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Mulatu Astatke : les années new-yorkaises du pape de l’ethio-jazz

Mulatu Astatke : les années new-yorkaises du pape de l’ethio-jazz

L’utilisation de sa musique dans un film de Jim Jarmusch, les collections Ethiopiques ou encore The Heliocentrics lui ont permis d'accéder à une reconnaissance sur le tard. Pourtant, c'est bien à New York, où il débarque au cours des années 1960, que Mulatu Astatke a imposé les codes d'une musique qui doit autant à l’atmosphère de la Big Apple qu’aux musiques traditionnelles éthiopiennes. Récemment réédité par Strut Records, Mulatu Of Ethiopia en est une preuve. Les propos du pianiste et vibraphoniste en sont une autre.

« J’étais le premier Africain là-bas, et le premier à y obtenir un doctorat ». Là bas c’est la Berklee College of Music de Boston. Mulatu Astatke, 74 piges, alias l’incarnation vivante de l’ethio-jazz, forme un large sourire quand il parle de cette institution. Le reste du temps il se lance souvent dans des grandes analyses de sa musique et n’oublie jamais de ponctuer ses envolées par des « Yes sir » ou « No sir ». Après avoir plusieurs fois annulé la rencontre, le vieil homme se tient face à nous. Crâne lisse comme un œuf et moustaches fines de danseur de tango, il émane de lui une certaine aura. Objectif : rembobiner ses années d’apprentissage et sa découverte des Etats-Unis. Pas rien. Surtout si l’on reconnaît que tout va ensuite découler de cette histoire secrète. Tout ? Les célèbres compilations Ethiopiques. La redécouverte de cette musique et de son patrimoine à travers Jim Jarmusch et la B.O du film Broken Flowers. Les rééditions en vinyle qui arrachent des sourires extatiques aux diggers les plus blasés.

Si Mulatu Astatke reste encore aujourd’hui considéré comme le meilleur ambassadeur de l’ethio-jazz c’est aussi (et surtout) car il a été le premier à plonger sa musique éthiopienne dans les codes folk, jazz et rock de l’Occident. En tout cas c’est certainement ainsi qu’il a trouvé la formule de son meilleur disque récemment réédité, Mulatu Of Ethiopia. Point de départ à cette histoire donc : l’année 1958. A cette époque, le rock et la pop frappent à la porte de l’occident autant avec Bo Didley qu’avec les Everly Brothers. Mulatu Astatke, lui, ressemble à un étudiant sérieux et appliqué. L'Éthiopien, percussionniste de formation, vient de quitter Londres et son Trinity College au sein duquel il a appris à entrevoir toutes les possibilités de la clarinette. Cap désormais sur Boston et son université pour perfectionner encore son savoir. Le Berklee College Of Music est alors réputé pour être la meilleure école de musique au monde. Les cours sont passionnants, les profs aussi et l’ambiance incitent clairement à l’ouverture d’esprit, au brassage des cultures. Parmi les meilleurs étudiants passés entre ces murs prestigieux, Miles Davis, Keith Jarrett et même Trey Parker, le cocréateur de la série South Park. Mulatu Astatke à la relance : « On pourrait croire que ça a été compliqué pour moi, surtout au vu de ce qu’il se passait au même moment dans le reste des États-Unis avec le mouvement des Droits Civiques, mais Berklee prônait le mélange des cultures. C’était une école internationale, donc il y avait des tas d’étudiants qui venaient du monde entier. Cette diversité, c’est vraiment ce qui m’a incité à penser la musique différemment, à imaginer des croisements entre les musiques traditionnelles. Ça, et le fait que nos enseignants nous encourageaient quotidiennement à être nous-mêmes. »

« Cette ville a fait de moi ce que je suis »

