faudrait des centaines, peut-être des milliers de vies pour être rassasié de disques. »

Tu as été de l’aventure du label Stones Throw et tu gères Now Again à travers lequel tu réédites les disques d’artistes oubliés. A côté de ça, il t’arrive de faire le DJ. Comment tu te présentes quand on te demande quel est ton véritable métier ?

J’aimerais te répondre que je suis un bon digger, mais la vérité c’est que je pratique cette activité uniquement quand j’ai assez de temps libre devant moi. Le « digging » c’est un boulot à plein temps pour certains, mais pour moi c’est surtout de l’excitation. L’impression de rendre justice à des musiciens qui n’ont pas eu la chance d’aller jusqu’au bout de leur histoire. Ce qui fait un bon digger et un bon patron de label, à mon sens, c’est la capacité d’écoute. Il faut sans cesse parler avec celles et ceux que vous croisez sur votre chemin, puis prendre des notes et une fois votre carnet de notes rempli, voir si les cercles que vous avez tracés se touchent.

Tu as un exemple précis pour illustrer ce manifeste du digger ?

Prenons l’exemple de cette scène rock zambienne des 70’s dont on a commencé à sortir les disques sur Now Again courant 2012. Au départ, c’est Koushik, un singer songwriter canadien très étrange, signé sur Stones Throw, qui me dit : « Tu as entendu parler du Zamrock ? Oh mec, tu pourrais adorer… » Mais avant d’aller voir, il faut vérifier si au sein de ta bande de potes, ceux en qui tu as parfaitement confiance, d’autres ont également entendu parler de tes lubies. Les choses se sont accélérées à partir du jour où j’ai appris que Four Tet avait aussi de l’intérêt pour le Zamrock. Lui et son pote Caribou en sont dingues. Ces gars, il faut le savoir, sont d’énormes collectionneurs. Grace à eux donc, je réussis à me connecter à un canadien qui a des 45 tours zambiens dans sa réserve. Dès lors se met en place une course pour rentrer en contact avec ces zambiens. Retrouver les traces de ces musiciens ça peut prendre quelques mois, parfois quelques années. La chance a une énorme part dans cette partie du boulot.

La chance, c’est à dire…

Continuons avec Rikki Ililonga. Ce type n’a jamais quitté la Zambie, mais il avait sa page Myspace. A travers elle, il recevait toutes sortes de messages de labels intéressés par ses chansons. Mais voilà, Rikki Ililonga ne répondait quasiment jamais. Il ne le sentait pas. Comment ça se fait qu’il m’ait parlé à moi spécifiquement alors qu’il en a ignoré plein d’autres, ça reste un mystère complet. Je crois que ça tient au fait que je ne suis pas pressant. Je laisse le temps aux gens de me répondre, de soupeser le pour et le contre. Je suis là pour les écouter, pas pour les contraindre à quelque chose. Récemment, je me suis intéressé à un groupe psyché autrichien, Paternoster. Ces gens sont connus des spécialistes comme les « Pink Floyd d’Autriche ». Personne n’a pourtant voulu rééditer leur travail ou n’a essayé de traduire ces dizaines de cassettes d’interviews du groupe en allemand. Quand je tombe sur ce genre de trésor je me dis qu’il faut faire ce travail.

On a aussi l’impression que tu cherches à réhabiliter ces musiciens. Tu penses qu’un label de réédition ne doit pas se faire sans une certaine morale ?

Les musiciens dont je te parle ont été arnaqués par des maisons de disques sans scrupules, par des managers véreux. Certains sont pauvres. D’autres sont morts. Résultat : ils ont appris à se reconstruire une vie loin du business de la musique. C’est à peine si leurs voisins ou leurs proches savent qu’ils ont joué dans des groupes. Ils ont appris à se méfier de ceux qui leur font miroiter des contrats, des grosses tournées. Pour ma part, j’ai une croyance : respecter le droit des artistes, les guider dans la jungle des droits d’auteur, etc… Si vous privilégiez l’artiste plutôt que votre profit personnel, vous êtes du bon côté de l’histoire. Quand j’ai travaillé avec Jagari Chanda, le seul survivant du groupe zambien Witch qui est devenu mineur, je me suis aussi occupé de l’aspect légal. Pour la réédition des chansons de Witch, j’ai dû sortir 30 000 dollars, qui sont allés directement dans la poche de Jagari. Pour un projet concernant la scène rock zambienne que personne n’avait jusqu’ici identifié, crois-moi, c’est un sacré paquet de pognon. Mais je ne suis pas perdant pour autant dans ce genre de deal. L’argent investi dans les rééditions de Witch, je sais que je vais l’amortir et le récupérer autrement. Ce sont les ventes de Witch qui me permettent de redonner une vie au free jazz de World’s Experience Orchestra. Je trouve ça sain quand un disque nourrit un autre.

