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Peter Perrett, ou l'itinéraire fabuleux et cabossé d'un revenant du punk

Peter Perrett, ou l'itinéraire fabuleux et cabossé d'un revenant du punk

Il s'en est fallu de peu pour que The Only Ones deviennent The Clash. Ou U2. Au lieu de ça, Peter Perrett, le chanteur de ce groupe culte du punk anglais, a disparu des radars. Quarante ans à vivre retranché dans une forteresse à Londres où l'homme consommait et écoulait toutes sortes de substances chimiques. Après une carrière passée sous le sceau de la lose, il a fini par revenir avec How the West Was Won, l'un des albums de l'année. La presque gloire, la vraie malédiction, l'amour et le chemin vers la rédemption : la vie de Peter Perrett ressemble à un roman. 

Comme si une horde d'extraterrestres ou un peloton d'une mafia de l'Est venait d'enfoncer sa porte d'entrée, le 12 novembre 2014, Peter Perrett se raidit de sidération sur sa chaise. Sur un site Internet dédié aux fans du club de football londonien Tottenham Hotspurs – son équipe préférée – un bandeau « breaking news » rougit l'écran. Une inconnue du nom de « Kim Kardashian » vient apparemment de « casser Internet ». Pendant longtemps, Perrett a entendu ce nom comme une référence à cette race humanoïde de la série Star Trek, les « cardassiens ». Ou à un clan mafieux originaire d'Arménie. « Qui sont ces foutus Karda-quelque-chose ? » se disait-il parfois. Après tout, dans la bouche des présentateurs télé que Peter Perrett observe du coin de l’œil toute la journée, ce nom s'échappait toujours avec une forme de dégoût teinté d'embarras. Quelques secondes plus tard, toujours interloqué, Perrett pense à voix haute devant son moniteur : « Comment quelqu'un, tout seul, peut-il casser Internet, ce truc omniprésent et indestructible ? » L'inquiétude est d'autant plus grande que le londonien, loin d'être technophile, vient de découvrir Internet. Le réseau est-il vraiment cassé ? Et aussi, qui a fait le coup ? L'hypothétique mafia Kardashian ? Les extraterrestres cardassiens échappés de Star Trek ? Rien de tout ça. Juste une paire de fesses, comprendra bien vite Peter Perrett.

Sorte de déclaration de haine à l'Amérique ponctuée d'une anti-ode à la star de la télé-réalité, le single « How the West Was Won » a marqué en avril le retour discographique de Peter Perrett, deux ans et demi jour pour jour après le « casse » de la Kardashian. « She's just a bum », lui envoie Perrett. Soit « ce n'est qu'une clocharde » (aux États-Unis) ou « c'est juste un cul » (en Angleterre). Par le passé, Eminem, Childish Gambino, Nas, Soulja Boy ou encore Meek Mill y sont allés de leur punchline sur madame Kanye West. Mais personne ne s'attendait à ce que Peter Perrett, vieille icône du punk anglais, name-droppe Kardashian au détour d'une chanson. D'ailleurs, personne ne s'attendait à ce que Peter Perrett se remette à écrire des chansons tout court. Passé à deux doigts d'un succès planétaire avec son groupe The Only Ones à la jonction des années 70 et 80, il n'avait depuis donné que quelques faibles signes de vie. Il y a bien eu un album passé presque inaperçu avec un nouveau groupe, The One, en 1995. Puis les louanges répétées de Pete Doherty, qui idolâtrait Perrett au point de recruter ses deux fils dans la première mouture des Babyshambles. Il y a aussi eu la reformation, en 2007, de The Only Ones, où il, apparaissait sur scène squelettique, livide, et ne tenait debout que grâce à des injections quotidiennes de méthadone et de stéroïdes. Rien de bien concluant, au final, pour celui que Johnny Marr, ex-guitariste de The Smiths, décrit comme « l'un des plus grands mythes du rock anglais ».

