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Lomepal n'a jamais rêvé d'être un gangster

Lomepal n'a jamais rêvé d'être un gangster

Après des débuts il y a sept ans - une éternité - Lomepal, 25 ans, qui se disait « extrêmement nul » a finalement décidé de s’ouvrir au monde avec son premier album FlipEntre l’Australie, les soirées avec Nekfeu, et une dose de spleen, voici comment Antoine est finalement devenu Lomepal. Et vice versa

« Je pense qu'Orelsan est un peu Orelsan dans la vie de tous les jours, Fuzati pareil. L'avatar permet de confirmer son identité et de pouvoir l’assumer. » Celui qui énonce ce constat s'appelle Antoine mais a opté pour le blase Lomepal. Un personnage qu'il a, de son propre aveu, mis des années à inventer. D'abord chasser le spleen. Ensuite condenser le tout en plusieurs morceaux de rap. Enfin, laisser passer un peu de distance et servir le tout en un plein album, Flip, qui a le goût prononcé de la schizophrénie bien assumée. D'ailleurs, dès qu'il s'agit de théoriser juste ce qu'il faut autour de son disque, Lomepal va au plus simple. Sa façon d'appréhender le rap en 2017 ? « Un peu sombre, un peu mélancolique, un peu triste. » Pour autant la gravité du propos est souvent contrebalancée par quelques vannes navrantes et quelques traits humoristiques volontairement à côté. « Mon côté imbécile, assume Lomepal, c'est celui qui me tient en vie. Je suis le genre de mec à me déguiser en femme en soirée, comme sur la jaquette de l’album. Si on réfléchit trop, on est forcément triste. Parce que le monde est trop imparfait. » 

Dans un monde imparfait, Lomepal a quand même accepté de s'installer en terrasse du quartier parisien de Belleville. Faut ce qu'il faut. Le jeune homme de 25 ans passe sa main dans ses cheveux mi-longs ramenés en chignon – ce qu'on appelle un « man bun », et profite du soleil qui inonde l’est de la capitale. Quand il enlève ses lunettes de soleil aux verres ronds, il n’est pas rare qu’on le reconnaisse dans les rues de Paris. « Lomepal, Lomepal ! » entend-il régulièrement. Des échanges d’autant plus fréquents qu’il a sorti son premier album le 30 juin dernier, sept ans après ses débuts sur scène. Pendant ces années, Antoine aurait pu devenir monteur de films, scénariste, ou même réalisateur. Il a préféré devenir Lomepal. « C’est dur d’avoir le poids de 2Pac / Quand t’as le visage tout pâle » mentionne Antoine dès le premier titre de l’album, « Palpal ». Loin de la légende du rap US, Antoine a seulement mis au monde cinq EP depuis ses débuts, peut-être parce qu’il ne voulait « jamais défendre quelque chose comme un album », si ce n’est pas également par « manque de maturité ». Cette fois-ci, après deux ans de recherche pour dénicher ce qu’il appelle sa « couleur musicale », quinze titres sont réunis pour constituer cet album enregistré dans l’appartement de sa mère peintre — grâce à son studio installé sur place. Un projet qui aurait aussi pu ne jamais voir le jour, et ce pour une simple raison. « J’étais nul quand j’ai commencé ». Il reprend. « J’étais même extrêmement nul ! » Un jugement dont il a même fait part dans son titre « Achille », sorti fin 2016 : « Les gens m'applaudissent comme si j'étais doué / Dites-leur qu'au début j'avais aucun talent » entame-t-il avant de finir par un presque inattendu « sept ans plus tard j'ai plus aucun talon... d’Achille ». Il faut dire que les progrès sont flagrants, et ce n’est pas son nouveau disque qui va contredire Lomepal. Alors, qu’est-ce qui a bien pu changer pendant cette période ? « J’ai passé des milliers d’heures à bosser, expose Antoine. Jusqu’à devenir fort. Comme je l’avais fait dans le skate, où j’étais parti de zéro ».

