Greenroom

Sur les routes françaises avec les hooligans russes de Little Big

Dans leur pays, la Russie des années Poutine, ils ont reçu le sobriquet fort prometteur de « Die Antwoord russes ». Le mieux ? En truffant leurs clips volontairement trash de nains, de clowns, d’electro rap syncopée et d’ours chauds comme la braise, la horde sauvage Little Big s’est bâtie une fanbase solide. Chez eux bien sûr et, chose plus étonnante, en France. Pour le vérifier rien de tel que de suivre l’odeur de souffre, de sueur et de sauvagerie qui accompagne Little Big quand ces derniers prennent la route des festivals. 

En rang serré, à la sortie de leur tour-bus, les Little Big ne sont pas du genre à se laisser impressionner par une pluie de début d’été au bord de la Garonne. En ce 30 juin, avant un concert dans le cadre du festival Garorock près de Bordeaux, les trombes d’eaux qui s’abattent sur la région font déborder la piscine installée par l’organisation. Pour autant, quand on est habitué aux hivers rugueux de Saint-Petersbourg et aux températures négatives pas certain que ce genre d’événements désarçonne. D’ailleurs pour rationaliser l’averse, Rico, le tourneur du groupe, déroule une théorie qui mérite d’être prise au sérieux : « Hier soir, Céline Dion jouait à Bordeaux, cest à cause delle ce temps pourri ! » Denis, le manager, relativise : « En France, partout où on va, tout est beau. Dhabitude on fait nos tournées dans des villes post-industrielles à travers la Russie. On joue souvent dans des villes dégueulasses ».Fin d’après-midi. La « Little Big Family » commence à débarquer dans la zone backstage du festival. Ilich retire son tee-shirt. Dessous, à même le torse, le tatouage d’un ours menaçant et gueule grande ouverte. Façon d’annoncer le début d’une bonne grosse bagarre entre amis, juste pour garder la forme ? Pas exactement. D’un pas décidé, le doux Illich se dirige vers une chaise en plastique et prend place. Objectif : se faire couper les cheveux par le rappeur estonien Tommy Cash. Forcément, le cérémonial ne se déroule pas sans approximations. Alors que les cheveux tombent par paquets irréguliers dans la bassine, plus loin, Sergey enfile une cotte de maille, sans émotion apparente. De son côté, Anton, le clown (littéralement) du groupe se recouvre comme chaque soir le visage d’un maquillage de fête foraine et ajuste son corset en tissu venu d’une autre époque. La discussion dérive sur l’origine du nom du groupe. « On nous demande tout le temps la signification, surtout les journalistes, et à chaque fois on invente une histoire différente » expédie Sergey. Denis : « La vérité, en fait, cest juste parce quOlympia est une naine, et les autres non, quon sest appelés Little Big ». Celle qui danse généralement sur une enceinte pendant les performances live avec un sweat-shirt miteux de Cannibal Corpse, groupe de death metal US, sur le dos, offre un sourire gourmand à ses partenaires. Avec un clown, un chanteur au look white-trash, un DJ vêtu d’une cotte de maille et une personne de petite taille, Little Big assume et surjoue volontairement le côté freak-show. Au moment d’entrer sur scène, Ilich définit leur manifeste qui vaut ce qu’il vaut : « On veut faire quelque chose de sale et sauvage ».

Pas des gourous

Le lendemain, alors que les nord irlandais electro pop de Two Door Cinema Club achèvent leur set sur la scène principale du festival la Nuit de l’Erdre, une responsable de la logistique prépare paisiblement la montée de Little Big. Visiblement, cette dernière a l’air dans ses petits souliers. Pas un hasard. Si le groupe a déjà fait une première incursion, il y a deux ans de cela, dans ce festival de la région nantaise, sa « mauvaise réputation » le précède toujours comme une odeur de souffre. « À leur arrivée, le directeur du festival mavait dit dune voix hyper stressée ‘ils sont là’ confirme la responsable avec un léger tremblement dans la voix Un peu avant, on avait regardé leurs vidéos YouTube et on avait eu un peu peur ». Il y a sans doute quelques bonnes raisons à craindre l’armada russe en guerilla electro rock sur les routes françaises. Au vrai, Little Big, sorte de décalque russe de Die Antwoord en plus trash, n’a pas pour habitude de faire dans le subtil. Un parfum de WTF s’échappe de certains faits d’armes de ces russes sans trop de limites. Il y a eu ce jour où le DJ, Sergey, s’est mis à déféquer derrière ses platines lors d’un festival allemand. Il y a aussi ce récit du jour où la bande a viré l’enfumé Snoop Dogg de sa loge en plein festival de Dour.