Peter Perrett

Peter Perrett (en 2010) par Mathieu Zazzo

Aujourd'hui, à 65 ans, dont trente passés à explorer les abysses de l'existence entre drogues, anonymat, sentiment de gâchis et banqueroute, il délivre ce qui sera vendu comme son véritable premier album solo : How the West Was Won. Perrett, qui semblait condamné à ne demeurer qu'une note de bas de page dans la grande histoire du rock, défie déjà à peu près tous les pronostics : signé sur l'un des labels indépendants les plus respectés du royaume, Domino Records (Arctic Monkeys, Animal Collective, Hot Chip), le voilà consacré « album du mois » par deux des institutions de la presse rock anglaise, Uncut et Mojo (sans oublier les mots doux de The Guardian et The Independant) et en bonne place dans le top 5 des charts indie. « Le simple fait que je sois en vie est en soi un miracle, expose l'intéressé sur un ton froid et dépassionné. Écrire des chansons, refaire un album, ça m'a redonné un objectif dans la vie. C'est assez spécial, de retrouver ce sentiment d'avoir un but après tant d'années et à un âge aussi avancé... » Tout le long de How the West Was Won, le chanteur étale les cartes de sa vie, en métaphores et en pointillés. Une vie rythmée par des périodes d'auto-sabotage et d'autres où il a fait preuve d'un instinct de survie extraordinaire. Surtout, plus que le fruit d'une légende oubliée du rock ou de la renaissance d'un homme malade, cet album remplira peut-être un office inattendu : être le témoin, en vinyle, en CD, sur YouTube ou dans les tréfonds d'un disque dur, de la guérison d'individus meurtris par la vie mais mus par un amour sans bornes.

Une histoire d'amour

Peter Perrett se souvient de sa « première fois » au jour et à l'heure près. C'était avec Zena, le 21 juillet 1969, peu avant 16h, soit le moment exact où Neil Armstrong a posé le premier pied de l'Homme sur la Lune. Chaque jour, entre le départ de sa mère pour le travail et le retour de son père, Zena possède deux petites heures de liberté. Issue d'une famille grecque orthodoxe très rigide sur le plan des mœurs, l'adolescente, aînée de huit enfants, profite modérément du vent de liberté qui souffle sur le Londres de la fin des années 60. C'est durant deux de ces petites heures que cette fan des Doors rencontre Peter, début 1969. Avec ses cheveux longs et son regard sérieux, le garçon affiche de faux airs de Jim Morrison. La veille de leur rencontre, une embrouille avec des Hell's Angels l'avait laissé inerte, à terre, avec un œil au beurre noir. Depuis son plus jeune âge, Perrett se traîne une petite réputation de bagarreur. Peut-être à cause de ce quotient intellectuel plusieurs fois mesuré autour de 145, et étouffé tant par le système scolaire britannique que par cette mère dont la famille avait été exterminée dans les camps de concentration ? Tout de suite, Zena voit en Peter le rebelle qu'elle ne peut s'autoriser à devenir. Même si Peter déteste les Doors – son idole de toujours reste Bob Dylan – les deux se rapprochent. À force de gratter des heures au patriarcat, toujours par paires, les deux adolescents finiront par consommer cet amour devant les images du premier alunissage de l'Humanité.

Pas un hasard si Peter Perrett a souvent, dans ses textes, trouvé des ponts entre l'amour et l'espace. Le plus grand hit des Only Ones s'appelle, après tout, « Another Girl, Another Planet ». Depuis repris par The Replacements, Blink 182, The Libertines, Belle & Sebastian et inclus dans une publicité Vodafone en 2006, ce single sorti en avril 1978 encapsule tout l'esprit des Only Ones. Il y a déjà ce solo de guitare du virtuose John Perry, pratique pourtant honnie par l'esthétique punk. Cette rythmique solide et subtile du duo Alan Mair-Mike Kellie. Le premier est l'ancien bassiste des « Beatles écossais », The Beatstalkers. Le second quant à lui a tenu les fûts du groupe de rock progressif Spooky Tooth. Au milieu, Peter Perrett et sa prose de junkie baudelairien conte un voyage interstellaire amouraché d'une femme ou d'une drogue dure, selon les interprétations.  « Leur premier album est arrivé juste dans le creux de la vague punk, resitue Johnny Marr, 16 ans à l'époque et fan absolu des Only Ones au point de s'infiltrer discrètement dans leurs loges. Seule une petite poignée de groupes valait le coup, les autres essayaient de faire revivre le punk. Les Only Ones, eux, étaient d'excellents musiciens et ils n'essayaient pas de le cacher. » Rapidement, Zena, devenue manager des Only Ones, voit pleuvoir les offres des maisons de disques à la force d'un premier single « Lovers of Today » applaudi par la critique. Sire Records se manifeste en premier lieu. Ancien label spécialisé dans le rock progressif, il s'offre une deuxième jeunesse avec la signature des Ramones, des Dead Boys et des Talking Heads. Viendra aussi Chris Blackwell, et son label Island, qui accompagne la carrière solo de Bob Marley. Blackwell fera lui-même le déplacement pour supplier, à genoux paraît-il, le groupe de rejoindre son catalogue. Enfin, des chasseurs de tête de Columbia Records se manifestent avec l'offre la moins avantageuse. Peter Perrett, qui fantasme à l'idée de rejoindre le label de Bob Dylan, persuadera ses collègues choisit cette dernière option. Première mauvaise décision.