Skate, Nekfeu et Australie

C’est dans cette discipline, le skate donc, que le tout jeune Antoine a commencé à parfaire ses techniques de bosseur. À l’époque, la planche semble encore réservée aux petits malins un peu turbulents. Le rappeur se souvient : « On se faisait charrier par tout le monde, on se bagarrait régulièrement ! Les cailleras, les vieux, tout le monde nous détestait dans notre quartier ». Dans son XIIIe arrondissement natal, Antoine insiste sans se laisser abattre. Pourtant, tout aurait pu le pousser à laisser tomber puisque dès l’âge de 12 ans, il est « obligé d’être un adulte » comme il le dit, ne s’étendant pas sur ces « soucis familiaux ». On comprend l’absence du père, l’adolescence passée avec sa mère peintre, qui a travaillé avec « des handicapés, des sourds, des aveugles, des psychotiques ». Antoine reprend le cours de sa vie : « Après tout ça, je suis énormément sorti très jeune, j’ai bu très jeune, j’ai fait la fête très jeune, j’ai voyagé très jeune ». Des expériences qui ont apporté leur lot de rencontres, au fil du hasard. Comme Nekfeu, ou Stwo, producteur de talents qui a notamment fini par placer des instrus chez Drake. « Nekfeu, j'étais avec lui au lycée ; Stwo je l'ai rencontré via le demi frère d'un de mes meilleurs potes » précise Lomepal. Forcément ces amitiés interrogent ceux qui « reprochent » au rappeur de surtout savoir bien s’entourer, et limitent son succès à ce côté parisien, ce copinage… « Je suis quelqu'un de sociable qui rencontre pas mal de gens tous les jours. Je n'ai pas l'impression de rechercher ça, ni de le provoquer, je ne fais pas du copinage pour être avec des célébrités, ajuste Antoine, tout en se recoiffant. Parmi tous ces gens là, dans mon milieu musical, il y a effectivement des gens qui réussissent. Donc après, tu vois ton voisin réussir et tu te dis donc ouais c'est possible’. »

Première étape vers cet accession au possible : une coupure salutaire, direction l’autre bout du monde et l’Australie. Pourquoi l’Australie ? « J’avais un pote là-bas, avance Antoine, avant de reprendre de la distance. C'est vrai que c'était aussi parce que c'était très éloigné. Et j'ai toujours été fasciné par l'autre bout de la planète. Quand j'étais là bas j'imaginais souvent que c'était vraiment pile l'autre côté de la planète en regardant le sol. » De l’autre côté du globe, Antoine travaille sur des chantiers, et en profite pour recharger les batteries et faire un vrai break avant le grand plongeon : « Je savais qu’après, c’était l'album et il fallait que je me change les idées. Je ne suis resté que quatre mois, j'aurais dû rester plus mais j'ai dû rentrer pour mon dernier EP »Antoine rentre donc à Paris, et assure la promo de Majesté, projet de 2015 en forme de « réclamation » pour le rappeur. « L’idée, c’était de dire : j’ai travaillé, respectez-moi. » Le disque est remarqué, mais ce n’est pas encore la panacée pour Antoine, qui voit plus grand pour Lomepal. « Majesté a tourné un peu mais pas un truc de ouf ; ça m’a mis un coup de pression. Je me suis dit ok c’est maintenant, faut que je fasse un truc’ ». Ce truc, c’est Flip. Quinze morceaux, dont plusieurs déjà clippés, comme l’entêtant « Pommade », le sensible « Yeux disent », l’efficace « Palpal » ou le tout récent « Malaise ». Lomepal a trouvé sa patte, quelque part entre TTC et un Fuzati qui aurait un flow proche de celui de Nekfeu. Pour autant, le résultat n’était pas forcément ce qu’Antoine avait espéré pendant de longs mois. « Une fois, j’ai fait écouté à un pote une maquette vraiment brute. Il m’a dit : ‘ah ouais, il faut le digérer’. J’ai trouvé ça affreux ». Antoine réalise que sa musique est peut-être « trop dense ». Il doit alors trier dans ses maquettes, et avoue avoir jeté plus qu’à l’accoutumée. Par petites touches, ça et là, sans trop en dire mais bien assez pour se faire comprendre. « Je n'ai pas du tout voulu faire la surenchère, pas de concours de douleurs. Le faire, ça serait un peu mendier des pleurs, et je n'ai pas envie qu'on pleure pour moi. Tout le monde a son histoire. » Il conclut le tout d’un limpide : « Je ne vois pas l'intérêt de faire le gangster, parce que je ne suis pas du tout un gangster. »