Pour jauger avec le plus de précision possible le niveau de dinguerie du groupe, rien de tel qu’une vision du clip de leur hit « Everyday I’m Drinking ». Dedans des nains, des ours copulateurs et des clowns se tirent la bourre sur un fond de dubstep dopée à la taurine, et chantée dans un anglais approximatif. Dans la Russie compassée, orthodoxe et répressive de Vladimir Poutine possible que Little Big représente un sommet de la transgression et du mauvais goût assumé. Depuis 2013 et la création du groupe, Little Big s’est mis à représenter une sorte de réponse trash et dépolitisée aux Pussy Riot. Dépolitisée, vraiment ? Ilich, le chanteur du groupe, serre les dents : « On n’a pas envie de changer la vie de qui que ce soit. Nous ne sommes pas des gourous, et tout ce qui est en notre pouvoir, c’est de changer notre propre manière de voir les choses. » Et c’est en « changeant leur propre manière de voir les choses » que les Little Big se sont transformés en véritable phénomène culturel à l’échelle de la mère Russie. A preuve, leur musique, qu’ils décrivent comme de la « funeral rave », commence à remplir des petits stades et ils jouent en moyenne devant 5000 personnes chaque soir.

À l’international, Little Big entame aussi une honnête percée : 13 millions de vues sur YouTube pour « Everyday I’m Drinking », 10 pour « Life in Da Trash ». Jusqu’à 30 millions pour « Big Dick ». Le public s’époumone devant cette chanson et des projections de pénis rouges et incandescents en fond de scène. « My dick is big / My dick is very big / I suck his dick, its very very big ». Maintenant, dès qu’il s’agit d’expliquer pourquoi et comment Little Big reçoit autant d’approbation en France, Denis écarquille les yeux et relance tout étonné « La France est le pays dEurope qui nous aime le plus. À Metz, une fois, il y avait plusieurs centaines de personnes à lextérieur dun bar où on jouait et ils poussaient pour rentrer ». Une fois le concert achevé, Sophia souffle, avachie et les yeux dans le vide, alors que le groupe suivant s’apprête à reprendre la scène. Serviette autour des épaules, la chanteuse s’engouffre dans le tour-bus conduit par Rico qui enclenche le chauffage en roulant vers la sortie. C’est sans compter les crevasses qui tordent le chemin de terre derrière les amples scènes de concert. « Une vraie route boom boom, s’exclame Sophia perdue dans ses pensées, toutes les routes sont trouées en Russie. Cest un peu comme être à Saint-Pétersbourg ça ».

Un verre d’eau à la gueule

Sergey et Ilich se connaissaient déjà depuis une dizaine d’années quand, courant 2013, ils ont décidé de lancer Little Big à Saint-Pétersbourg. Tous deux sont alors musiciens dans des groupes de rock, et ont acquis un début de notoriété dans leur pays d’origine. « Je suis devenu connu en Russie grâce à une vidéo où je me mettais à rapper déguisé en Staline », raconte Ilich. Né en 1985, ses premiers souvenirs sont façonnés par l’URSS, et le quotidien pas forcément paisible de sa Sibérie natale. « Je viens de Krasnakavitz, qui est aujourd’hui une ville fantôme, informe le chanteur. À 5 ans, jallais faire la queue pour avoir du pain et du lait le week-end. Des fois il restait deux personnes devant moi, sauf quil ny avait plus rien, ils avaient déjà tout distribué. Alors je rentrais chez moi, et on devait attendre la semaine suivante pour ces aliments de base ». Débarqué à l’adolescence, soit au début des années 2000, à Saint-Pétersbourg, Ilich traîne dans les milieux arty de la ville et rencontre Sergey. Les deux hommes évoquent les fantômes de la « putain dUnion Soviétique », ses privations et son politiquement correct.On comprend mieux cette envie de prendre la vie en sens inverse, à coups de satires sur les scories de l’époque communiste, en tordant légèrement les limites de la liberté d’expression. Leurs projets précédents fédèrent autour d’eux une petite communauté d’artistes comme Olympia, Sophia et Anton, avec lesquels ils finiront par monter Little Big. Il ne leur faudra que quelques mois pour décoller en flèche : le 2 juillet 2013, au club A2 de Saint-Pétersbourg, les sud-africains de Die Antwoord cherchent un groupe local pour jouer en première partie. Bonne pioche avec Little Big qui se paye en prime un beau gain de popularité et un surnom de « Die Antwoord russe ». Même si tout a failli prendre l’eau très vite, explique Sergey : « Jai failli frapper Ninja de Die Antwoord parce quil mavait jeté un verre deau à la gueule et je ne lavais pas reconnu tout de suite. C’était dangereux pour son visage. Mais jadore ce mec hein, il est génial ! »