Pour Peter Perrett, le destin a une fâcheuse tendance à dresser des parallèles dévastateurs. Par exemple, au moment où les Only Ones se séparent, l'éconduit Chris Blackwell jette son dévolu sur un petit groupe irlandais découvert en première partie des Only Ones : U2. Pourtant, avec trois albums acclamés par la presse rock sortis en 1978, 1979 et 1980, les Only Ones ne parviennent pas à gravir les charts. La faute à un label plus occupé à promouvoir les mastodontes London Calling de The Clash et The Wall de Pink Floyd. Il faut dire que le produit Only Ones n'est pas toujours facile à vendre. « Tous les articles de l'époque à leur sujet parlaient bien plus des drogues que de la musique, ce qui a encore le don de m'énerver aujourd'hui », s'emporte Johnny Marr. À la décharge des journalistes de l'époque, lorsque Perrett n'y évoque pas plus ou moins ouvertement diverses substances chimiques, ses chansons chroniquent, comme dans « The Beast », une ville de Londres submergée par des « vampires modernes qui rôdent » et « répandent une maladie ». Une maladie qui n'épargnera pas les Only Ones. Si Perrett juge sa consommation de l'époque « modeste et contrôlée », le guitariste John Perry sombre lors d'une tournée américaine désastreuse en première partie de The Who. « Lors de cette tournée, Alan [Mair, bassiste du groupe, ndlr] et John partageaient toujours leur chambre, rembobine Perrett. À cette époque, Alan voulait mener une vie plus saine. Sauf que lorsqu'il revenait dans sa chambre, il trouvait John avec des junkies, inertes dans la baignoire, des seringues plantées dans le bras... » Les relations avec The Who, groupe réputé pour mener la vie dure à ses premières parties, sont exécrables. De son côté, Perrett se retrouve avec la police de Californie à ses trousses. La raison ? Il a (volontairement) percuté un homme avec une voiture. « Le mec essayait d'utiliser son petit pouvoir pour m'empêcher de me garer sur son parking, explique-t-il. Il m'a attrapé par le col. Et s'il y a bien un truc que je déteste, c'est les types baraqués qui s'attaquent à des petits mecs comme moi. C'est un truc qui remonte à l'enfance. Je ne pouvais pas le laisser s'en sortir comme ça. Ma seule arme, c'était donc la voiture... »