Un exemple de digging réussi c’est Rodriguez, devenu une vedette sur le tard. Est-ce que les labels comme le tien cherchent encore leur Rodriguez ?

Le récit autour de la vie de Rodriguez est évidemment bouleversant. Il y a la promesse d’une grande carrière, la lose, puis la renaissance inattendue. Après, il faut remettre cette histoire dans son contexte : Rodriguez avait été signé sur un gros label, les gens du business étaient persuadés qu’il allait devenir une énorme star de la folk music. Pourtant il a raté la marche censée l’amener en haut des hit-parades. Autant par humilité que par manque de chance. Evidemment ses chansons sont splendides, mais il aurait été redécouvert un jour ou l’autre. Il était préparé à cette vie de star. Ceux qui ont retrouvé la trace de Rodriguez n’ont pas « creusé » si profondément à mon sens : ils ont juste su remettre dans l’histoire un musicien qui le méritait. Les musiciens et groupes avec lesquels je parle, eux, n’ont jamais eu ne serait-ce que la moitié des conditions de réussite dont a bénéficié Rodriguez. Ils étaient déjà dans l’underground, et heureux de s’y trouver. Quand je retrouve leur trace, je me dois de leur dire : « Tu as toujours vécu dans les marges, mais je t’assure que raconter ton histoire aux générations actuelles, ça a du sens. »

En 2011, tu sortais un triple album réunissant les morceaux du songwriter iranien Kourosh Yaghmaei. Il était d’ailleurs prévu de monter une série de concerts pour présenter cet homme au public occidental. Finalement les autorités iraniennes n’ont pas permis cela. Que devient ce personnage ?

Il vit toujours en Iran. Si tu veux avoir des nouvelles de Kourosh, va sur son compte Instagram. Il l’alimente de temps en temps. Avec Now Again, on a sorti il n’y a pas très longtemps un disque de ses nouvelles compositions, mais ça n’a pas bien marché… Au départ, j’étais un peu circonspect sur cet album, parce que je sais que la technologie engagée sur ce disque n’est pas très adaptée à sa musique. Mais, comme je sais qu’il a besoin de sortir ce disque pour vivre, j’ai accepté de l’aider. Est-ce qu’on aura une nouvelle chance de le faire jouer hors d’Iran, je n’en sais rien. Nous avions mis tellement d’énergie autour de son histoire que l’annulation de son concert aux Transmusicales de Rennes en 2011 nous a brisé le cœur. Maintenant, je sais qu’une journaliste française essaye de monter un documentaire qui impliquerait Kourosh en personne. Peut-être que ce film va nous redonner une fenêtre de tir. Dans ce business, j’ai appris que le temps long peut toujours jouer en ta faveur.

Ton label s’est toujours intéressé à la musique black – funk, soul, free jazz, etc – et à sa portée contre-culturelle. Est-ce que tu dirais que ce moment où la musique était reliée aux poussées d’activisme est de retour dans l’Amérique de Donald Trump ?

