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Panama Bende : les jeunes gens modernes du rap français aiment leurs mamans

Panama Bende : les jeunes gens modernes du rap français aiment leurs mamans

Ils sont jeunes, parisiens et chacun de leurs clips empile les vues sur Youtube. Il n'en fallait pas plus pour que les experts en rapologie voient derrière la montée en puissance de Panama Bende quelque chose qui pourrait rejouer le succès du collectif L'Entourage. Et si cela arrive, les sept rappeurs couperont peut-être enfin le cordon ombilical avec leurs mamans. Encore une histoire de QLF donc. 

13 mai 2017. A vue de nez il y a quelque chose comme 1400 gamins à s'être déplacés en plein quartier de Pigalle à Paris. Objectif de cette horde adolescente : faire trembler le sol d'une Cigale qui affiche complet. Le plus édifiant dans cette histoire ? Ce genre de spectacle se produit souvent quand les membres de Panama Bende s'offrent un décrochage live dans la capitale. Sur scène, ils sont sept, énervés comme jamais, à faire résonner leurs tubes qui multiplient les vues sur Youtube. Ils s'appellent Ormaz, Lesram, Aladin 135, PLK, ASF, Zeurti et Elyo, ont vu le jour entre 1994 et 1997, et forment donc le Panama Bende. « La Bande de Paris », en plus stylé. Dans leur besace un premier album, ADN poussé par le succès des clips de « Fêter » et « Gros Pavon », mais aussi quelques visuels collés à la fin des vidéos. Pour les sept rappeurs, cette petite sauterie entre les murs de la Cigale n'est qu'un apéritif, au vu de l'immense gueuleton rapologique qu'ils ont prévu de baffrer à court ou moyen terme. D'ailleurs les membres de Panama Bende ne s'en cachent pas : si cette date, est censée marquer d'une pierre blanche pleine de sueur le début de leur vie artistique, elle n'est en rien un aboutissement. Par contre, elle aura au moins eu le mérite de rassurer leurs familles. « Mon daron, que je ne vois pas souvent, était dans la salle, rembobine Lesram, plus connu sous le nom de Marcel, chez lui, au Pré-Saint-Gervais. Il m'a dit que c'était bien. A partir de ce moment-là, mes parents ont vu que le rap commençait à être sérieux pour moi. » Et les parents de Lesram voient juste : aujourd'hui, les sept jeunes adultes du Panama Bende peuvent assumer leur condition de rappeurs à plein temps. Mais si la catégorie socio-professionnelle peut sonner comme un rêve, c'est pourtant encore loin d'être le cas, tant les objectifs de la petite bande sont élevés.

« On s'en bat le couilles de savoir si le rap était mieux avant »

Pour situer les débuts du Panama Bende, il faut remonter à 2011. Ou 2012, peut-être. Les membres du groupe eux-mêmes n'en sont pas certains, tant l'époque était rythmée par l'insouciance de l'adolescence, plus que par la bonne tenue des agendas. Elyo, qui se pose comme l'un des plus sages du collectif, se risque tout de même à une genèse, en avançant que le noyau dur, formé par ASF, PLK et lui-même vient du 14ème arrondissement. « Ensuite, via les open mic dans les MJC et différents événements hip-hop, on a rencontré les autres, explique celui qui assume le rôle d'organisateur dans le groupe. Au début, on était plus nombreux, puis au fur et à mesure, seuls les plus motivés sont restés. » A l'époque, les plus jeunes de la clique n'ont que quatorze ans, et leurs références musicales communes pourraient être celles de leurs parents : Nas, Mobb Deep, le Wu-Tang Clan, Big L, Kool G Rap, Jay-Z, Snoop Dogg pour les Ricains. Lunatic, le Beat de Boul', Salif ou Nubi pour les hexagonaux. Autant de témoignages de ce que les anciens appellent « l'âge d'or du hip-hop », situé du milieu à la fin des 90's, que le Panama Bende mixe avec des sonorités actuelles. Ce qui fait dire à Ormaz que « prétendre que le rap était mieux avant est absurde, c'est une musique qui ne s'est jamais mieux portée qu'aujourd'hui. Le mouvement s'est ouvert à d'autres genres, il s'est développé. Avant, ils étaient limités par des machines de merde. » Elyo ne dit pas autre chose : « Avant tu prenais une boucle, tu mettais une percu dessus, et fin du game. Aujourd'hui, avec tous les logiciels dont on dispose, c'est mille fois plus difficile de faire une prod. Et elle sera mille fois plus riche, on a tellement de possibilités. » Ce mélange entre l'ancienne et la nouvelle école transpire dans ADN, le premier véritable album du groupe, dans lequel se mêlent trap et boom-bap, storytelling et empilages de punchlines, au gré des onze pistes qui le composent. Et qui ne fait pas du Panama Bende un nouveau groupe de revival des 90's, comme le rap français en a vu naître par palettes depuis le succès de 1995. Non, ces jeunes garçons sont bien ancrés dans leur époque. Et mènent la vie qu'elle leur impose.

Façon L'Entourage ?