Un sentiment de gâchis

De retour à Londres, Alan Mair décide de quitter le groupe. Un mélange de luttes d'ego – Perrett a toujours conçu les Only Ones comme « son » groupe – et de dégoût envers ses camarades défoncés en permanence. Perrett, rentré à temps pour échapper aux autorités californiennes, ne se voit pas continuer sans son bassiste. Dès le début 1980, la fin de l'aventure est actée en interne, mais à cause d'obligations contractuelles, elle ne sera officialisée qu'en 1982. Pour ne rien arranger, Perrett revient d'Amérique avec une hépatite B qui le cloue au lit neuf mois et acte le début d'une dépendance à un cocktail quotidien d'héroïne, cocaïne et marijuana. Pas seulement une histoire d'ennui, à en croire Zena. « Depuis l'enfance, Peter souffre de terribles accès de colère, rationalise-t-elle. L'héroïne, si elle l'a en partie détruit, aura au moins servi à le pacifier. » Comme en écho à sa propre histoire. Zena, manager passionnée des Only Ones, subit de plein fouet la séparation du quatuor. Jusqu'ici « clean », elle suit son époux dans sa terrible spirale. « Au début, à force de jouer les infirmières pendant son hépatite et de ruminer sur la séparation du groupe, ça semblait apaiser un peu la douleur... » poursuit-elle. C'est le début d'une nouvelle phase dans la vie du couple. Pas encore majeurs, Peter et Zena s'étaient mariés début 1970 pour échapper au courroux d'un père décrit comme « tyrannique » et « très à cheval sur les valeurs ». Madame Perrett raconte : « J'étais enceinte, j'avais 17 ans, il m'aurait tuée de ses propres mains ou envoyée à Chypre si nous n'avions pas officialisé notre relation ». Peter accepte le deal, à contrecœur. Au sujet de son mariage, « célébré » en janvier 1970, Zena parle de l'un « des pires jours de [s]a vie, en tout cas un véritable cauchemar ». Le jour J, sous la pression de son père, Zena demande à Peter de se couper les cheveux, signe de rébellion à l'époque. Ciseaux à la main, il s'exécute sur le champ, le regard noir de défiance. « Il avait des mèches qui s'échappaient de partout, c'était n'importe quoi », relate Zena dans un rire tendre. Cravate mal attachée, costume trop grand pour lui, au moment de répondre à la question « voulez-vous prendre cette femme pour épouse ? », Peter répond : « j'imagine que oui ». « Voulez-vous embrasser la mariée ? »« Pas particulièrement ». D'autant que la petite Nicola, née début 1970, décédera quelques jours après sa venue au monde. En somme : le mariage des Perrett semble maudit d'emblée. « À un moment, j'étais plus mariée à la musique des Only Ones qu'à leur chanteur » rationalise la dame aujourd'hui. Après l'épisode Only Ones, le quotidien du couple se recompose. D'un côté, Peter Perrett, qui avait pris l'habitude d'inviter ses conquêtes dans le domicile conjugal, jure fidélité à Zena. De l'autre, pour ne pas sacrifier son train de vie, il décide de lancer son propre « commerce ».peter-xenaÀ la fin des années 70, en pleine révolution iranienne, les laïcs fuient par milliers la nouvelle République Islamique. Plutôt que d'embarquer des lingots d'or ou d'affréter des bateaux pour déménager leurs biens, certains convertissent leur capital en opium ou en héroïne avant de faire le voyage. Pour beaucoup, la destination sera l'Angleterre. Résultat, le Royaume se retrouve vite inondé d'une héroïne brune quasiment pure. Un contexte chimico-géopolitique qui n'a pas échappé au chanteur de The Only Ones. Grâce à des amis iraniens, des relations dans le « milieu » et ses royalties, Peter Perrett se met à investir et devient l'un des plus gros détaillants de Londres. Conséquence : pendant près de dix ans, il ne retouchera plus à une guitare. « Souvent, on me demande si la vie n'a pas été trop dure, sans l'argent de la musique, pose Perrett, amusé. Si seulement vous saviez... en vérité, dans ma vie, la musique n'a représenté qu'un pour cent de ce que j'ai gagné... » La décennie 1980 ressemblera à un grand jeu du chat et de la souris avec les autorités. La maison des Perrett, forteresse de quatre étages, avec ses réserves de nourriture, ses caméras de surveillance et sa porte blindée opportunément située en haut d'une montée d'escaliers escarpée, sert de camp de base à leurs opérations. Peter décrit cette demeure de Forest Hill, à l'est de Londres, comme « un mélange entre une crack house et un asile de fous ». Un endroit dont Perrett n'est sorti « qu'une ou deux fois », selon Zena, en treize ans. Des escargots élisent domicile dans les toilettes, des vrilles s'agglutinent aux fenêtres. « Les flics campaient parfois pendant plusieurs mois devant chez nous, rigole le chanteur. Plusieurs fois, on s'est retrouvés à les regarder courir dans les escaliers avec leur bélier pour défoncer notre porte. Avant même d'arriver en haut, ils finissaient toujours par glisser. Et nous, on attendait que ça passe... » Pas étonnant donc que Perrett conserve des souvenirs, disons, embrumés de cette époque. Il se souvient de « l'Australien », un de ses associés, qui se baladait dans la rue avec une grenade dans chaque poche. Il se souvient aussi de ce jour où Zena, inquiète par un rêve où elle voyait le couple se faire pincer (« parfois, elle fait des rêves prémonitoires », sourit Peter), a décidé de se débarrasser de vingt kilos de marijuana. Coup de chance : le lendemain, lors de l'une de ses rares excursions, le couple se fait attraper et la police parvient à fouiller le domicile des Perrett. Bredouilles, les autorités les relâcheront deux jours plus tard.

