Greenroom

On a fait écouter Lorde, London Grammar et d’autres à une cantatrice

Sa voix peut monter jusqu’au “contre la”, elle a interprété Olympia dans Les Contes d’Hoffmann, la Reine de la Nuit dans La Flûte Enchantée. Puis, elle a arrêté l’opéra et s’est mise à la radio tout en enregistrant des reprises de Michel Legrand. A 52 ans, Natalie Dessay ne fait plus que ce qu’elle veut. Au détour d’un blind-test à bord du paquebot Queen Mary 2, l’ex-cantatrice parle musique “moderne” et se fiche bien “d’encore passer pour la réac’ de service”.

La La Land – City of Stars

Natalie Dessay : Ah, c’est La La Land ! J’ai vu le film, j’ai bien aimé, mais surtout parce que je trouve les acteurs extrêmement touchants, beaux, émouvants. Ce film, c’est vraiment un hommage revendiqué à Jacques Demy et Michel Legrand, le compositeur des Demoiselles de Rochefort. Maintenant si on parle de la musique, moi je suis fan de jazz. De vrai jazz. Dans le film, ce n’est pas vraiment du jazz, ça m’a laissé un peu sur ma faim à ce niveau là. A part la scène d’entrée vraiment géniale, tout le reste de la musique est moins bien. Dans le registre des films “sur le jazz”  j’avais vraiment adoré Whiplash du même réalisateur, Damien Chazelle. Mais encore une fois j’ai aimé le film parce que les acteurs étaient exceptionnels. Whiplash il ne s’agit en rien d’un film sur le jazz, c’est tout simplement un film sur deux dingues qui s’affrontent. Pour les vrais fans de jazz, ça reste un peu léger à mon sens. Peut-être que c’est impossible de faire des bons films sur la musique comme sur la danse.

London Grammar – Nightcall

N.D : London Grammar, ils passent tout le temps sur France Inter. Bon, cette fille a incontestablement une belle voix. Mais comme je suis très sensible aux paroles là je ne sais pas trop. Par exemple, j’aimais énormément Amy Winehouse. Chez elle, il y avait tout : un style bien défini, une voix fantastique mais aussi des textes forts. Après, c’est beaucoup plus difficile de faire swinger le français que l’anglais. C’est pour cette raison que j’admire d’autant plus les gens capables d’écrire en français : Souchon, Brassens. Le Renaud d’avant son dernier album sans doute également… Juliette a aussi des textes supers. A part ça j’aime bien le travail de Camille. Chez elle, le jeu sur la forme est très intéressant, même si c’est parfois au détriment du fond. Après les jeunes comme Vianney, c’est sympa mais ça n’a pas beaucoup d’intérêt et Julien Doré c’est de plus en plus pop dans le mauvais sens du terme. Cette façon de chanter la voix cassée là, j’en peux plus ! Et pourtant, il a des choses bien plus intéressantes à dire, mais il faut bien vendre au plus grand nombre… Mais dans cinquante ans, est-ce qu’on s’en souviendra ?

Jeremy Underground – My Love is Underground

N.D : L’électro, je déteste ça. Ça me rend nerveuse, voire carrément neurasthénique. Pour moi ce n’est pas de la musique, c’est du bruit organisé, parfois bien organisé bien sûr, mais sérieusement j’ai envie de me suicider quand j’entends ça. A une époque, il y avait la house, je crois que c’était pire. C’était pour écouter drogué quoi. Mais ça m’ennuie…

Et le rap, vous avez le même rejet ?

N.D : En rap j’aime bien MC Solaar. C’est ciselé, les paroles sont belles, on comprend ce qu’il dit. Contrairement aux autres rappeurs, pour moi le texte est souvent trop dissocié de la musique. Mais j’adore Eminem. Je ne lui trouve pas ce défaut. Eminem, il est génial.

Lorde – Green Light

N.D : Ca, c’est Lorde. La voix est belle, la fille est intéressante mais ça aussi, j’avoue, ça m’ennuie au bout de trente secondes. Pas pour les mêmes raisons, là je m’ennuie parce je sais tellement ce qui va venir après. Je me dis dans ma tête, ‘ah tiens il va se passer ça’, et voilà. Dans la musique, j’aime les surprises, c’est pour ça que j’aime Bach, Mozart, Michael Jackson et le jazz. Quand c’est carré, que ça va tout droit, que c’est binaire, ça m’ennuie d’une force incroyable. Il me faut des harmonies surprenantes. Dans le mainstream, tout est extrêmement formaté. Par contre j’aime m’intéresser à la production de ces morceaux, c’est assez fascinant. Mais le problème, c’est que ça ne m’émeut pas. Je préfère Kate Bush. Voilà quelqu’un de vraiment original. Elle a inventé un style, un truc qui n’existait ni avant ni après elle et j’admire beaucoup ça. Ça ne l’a pas empêché d’avoir du succès, tout comme Björk. Björk au début, on se disait ‘pfiou ça ne marchera jamais’, et puis on a vu ce qu’il s’est passé : c’est extrêmement pointu et ça marche toujours. Même si les derniers albums sont durs à suivre, je les ai tous, elle est super attachante.

Radiohead – Karma Police

N.D : Radiohead, je ne connais pas très bien. Quand c’était très à la mode, moi j’étais déjà partie dans une autre direction. En fait, je suis toujours super en retard en musique : j’ai écouté Police quand c’était fini, je me suis intéressée à Supertramp quand la mode autour du groupe était passée. J’ai toujours été à contre temps de tout. J’écoutais du classique quand les autres écoutaient de la pop. A 18 ans moi je n’avais pas culture musicale des jeunes d’aujourd’hui. Ils ont accès à tout. En même temps moi j’étais jeune dans les années 80, la musique à la mode c’était le disco ! Comment vous voulez que je fasse avec ça ? Alors, j’écoutais du classique.