Greenroom

L’épicentre du nouveau punk US se trouve à deux pas de la Maison Blanche

Avec Donald Trump au pouvoir, certains prédisaient la résurgence d’un punk à l’ancienne, le poing levé. Six mois après cette présidence, le punk protestataire US a pourtant pris une forme inattendue : complexe, variée, féminine. Aux premières loges de cette vague, se trouve Priests, groupe de Washington dont le premier album a été applaudi par la critique américaine. Portrait d’une nouvelle vague do it yourself qui a domicilié sa révolution underground à deux pas de la Maison Blanche. 

En 2016, l’Amérique a perdu la tête. Et s’il suffisait d’un mot pour le prouver, ce serait #PizzaGate. En pleine campagne présidentielle, celui-ci faisait référence à une théorie conspirationniste largement relayée sur internet qui accusait le directeur de campagne de Hillary Clinton, John Podesta, de séquestrer des mineurs dans la cave d’une pizzeria de Washington au bout d’un tunnel menant à la Maison Blanche, alors sous contrôle Démocrate. Rapidement, #PizzaGate est devenu la mère des fameuses « fake news ». Pourquoi ? Parce qu’elle faillit tourner au drame. Le 4 décembre, un homme muni d’un fusil d’assaut est en effet rentré au Comet Ping Pong, la pizzeria où seraient cachées les « victimes » de Podesta, avec un objectif : les libérer. Le « sauveur », venu spécialement de Caroline du Nord, menace un employé et ouvre le feu. Il ne trouve finalement aucun esclave sexuel en sous-sol et se rend, sans plus de dégâts. Mais quelle histoire.Aujourd’hui encore, Daniele Daniele et Taylor Mulitz n’en croient pas leur yeux. Respectivement batteuse et bassiste du groupe punk Priests, auteurs du formidable album Nothing Feels Natural dont la place dans les tops de fin d’année américains est déjà au chaud, les deux musiciens sont également serveurs au Comet Ping Pong. Et ont donc vécu aux premières loges cet ultime symbole de la dépression nerveuse du pays. « Après la fusillade, pendant un moment, je n’avais vraiment plus confiance en l’humanité, nous confie Daniele, femme trentenaire aux cheveux courts et au verbe acéré, quelques heures avant leur concert (à 4h du matin) au festival Primavera de Barcelone. Je ne voulais plus parler à personne ». Pourtant, c’est devant quelques centaines de personnes qu’elle clama ce soir-là son intime et effrayant spoken-word « No Big Bang » depuis ses fûts. Extrait : « La pure stupidité de ces montagnes russes te fixant droit dans les yeux, aussi inexpressifs et inéluctables que le béton en dessous / Qui attendent juste de t’attraper, de t’écraser, ton corps qui tombe, ton crâne / Soudainement toute la science, l’évolution et le progrès / Bien sûr, ça a l’air sympa vu de loin / Mais quand tu es vraiment dedans, tu comprends que c’est putain de terrifiant ».

Parler depuis le centre du cirque politique américain, voilà la particularité de Priests et du rock de Washington en général. C’est ainsi que dans les années 80 et 90, la scène punk de la ville du Président faisait partie, paradoxalement, des bastions forts du genre avec des groupes cultes comme Minor Threat et Fugazi, puis The Make-Up. Cet héritage est toujours présent chez Priests : le guitariste a fait ses gammes sur les riffs de Fugazi, la rugissante chanteuse Katie Greer a appris à contrôler une scène auprès du charismatique Ian Svenonius de The Make-Up (elle faisait partie de son autre groupe Chain & The Gang) et leur premier album, Nothing Feels Natural, est distribué par Dischord, le célèbre label de Ian MacKaye (Minor Threat, Fugazi). Tous à leur manière s’opposaient en musique aux locataires de la Maison Blanche, mais avec une malice, une complexité et une dimension artistique propre au son de Washington. Daniele : « La musique d’ici me semble très intelligente. C’est parce que même si tu te mobilises à fond contre Trump, si ton voisin qui travaille au Pentagone est ton ami, tu te poses la question : pourquoi fait-il ça ? C’est quoi le piège ? Ils sont humains pour toi, et ça te montre donc à quel point le pouvoir est multi-dimensionnel et comment la hiérarchie fonctionne, il te semble bien plus personnel quand tu habites à Washington. D’autant plus quand tu travailles à la pizzeria : les bureaucrates, lobbyistes et journalistes de CNN sont des habitués, je leur parle tous les jours ».