« Je crois que, tout le long des années 80, il a vécu une énorme frustration, avance Jamie, le cadet des fils Perrett. Les Only Ones ont touché le succès du bout des doigts, il se demandait s'ils auraient du continuer... » L'intéressé, au moment d'expliquer pourquoi il semblait avoir fait une croix sur la musique, indique qu'il « faut être capable de ressentir quelque chose, pour écrire des chansons. Et à l'époque, je n'étais pas en condition pour ressentir quoi que ce soit... » Une « incapacité » à ressentir qui se répercutera, forcément, sur Peter Jr et Jamie, élevés dans la demeure de Forest Hill. Respectivement nés en 1979 et 1983, ils sont un temps installés sur un matelas dans l'entrée, ce qui leur vaut des nez-à-nez nocturnes avec les junkies du coin. Ils évoquent pudiquement une enfance « un peu solitaire ». Comme son père, dès le plus jeune âge, Jamie est en proie à de terribles accès de colère. Grâce aux musiciens qui franchissent fréquemment le palier et aux instruments qui jonchent le sol, la musique devient vite un échappatoire, comme pour Zena quelques années plus tôt. De temps en temps, l'ancien Only One John Perry joue les instructeurs de luxe. « Cette enfance que certains considèrent comme particulière nous a donné la musique, élude Peter Jr. C'était notre quotidien, ça ne nous semblait pas anormal. Je n'ai jamais senti de danger, j'ai toujours reçu de l'amour. » Plus disert que son aîné, mais quand même sur la réserve, Jamie parle « d'une ambiance semblable à La Nuit des Morts-Vivants ». « Nos parents n'étaient pas toujours là mentalement, ni physiquement, mais nous savions qu'ils nous aimaient, développe-t-il. Ça devait être très dur de souffrir de cette maladie avec deux petits êtres humains à charge... » Une maladie que Perrett appelle parfois sa « triste routine » et dont il parviendra à se défaire une première fois en 1988. Pour ses enfants, mais aussi pour aider Zena à s'en sortir. « L'un de mes plus grands regrets, c'est d'avoir contribué à détruire une belle personne, souffle-t-il. C'est de ma faute, si elle est tombée là-dedans... » Le couple assiste à des réunions des Narcotiques Anonymes. Premier problème : ils vivent encore entourés de dope, dont la revente leur permet de payer les factures. Second problème : les NA ont pour habitude d'inciter les couples de toxicomanes à se séparer. Refus catégorique des Perrett. « Il y a certaines choses dont l'importance va bien au-delà du fait d'être clean », affirme Peter, résigné.

De nouveau sur pieds à la fin des années 80, Perrett se remet au sport, participe à plusieurs matchs de foot par semaine. « Il voulait me montrer qu'il pouvait encore assurer sur un terrain de foot », s'amuse Jamie. Puis il reprend la guitare. Il lui faudra deux ans pour réapprivoiser l'instrument et accoucher d'une chanson, « Baby Don't Talk », qui revient ouvertement sur l'impossible réhabilitation de Zena : « Il te faudrait une conversion aux proportions bibliques […] / Les promesses sont faciles / Je les ai toutes entendues / Tu dois comprendre qu'il faut agir / Cesse de prononcer des mots en vain ». D'autres chansons viendront, de moins en moins lentement, jusqu'à former l'EP Cultured Palate, sorti en 1994 sous le nom Peter Perrett & The One. Les musiciens de The One se souviennent surtout d'un Perrett « constamment en retard, parfois de trois ou quatre heures ». Un album, Woke Up Sticky, voit le jour en 1996. Plusieurs passages télévisés, dont un dans le cadre de l'émission culte « Nulle Part Ailleurs » sur Canal + , ne suffiront pas à faire décoller les ventes, et ce malgré la présence d'excellentes chansons, comme « Nothing Worth Doing » ou « Woke Up Sticky ». Le constat est cuisant pour Peter Perrett : son retour après un si long silence ne déplace pas les foules. « Avec le recul, je me dis que Peter avait un plan en tête : sortir de son hibernation, monter un groupe, écrire des chansons, pour enfin retourner dans une phase interminable de sommeil, explique Jay Price, guitariste de The One. Et c'est grosso modo ce qu'il s'est passé... » Suivra une période « très instable pour la famille », à en croire Jamie. Aujourd'hui Perrett explique qu'il s'était « préparé mentalement à ne plus jamais enregistrer d'album ». Sans la musique comme leitmotiv, il laisse péricliter The One et replonge. Au crack, cette fois. « Il n'y a rien de plus dangereux, ce truc vous obsède totalement, regrette-t-il. Ça m'a complètement flingué la santé. » Encore une fois, Zena suit le mouvement. Le couple frôle la faillite en 2004 et devra vendre sa forteresse de Forest Hill en attendant des jours meilleurs. Un premier coup de pouce du destin intervient en 2006, avec la synchronisation de « Another Girl, Another Planet » pour une publicité Vodafone. Perrett touche alors 40.000 livres. L'année suivante, Warren Ellis, compagnon de longue date de Nick Cave et programmateur invité d'une édition du festival All Tomorrows Parties, propose à Alan Mair de reformer les Only Ones. Mike Kellie, John Perry et Peter Perrett acceptent. Ce dernier arrête le crack et découvre la méthadone. « Avec ça, tu as juste à avaler ton médicament le matin, et tu peux vivre une vie presque normale », dévoilait-il à l'époque. Pas si normale, la vie : pour pallier à l'atrophie partielle de ses muscles, rarement mis à contribution depuis 1998, le chanteur est contraint de s'injecter des stéroïdes.