La musique est effectivement en train de redevenir plus politique et contre-culturelle qu’elle ne l’était ces dernières années. Qu’un Kamasi Washington sorte un triple album de pur jazz et soit couronné de succès, cela veut dire quelque chose. Si vous allez voir Kamasi Washington à L.A ou à New York aujourd’hui, vous verrez dans la salle des jeunes et des vieux, des noirs et des blancs, des asiatiques, des latinos. C’est une bonne nouvelle, parce que ça veut dire que le jazz qui n’intéressait que des puristes ou des vieux blacks est désormais une musique qui réunit les gens et qui leur donne l’occasion de discuter ensemble. Ça a l’air de rien, mais ce truc n’était pas arrivé depuis des années. Je vais te raconter une histoire : récemment, Madlib et moi avons fait connaissance avec Eddie Pazant (saxophoniste dans le groupe funk The Pazant Brothers, ndlr). Ed a 77 ans et une culture impressionnante. Un jour qu’on faisait la route avec lui en bagnole entre sa baraque dans le New Jersey et le quartier d’Harlem, il nous a dit : « Ah, les mecs, vous saviez que j’ai joué avec le jazzman Lionel Hampton pour le Ku Klux Klan ? Drôle d’époque, les mecs, drôle d’époque… » Lionel Hampton et ses gars jouaient donc dans un petit club du côté du Kentucky. A la fin de leur concert, des mecs du Ku Klux Klan viennent les chercher gentiment et les escortent en direction d’un champ. Une fois sur place, on leur demande : « Jouez-nous votre musique. Evidemment on vous paye pour ça. » Même les pires ordures du Ku Klux Klan aimaient le jazz.

Tu penses que Trump va renforcer la portée politique de la « black music » ?

Avec Donald Trump au pouvoir, il est fort possible que la musique serve à transcender les clivages de couleur de peau, d’âge ou d’origines sociales. Je le dis d’autant plus volontiers que j’ai moi-même vécu cette expérience. J’ai passé beaucoup de temps dans les 90’s du côté du Tennessee. A cette période David Duke, un des théoriciens de la suprématie blanche, était candidat. Quand j’allais acheter des 45 tours de funk dans les petites boutiques de Nashville, il y avait toujours un employé pour me dire : « Qu’est ce que tu vas te pourrir les oreilles avec de la musique de négro, gamin ? » Et alors ? Alors cette ambiance de ségrégation m’a donné envie de parler avec les gamins black de mon âge, de devenir pote avec eux. Et notre terrain commun c’était toujours la musique, le hip hop, puis la soul, la disco, le funk.

Que réponds-tu à ceux qui pensent que la culture hip hop est devenue l’équivalent de la culture pop ?

Entre 1987 et le milieu des années 90, la culture hip hop a été centrale pour moi comme pour plein de gamins blancs qui auraient dû, logiquement, en rester au rock à guitares. Pour moi, New York était l’épicentre du monde. A la fin des 90’s, quand il a été question pour moi de pratiquer le hip hop en tant que musicien, je me suis dit : « Je vais faire quelque chose d’obscur, je ne vais surtout pas aller vers le mainstream. Ma place c’est l’underground, les labels indépendants, les petites structures ». Et tu sais le plus drôle ? A cette période, le hip hop le plus exigeant s’est mis à gagner de l’argent. Des labels comme Def Jux vendaient parfois jusqu’à 50 000 disques sans se compromettre. C’était une anomalie. Madlib imposait des choses super pointues, et c’était une anomalie.

Tu as connu J-Dilla, considéré par certains puristes hip hop, comme le plus grand producteur. Selon toi sa mort a changé les règles du jeu ?

En tout cas ça a changé mon rapport au hip hop. Ça m’a fait perdre une partie de l’excitation pour cette musique. Quand tu réalises que J-Dilla - incontestablement un génie – est mort à 32 ans et que Madlib a décidé de moins travailler, tu sais que cette musique a perdu une partie de son âme. Mais tu te dis aussi : « Ok, les meilleurs ne sont plus là, mais ils ont écrit les tables de la loi. » Cette histoire du hip hop a quarante ans. Quarante ans traversés par des personnes innovantes, indépendantes d’esprit – Pete Rock, Nas, Dilla, Madlib… J’aime beaucoup Kendrick Lamar comme j’aime beaucoup l’album d’Anderson .Paak, mais je les trouve confortables. Le hip hop actuel est devenu trop confortable. C’est un langage en tant que tel, beaucoup moins le lieu de l’innovation. Il ne se nourrit moins de la rue que de son histoire.

Merci à Ludivine Grétéré 

http://www.nowagainrecords.com/