Du punk féministe de mamans

« Tout Washington baigne dans la politique, explique Erin McCarley, leader du trio garage Governess, nos promenades sont perturbées par les grosses bagnoles des hauts fonctionnaires, les bars font des happy hour pour les débats télévisés. Alors quand t’es punk ici, tu ne peux qu’être en colère. Et notre scène musicale est définitivement punk car il n’y a pas d’industrie de divertissement : personne ne déménage ici pour devenir célèbre ». Avec son groupe, Erin a choisi d’exprimer une colère particulière : celle de la maternité. Femme au foyer trentenaire, elle a formé Governess le lendemain d’une soirée en compagnie de deux autres mamans de Washington. Toutes trois bien entamées, elles se sont mises à pourrir le concert d’un de ces rockeurs bien misogynes qui jouent dans les pubs. « Nous aussi on va faire notre groupe et chanter sur toute la merde qu’on vit ! se sont-elle dit. Faisons un groupe de punk féministe de mamans ! » Leur premier album éponyme est sorti en septembre avec des chansons qui lèvent le voile sur sur l’isolement de la domesticité maternelle, la précarité de ce travail sans revenus, des difficultés du retour à l’emploi, toutes ces choses qui sont « très peu évoquées » dans la société américaine selon Erin.

Governess, comme une dizaine d’autres groupes et artistes solos de Washington, ont sorti leur disque sur Sister Polygon, un label fondé et géré par les membres de Priests dès 2012. Selon Erin, son trio de mamans matures n’auraient jamais sorti leur disque sans eux : « Leur priorité, c’est la communauté et supporter des artistes qui en ont besoin. Ils ont eu un vrai impact sur la scène locale ». La jeune chanteuse afro-américaine Sneaks, aujourd’hui signée par le géant indie Merge Records, ne dit pas le contraire : « J’étais encore une adolescente paumée quand Katie Greer m’a fait découvrir la scène locale, elle m’a guidée. C’était tellement inspirant, il y a une sorte d’air anarcho-angoissé à tous les concerts, que ce soit dans les petites salles ou à l’arrière de leur pizzeria. Les Priests organisent des concerts un peu partout pour soutenir les nouveaux artistes, ils sont devenus des vrais pivots de l’underground à Washington ».

Pink White House

Plus loin sur la côte est américaine, Sister Polygon a également sorti les premières cassettes de Shady Hawkins, quatuor basé à Brooklyn et 100% queer de « militant feminist revengecore », et des Downtown Boys, groupe punk de Providence mené par l’hispanique Victoria Ruiz aujourd’hui signé chez Sub Pop. En parallèle de la montée des questions identitaires aux États-Unis, Priests a ainsi revitalisé le punk de Washington en l’ouvrant aux femmes et personnes racisées, surtout comparé à la très blanche et masculine communauté straight-edge gravitant autour de Minor Threat. « Quelque chose a changé, c’est vrai, considère ainsi Pearie Sol, elle aussi signée par Sister Polygon. Quand j’étais un ado, il y avait une énergie macho dans pas mal de groupes et genres musicaux, ce qui me rebutait. Désormais, je le remarque beaucoup plus rarement, et c’est une bonne chose ». Le féminisme est évidemment présent dans la musique même de Priests. Sans pour autant se limiter à des gimmicks girl-power, comme en atteste le titre « Pink White House », charge féroce contre le système binaire des élections américaines et Hillary Clinton, décrite comme un autre « rouage dans la machine ». Katie : « Si on vivait dans une réalité où Clinton était la première Présidente des US, il y aurait eu toute une discussion à avoir sur le pouvoir marketing du faux-féminisme où les femmes ne font que reproduire les mécanismes de pouvoir qui sont généralement aux mains des hommes. Avoir Clinton pour Présidente aurait été excitant qu’à un niveau purement vide et ornemental ».

Il faut dire qu’à contre-courant de l’opinion générale, Priests avait déjà exprimé leur déception de Barack Obama sur leur précédent EP Bodies and Control and Money and Power que Katie clôturait par les mots suivants : « Barack Obama a tué quelque chose en moi, et il ne va pas s’en sortir comme ça ». En concert, Katie rajoute désormais « Et Fuck Donald Trump et son suprémacisme blanc » sous des tonnerres d’applaudissement. Mais le constat reste le même. Daniele : « Il y a eu beaucoup de débats publics un peu radicaux pendant le mandat d’Obama, de Black Lives Matter au système carcéral, mais ça en resté là, à des discussions, il n’y a pas eu de changements sociétaux majeurs. Et même comme ça, il y a eu cet immense retour de bâton qu’est Trump. C’est effrayant. Surtout que la vie politique américaine est cyclique, une période progressiste fait place à une période conservatrice et ainsi de suite, et je me souviens m’être dit lors des élections : Putain, c’était ça notre période progressiste ? On ne peut pas faire mieux que ça ? »