"Papa, tu veux jammer avec nous ?"

Avec Internet, les blogs spécialisés, YouTube et la curiosité d'une nouvelle génération de fans, les années 2000 ont vu réémerger nombre de groupes dont la carrière semblait morte et enterrée. Pixies, Led Zeppelin, Pavement, Take That... et The Only Ones. Peut-être le retour le plus improbable de toute cette vague nostalgique. À l'origine programmé pour durer quelques concerts, ce come-back s'étirera jusque fin 2009, avec une poignée de shows livrés en 2012 et 2014. S'il concède une « grande émotion » face à la chaleur du public après tant d'années, Peter Perrett exprime quelques regrets. « À un moment, ce délire nostalgique qui consiste à jouer des vieilles chansons est devenu un peu fatigant, explique-t-il. Plus le temps passait, moins j'avais envie d'être applaudi pour des chansons que j'avais écrit trente ans plus tôt. » Dès le départ, le groupe envisageait pourtant d'écrire un nouvel album. Il était même question de le sortir au printemps 2011. Plusieurs morceaux ont été écrits et partiellement enregistrés, mais le quatuor a préféré les ranger dans ses tiroirs. Aujourd'hui, Alan Mair et John Perry refusent d'évoquer cette période. Le plus optimiste quant au futur du groupe, Mike Kellie, est décédé au mois de janvier. Au final, seul Perrett semble avoir freiné des quatre fers : « Je ne vois pas l'intérêt de sortir des chansons si elles ne sont pas au moins aussi bonnes que les anciennes. Je ne voulais pas me mettre en chasse de nos gloires passées. Si les ingrédients ne sont plus les mêmes, le produit fini ne pourra être que décevant. » Le chanteur a tiré une leçon capitale de ce nouvel épisode contrasté : la qualité de sa musique tient à sa forme physique. Et sa forme physique dépend de sa consommation de drogues. « Lors de la reformation des Only Ones, j'ai simplement fait ce qu'il fallait pour monter sur scène et faire bonne figure, parce que je dépendais encore de la méthadone et des stéroïdes pour être fonctionnel, informe Perrett. Ce n'est seulement lorsque j'ai repris en main ma santé mentale et physique que j'ai pu retrouver la passion, l'allant, la motivation que j'avais par le passé. » Perrett arrête la cigarette et les joints en avril 2011. La méthadone, ce substitut médicamenteux à certaines drogues dures, quittera définitivement son métabolisme au printemps 2015. Son tempérament obsessionnel ne disparaît pas pour autant : parfois, il joue au poker en ligne dix heures d'affilée, et il visionne les soixante épisodes de Breaking Bad en tout six fois. En parallèle, dans la maison des Perrett, il se joue quelque chose d'un peu plus crucial pour l'avenir de la famille. « J'ai très vite vu son intérêt pour la musique renaître, se souvient Jamie. Souvent, avec mon frère, on répète dans le salon des parents. Quand on voyait qu'il tendait une oreille, on lui disait 'papa, tu veux jammer avec nous ?' »