Hugo Loïs, qui a mixé deux titres du Panama Bende, « Fumée verte » et « #SmoothLa », issus de Bende Mafia, le premier EP du groupe paru en juin 2016, confirme que la recette avait tout pour fonctionner : « Ils sont influencés par ce qu'ils écoutent, comme tous les artistes, et c'est cool que ce soit par le rap des 90's. Parce qu'à côté de cela, ils ont leur propre style, et ils arrivent à mixer les deux, c'est ce qui fait leur force, détaille l'ingénieur du son. Par exemple, ils peuvent mettre de l'auto-tune sur une instrumentale boom-bap. De même, ils ont des références pointues, notamment sur la façon dont doivent sonner les caisses claires. » Pour le technicien qui a vu passer un paquet de rappeurs dans la cabine du studio parisien Black Bird Entertainement où il officie, le nombre de membres dans le groupe ne représente aucunement un obstacle. « Ce qui est difficile quand tu es aussi nombreux, c'est d'être cohérent. Ils y parviennent, parce que c'est une vraie bande de potes. Il n'y a jamais de prises de tête. Ça rigole de ouf, et en même temps tu sens qu'ils sont là pour travailler, se remémore Hugo, avant d'émettre l'hypothèse qui fâche. Je ne sais pas s'ils vont rester ensemble, car ils ont tous les capacités pour sortir un album solo, et ils ont ça en tête. Je pense que ça va finir comme l'Entourage (collectif rap ayant révélé Nekfeu et Alpha Wann entre autre, ndlr). Ils feront leurs carrières chacun de leur côté, et se retrouveront de temps en temps pour faire un album ensemble. » Pour ce qui est de leurs âges, l'ingénieur n'y voit pas non-plus d'inconvénients. « Ils sont jeunes, mais tu sens qu'ils ont un bagage, beaucoup d'entraînement. Ils sont plutôt plus expérimentés que les autres rappeurs de leur âge. Il n'ont jamais de problème de page blanche, ils sont à l'aise, pas impressionnés par le studio. Ils font partie d'une génération qui n'a pas peur. 'Rien à perdre, tout à gagner', comme ils disent. » La formule claque sec comme un kick signé Mobb Deep, mais la réalité est évidemment plus compliquée. Car qu'ils le veuillent ou non, les sept gamins du Panama Bende doivent composer avec un facteur extérieur supérieur à tout gimmick bien senti : l'autorité de leurs parents, chez qui ils sont tous encore domiciliés. « Tu peux arrêter l’école, mais tu as deux ans. Si d’ici là, je ne vois pas un résultat concret, tu reprends les cours », posait par exemple comme ultimatum la mère de Mathieu, PLK à la scène, il y a deux ans. Depuis, maman a vu son fils enflammer la Cigale, et son retour sur les bancs de l'école n'est plus d'actualité.

Les titis parisiens du Panama Bende ont beau remplir des salles de concert, multiplier les vues sur Internet ou signer quelques autographes, leurs nouvelles vies de professionnels du rap ne sont pas encore celles dont ils avaient rêvé. Loin de là. Pour l'instant, comme l'explique Elyo, « le seul truc qui a vraiment changé, c'est qu'il y a plus de bonnes nouvelles qu'avant. Faire une bête d'interview, c'est une bonne nouvelle. Faire une bête de scène, c'est une bonne nouvelle. » Et en ce moment, la meilleure nouvelle qui soit pour le groupe, est la participation à un festival, leur nouvelle passion. Comme ce fut le cas le 2 juillet dernier, à Garorock. « Les festivals, c'est en plein air, c'est un délire de ouf, s'emporte Zeurti. Ça respire la bonne humeur, tout le monde est dehors, déchiré, il fait archi chaud... Et le public se donne, il y a toujours une grosse, grosse ambiance. » Si Elyo retient le traitement de faveur qui est accordé aux artistes durant ces grands rassemblements – massages et piscine à disposition –, ce sont d'autres plaisirs qui viennent à l'esprit d'ASF. « En festival, les meufs viennent avec une certaine mentalité. Il fait chaud, elles sont en petites tenues, un peu plus délurées... »

Villa à Cancún

 

Mais après chaque concert, comme après chaque séance studio, tout ce petit monde rentre dormir chez ses parents. Ce qui crée un phénomène pas loin de la schizophrénie. « Quand je sors de chez moi, rien n'a changé, souffle encore ASF. Je suis au même endroit que d'habitude, je serre les mêmes mains que d'habitude... Par contre, si je veux aller en boite ce soir, je passe un coup de fil, je fais pas la queue, je rentre avec tous mes potes et on me met une bouteille. Alors qu'avant, j'aurais fait la queue et je me serais peut-être fait recaler. » Évidemment, l'objectif du Panama Bende va au-delà d'avoir ses entrées dans les clubs de la capitale. Au-delà de remplir la Cigale, ou de partager l'affiche avec Mac Miller à Garorock, même. Car pour l'instant, popularité ne rime pas encore avec monnaie. Surtout que, comme le souligne ASF, tous les cachets sont à diviser par sept. « On fait du rap pour qu'on parle de nous », analyse pudiquement PLK, tandis qu'Ormaz met directement les pieds dans le plat : « Autour de nous, les gens disent qu'on a percé, mais nous, on sait qu'on en est très loin. Il faut encore qu'on charbonne, pour arriver là où on veut. Et ce qu'on veut, ce sont les sous, les voitures, la villa à Cancún, fumer des gros purs et qu'on nous casse pas les couilles. » Pour cela, il va falloir remplir un paquet de Cigale. Et demander l'autorisation aux parents d'aller encore plus loin dans l'émancipation ?