Milieu des années 1960. Après quelques mois passés en Éthiopie, Mulatu va réellement devenir ce qu’il symbolise aujourd’hui. Une raison à cela : après Londres et Boston, l’homme vient d’emménager à New York. A observer le large sourire du vieux maître, la rencontre entre le musicien encore en formation et la grosse pomme va agir comme une révélation. D’une voix douce, il pose ce constat : « cette ville a fait de moi ce que je suis ». Et il y a une raison à cela : à New York, les clubs pullulent de partout, les musiciens aussi. Facile dès lors pour un jeune homme impressionnable de 25 ans de profiter de tout ce bruit pour expérimenter ce qu’il a fini par définir lui-même comme de l’Éthio-jazz. Pour le sage Mulatu, les coups d’essais se produisent lors de mariages ou dans des soirées au Nord de New York, mais c’est surtout avec l’Ethiopian Quintet qu’il commence à populariser cette musique. « L’idée, c’était de fusionner les cinq notes éthiopiennes avec les douze notes du jazz occidental, rationalise l’homme. Ça n’a pas été facile, il a notamment fallu du temps pour parvenir à maîtriser les différents types de sonorisations et les progressions des cordes, mais j’ai fini par y arriver et par intriguer l’oreille des gens avec ce mélange. » Et pas n’importe lesquels : au sein d’une époque où Hugh Masekela, l’un des plus grands jazzmen d’Afrique du Sud, et le prophète de l’Afro beat nigérian Fela Kuti traînent leurs instruments du côté de Big Apple, Mulatu, lui, parvient à se faire un nom auprès des plus grands jazzmen de la ville. Ses nombreuses soirées passées au Palladium ou au Village Gate y sont bien évidemment pour beaucoup, mais c’est son talent qui l’amène à faire connaissance avec John Coltrane, Bud Powell, Bill Evans ou encore David Pike, avec qui il se lie d’amitié et se découvre une passion commune : le vibraphone.

Aussi réjouissante soit-elle, l’aventure au sein de l’Ethiopian Quintet ne va durer qu’un temps. Très vite, Mulatu nourrit d’autres ambitions, et Gil Snapper semble être l’homme idéal pour lui permettre de poser un pied affirmé dans l’industrie musicale américaine. Gil Snapper ? A l’époque l’homme est connu dans le milieu comme producteur, mais surtout comme quelqu’un qui a vu la lumière en réunissant en un même groove bizarre les influences d’Afrique et d’Amérique Latine. D’ailleurs, pour trouver un laboratoire à ces fusions, Snapper a lancé un label du nom de Worthy Records. « La signature de Mulatu Astatke sur Worthy Records a été cruciale pour la suite de sa carrière, croit aujourd'hui savoir Quinton Scott, big boss de Strut Records. Le label était indépendant, pas forcément très connu, mais les trois albums publiés sur cette structure ont servi de vitrine à sa musique, et l'ont encouragé dans cette veine Éthio-jazz. »

Il y a d’abord eu les premiers volumes de The Afro Latin Soul, deux disques « qui permettaient de comprendre à quel point la musique cubaine a aidé à développer mon jazz, à quel point les musiques latines et africaines partagent des langages communs. » Il y a surtout eu Mulatu Of Ethiopia, enregistré en trois semaines, en 1972, dans un studio à Manhattan. « Avec les meilleurs musiciens de New York », tient à préciser Mulatu pas peu fier. Une pause et le septuagénaire ajoute : « Ça correspondait à une époque où je m’intéressais de plus en plus aux musiques traditionnelles de mon pays, à la musique des tribus. C’est pourquoi un titre comme 'Kulunmanqueleshi' s’entend comme une chanson de mariage traditionnelle, ou que 'Dewel' n’est rien d’autre qu’une traduction par mes soins de la musique liturgique éthiopienne. »

« Les Américains adorent l’expérimentation et entendre de nouveaux sons »