Alors que la carrière du chanteur était jusqu'ici placée sous le signe de la lose et des rendez-vous ratés avec le succès, les planètes semblent enfin s'aligner devant lui. Tout s'amorce mi-2015 avec un concert organisé en Galice, en marge de vacances familiales, grâce à une vague connaissance sur Facebook. « Je me suis dit, 'tiens, voilà une bonne excuse pour voyager en famille' », rigole-t-il. De message Facebook en message Facebook, Perrett finira par donner quatre autres shows, avec Peter Jr à la basse, Jamie à la guitare, et Zena aux affaires, comme à la grande époque des Only Ones. Il n'en fallait pas plus pour éveiller l'intérêt de certains vieux fans. Un certain Mike Andrews, ancien manager de Sinead O'Connor, entend parler de ce timide retour. La cinquantaine, ancien employé de EMI ou Warner Bros, Andrews a découvert les Only Ones à la fin des années 80. Au niveau professionnel, il a connu la grande époque de l'industrie du disque, et pourtant, pour Andrews, une simple poignée de main tient valeur de contrat. « My handshake is my handshake ! » claironne-t-il avec fierté. Depuis la fin de son « contrat » avec Sinead O'Connor, Andrews est donc un homme libre. « J'ai appelé Peter. Nous nous sommes rencontrés, je lui ai parlé de moi, et lui m'a expliqué qu'il avait besoin de coups de main pour clarifier sa situation », raconte le manager. Avec les multiples contrats signés par Perrett à travers les époques, les rachats successifs des différentes maisons de disques, la situation contractuelle de l'artiste demeure floue. Universal, qui détient les droits de son back-catalogue, n'avait pas réussi à contacter Perrett pour lui acheminer ses royalties. Des lettres avaient été envoyées, sans réponse. Après son enquête, Andrews revient avec une bonne nouvelle : l'artiste n'a aucune obligation contractuelle d'aucune sorte. Une poignée de main plus tard, Andrews devenait le nouveau manager de Peter Perrett. Prochaine mission : trouver un label. Après quelques coups de fil, le manager pique l'intérêt de plusieurs maisons de disques. « Ils étaient tentés, mais ce qui les intéressait vraiment, c'était d'acquérir son back-catalogue, remet Mike Andrews. Leur problématique était purement commerciale. » Les deux hommes hésitent, jusqu'au jour où un autre coup du destin débloque la situation. Andrews raconte, le verbe haut et les yeux encore écarquillés de surprise : « Un jour, je me rends compte que Peter connaît Laurence Bell, le patron de Domino ! Il n'avait jamais cru bon de me le dire ! » Mieux qu'une connaissance, Laurence Bell, fondateur de ce label indépendant parmi les plus respectés d'Angleterre est un fan de la première heure. Ou plutôt de la deuxième. « Mon grand drame, c'est de ne pas avoir pu assister à l'un de leurs concerts à l'époque, entame Bell. J'avais 13 ans en 1978, et on entendait 'Another Girl, Another Planet' partout. Mais j'ai réellement découvert le groupe en 1982, juste après leur séparation. Je connaissais leurs trois albums par cœur, du début à la fin. » Alors, lorsque Mike Andrews l'appelle pour lui proposer d'écouter les trois démos récemment enregistrées par son client, Bell ne se pose pas de questions : « J'ai accepté, mais par pur plaisir, je n'avais pas en tête de le signer, parce que avec Domino, nous avons toujours signé de nouveaux artistes et développé des projets ». 