On est trop vulgaires

De vidéos trash sur YouTube en concerts qui finissent souvent en grand n’importe quoi, Little Big se trouve vite des émules dans le vivier d’une jeunesse weirdo de Russie en manque de marqueurs culturels. Grâce à VK, réseau social hégémonique en Russie et sorte de mélange entre Facebook et Spotify, Little Big inonde son public de clips : quatorze en quatre ans. Deux albums suivront : With Russia From Love et Funeral Wave, sortis en 2014 et 2015. Là encore, la musique ne fait pas dans la dentelle, et construit un univers foutraque où les symboles présents ou passés de la Russie (l’ours, le drapeau soviétique, la musique traditionnelle) sont détournés, moqués, triturés. Sergey consent à rester sérieux deux minutes pour théoriser sa musique : « C’est comme ça que tout le monde perçoit les Russes de toute façon, ça nous fait marrer de surjouer le truc à fond ». En creux, il admettra quand même que « la Russie est un pays plein d’inspiration. On y a notre famille, notre enfance, nos belles villes, de beaux paysages… et aussi des putains de gangsters, et ce gouvernement… » Difficile de poursuivre l’analyse avec le groupe, qui verse très vite dans le second degré et se refuse à trop parler politique. Par exemple, à une question sur les clichés concernant les Russes, voilà leur réponse collective : « On s’accouple avec des ours, ils sont super sexy ». Une attitude débonnaire banalisée en France et aux États-Unis mais encore fraîche en Russie, où l’industrie musicale est balbutiante et où la transgression ne figure pas dans les codes de la musique populaire depuis des décennies. Traduction : si l’attitude et la musique de Little Big peuvent paraître bénignes en France, une large partie du public mainstream russe reste un peu abasourdie. Selon Denis, « notre public, ce sont surtout des adolescents de 16 à 20 ans ».En Russie, le groupe a muté en une forme de collectif qui produit plusieurs groupes, réalise des clips, et gère des chaînes YouTube et blogs. À tel point que Denis tempère les ardeurs de ses poulains : « Il faut aussi quon fasse attention ». A quoi ? « La politique. Elle est vicieuse en Russie ». Il précise : « Des fois, certains événements sont censés être simplement musicaux, mais certaines personnes essaient de transformer ça en projet politique ». La preuve en est avec ce groupe soutenu par la « Little Big Family » prenant part à un festival russe, et qui vient d’en faire la promotion sur les réseaux sociaux l’après-midi même. Ilich est hors de lui car c’est le genre de manifestation « qui nest pas neutre » selon Denis. Comprendre : pilotée par le Kremlin et les lieutenants de Poutine. Pour Little Big, une chose est sûre, jamais ils n’obtiendront le soutien du gouvernement. « On est trop vulgaires » rit Denis. Un proche français du groupe confirme, il y a « certaines choses quon ne peut pas faire pendant des concerts en Russie, sous peine davoir des problèmes avec ladministration ». D’ailleurs, si la quasi-totalité de leurs chansons sont en anglais, ce n’est pas seulement une affaire de goût, puisque aucun d’entre eux n’est vraiment bilingue. « Heureusement quon chante en anglais, sinon on aurait eu des problèmes » répètent-ils. Pourtant, malgré ce grand écart culturel et linguistique, les Little Big rêvent à l’unisson. « Notre but, cest de devenir un groupe réellement international, de jouer aux États-Unis par exemple », explique Sophia. Gare à toi, Donald Trump !