Pour le dire autrement : Mulatu Of Ethiopia est un disque qui transpire l’Éthiopie par tous les pores. On y entend la moiteur mystique des nuits d’Addis, le krar si caractéristique des musiques traditionnelles de cette partie de l’Afrique ou encore les inclinaisons spirituelles de tout un peuple, celles qui accompagneront Mulatu durant toute sa carrière. Quinton Scott confirme : « Ce disque est emblématique de son style, et vient documenter les nombreuses subtilités de cet Éthio-jazz qu'il avait développé lorsqu'il était à Berklee. Ce mélange, entre sons occidentaux et traditionnels, c'est précisément ce qui va devenir sa marque de fabrique. » Celui que l’on surnomme alors le « Quincy Jones d’Éthiopie » n’est pas pour autant devenu une star dans son pays. Comme tout les artistes de l’époque, il galère, se démène pour donner quelques concerts et enregistrer de nouveaux morceaux ça et là, même s’il reconnait avoir eu la chance de se consacrer entièrement à sa passion. « Après ce séjour à New York dans les années 1970, je suis rentré en Éthiopie pour tenter de développer ma musique là-bas avec deux groupes, les All Stars et les Ethio Stars. J’ai beaucoup voyagé grâce à ces formations, notamment dans les régions du Golfe où il y avait pas mal d’hôtels Sheraton. Ce n’était pas toujours facile d’enregistrer sa musique en Ethiopie, mais j’ai quand même réussi à composer des 45-tours pour Philips ou Amha, et ma musique est devenue très populaire. Je jouais dans différents clubs à Addis, à des mariages, etc. »

Alors, tout s’est accéléré. Il y a ceux qui se réjouissent : l’Éthiopie serait donc devenu un pays que les jazzmen les plus éminents peuvent se regarder droits dans les yeux. D'ailleurs, Duke Ellington, de passage en Afrique au début des années 1970, en profite pour inviter Mulatu dans son big band. Et puis il y a les autres. Ceux qui savent que Mulatu est l’un des rares à avoir traversé les frontières. Grâce au producteur français Francis Falceto et ses compilations Ethiopiques, mais aussi grâce à Jim Jarmusch qui a fait de Yegelle Tezeta, Yekermo Sew et Gubelye les pièces maitresses de la BO de Broken Flowers en 2005, reliant ainsi une nouvelle fois le destin de Mulatu à celui de New York. « À la base, je ne le connaissais pas et n'avais vu aucun de ses films, mais un de ses proches est venu me voir après un concert à Broadway pour me dire que Jim souhaitait me rencontrer. On parle quelques minutes, il dit qu'il aime ma musique, je lui dédicace un CD et, trois mois plus tard, il me rappelle pour me dire que mes morceaux collent parfaitement à ses images. C’est ce que j’aime aux États-Unis, les Américains adorent l’expérimentation et entendre de nouveaux sons. Et particulièrement à New York, c’est la ville parfaite pour l’expression artistique. Jim vient de là et ça se ressent : c’est un vrai artiste, qui agit presque comme un jazzmen dans sa façon de procéder. C’est lui qui m’a aidé à toucher un plus grand public et j’espère collaborer à nouveau avec lui. »

Une idée, pas forcément à prendre à la légère quand on connaît un peu le bonhomme. Ceux qui l’ont croisé dans un cadre de travail parlent volontairement d’un musicien extrêmement créatif, certes, mais surtout discret voire parfois taciturne, « le genre de personne dont vous devez vous rapprocher pour les entendre parler dans un café bondé », rappelle Quinton Scott. Entendre ce vieux monsieur à la moustache poivre et sel parler de ses envies de collaboration avec des musiciens turcs, de composer pour un opéra ou de lutter pour la propagation des musiques africaines en dit long sur la volonté de Mulatu de se tenir éloigné du spectre angoissant de l’ennui et de la routine. Et rassure sur la capacité qu’ont certains humains à savoir préserver en eux, même sur le tard, ce qu’ils ont appris au cours de leurs jeunes années. D’ailleurs, en fin d’entretien, le sage Mulatu pose ce constat à la façon d’un prêtre récitant des versets bibliques : « Il y a de plus en plus de musiciens en Éthiopie et j’aime dire à ceux que je rencontre : 'Ne cesse jamais de croire en toi, de faire ce que tu fais'. Même si c’est plus difficile pour nous que pour d’autres, il faut persister. ». Ainsi parle le premier africain du futur. Yes, sir !