Pendant longtemps, Jamie et Peter Jr, au sein de leur groupe Strangefruit, ont refusé d'être associés de trop près au pedigree paternel. « Le truc qui m'énervait le plus, en concert, c'était lorsqu'on me demandait de jouer du Only Ones », raconte Jamie. Le 13 novembre 2015, alors que Paris entre en convalescence, à Londres, les Perrett s'attendent à vivre leur propre deuil : Zena tombe gravement malade. Sa BPCO (pour « bronchopneumopathie chronique obstructive ») se transforme en pneumonie. Depuis son unité de soins intensifs, elle décide de réunir la famille. « Nous étions autour d'elle, et elle nous a dit ceci : 'je vous en prie, aidez votre père à enregistrer un album', explique Jamie. On a interprété ça comme sa dernière volonté. Quand cette femme, qui t'a mis au monde, qui a souffert avec toi, qui a tout abandonné pour vivre les rêves de ton père te demande ça... tu ne peux pas dire non. » La tâche, pour Peter Perrett, va se révéler presque homérique. Egalement atteint de BPCO, maladie pulmonaire incurable et conséquence d'une décennie d'addiction au crack, il est hors de forme : le simple fait de monter des escaliers lui demande de longues minutes de repos. En parallèle il écrit, ou réécrit, quarante-trois chansons entre novembre 2015 et juillet 2016. « Le simple fait de savoir que j'allais sortir un album me suffisait, je n'avais pas besoin de davantage de motivation ou d'inspiration, raconte-t-il. Une fois que j'ai recommencé à prendre du plaisir à écrire, au lieu d'allumer la télé, je prenais ma guitare, et je me mettais au boulot. » Au moment d'enregistrer l'album, à l'été 2016, le producteur Chris Kimsey décrit une ambiance « chaleureuse » et « studieuse ». Homme de confiance des Rolling Stones depuis 1971, ce vieux routard du rock anglais a été recruté sous les conseils de Mike Andrews. Le producteur est frappé par le sens de l'humour très pince-sans-rire et ironique de Perrett, qu'il compare à celui de Keith Richards. Mais c'est avant tout son abnégation qui l'étonne. « Quand on s'est rencontrés pour la première fois, pour enregistrer les démos, Peter ne pouvait pas tenir plus d'une ou deux prises de voix, il devait prendre des pauses toutes les dix minutes, se souvient le producteur. Lors de l'enregistrement de l'album, soit quelques mois plus tard, il chantait toute la journée, non-stop. » Mike Andrews s'émerveille, avec de la tendresse dans la voix : « Quand je l'ai rencontré, Peter était comme une fleur flétrie. Et à force de s'en occuper, avec le reste de l'équipe, avec sa famille, il a repris des couleurs, il est de nouveau vigoureux ».

C'est pourtant sans pathos que How the West Was Won revient sur la folie d'une (sur)vie contre vents et marées. Peter Perrett n'a plus l'âge de demander pardon ou de chercher la rédemption. « Il est trop tard pour la repentance de mes péchés », souffle-t-il sur « An Epic Story ». Un souffle mi-chanté, mi-parlé, la faute tant à ses écoutes prolongées des disques de Lou Reed qu'à l'état de ses poumons. L'homme le répète souvent : le fait qu'il soit encore en vie est « un miracle ». Et c'est avec un enchantement rare pour un homme de son âge qu'il aborde le dernier chapitre de son existence. Ce retour parmi le commun des mortels avec le « regard d'un enfant » selon Jamie et la perspective d'enregistrer un album ont permis de panser quelques vieilles plaies familiales. « Mon frère et moi ne touchons pas aux drogues dures, du coup, les gens nous disent souvent 'vous avez bien tourné, bravo, vous avez la tête sur les épaules', expose Jamie sans ressentiment. Mais même si je n'en veux plus à mes parents, il est impossible de ressortir d'une enfance pareille sans son lot de cicatrices. » Après tout, qu'est-ce qui a toujours lié Peter et Zena, Peter Jr et Jamie, parents et enfants ? Chris Kimsey explique avoir assisté à une sorte de « thérapie de groupe » durant l'enregistrement de l'album. Mike Andrews parle d'une « réparation ». Peter Perrett, en homme pudique, préfère ne pas s'étaler sur le sujet. Tout juste accepte-t-il de révéler que Zena s'est récemment relevée de sa pneumonie. Mais aussi qu'il s'est déjà mis à bûcher sur son prochain album. « Tout ce que je dois accomplir devra être accompli dans les années qui viennent » assène l'homme en guise de conclusion suspendue. Pour les années qui viennent et la rédemption qui va avec, Perrett a même sa philosophie. « Pendant longtemps, je me suis dit que ce monde flingué, sens dessus-dessous, ne me méritait pas. Voilà pourquoi je suis allé vivre dans un autre monde, dans mon monde. Mais récemment, j'ai compris que la vie n'est pas censée être facile. Refuser la responsabilité de vivre, ce n'est pas rendre justice à la vie. »