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Avant Calvi On The Rocks, il y a eu l’Amnesia, la boîte qui a fait résonner l’électro en Corse

Avant Calvi On The Rocks, il y a eu l’Amnesia, la boîte qui a fait résonner l’électro en Corse

Les meilleurs DJ internationaux, l'electro la plus exigeante, des nuits sans fin. Bien avant que le festival Calvi On The Rocks prenne ses quartiers en Corse, un club a évangélisé l'île à grands coups de BPM. Son nom : l’Amnesia. Sa mission : faire que certains locaux arrêtent de voir derrière la techno une bande son pour “punks à chiens”. Evidemment, c’était sans compter la mafia locale, les nationalistes, le goût prononcé des Corses pour leurs “chants polyphoniques” et cinq cent kilos de nitrate de fuel. Retour sur un 24 Hour People parfumé à la figue et au brocciu. 

Serge aime bien en parler. Comme “un rituel”, le week-end il y descendait avec ses potes. Eux allaient surfer la journée à Bonifacio, lui attendait la nuit qui allait arriver. Logique, c’est là-bas qu’il a vécu “les meilleures soirées de sa vie” au milieu des années 90. Un lieu “aux décors de folie”, avec un “système son de folie”, et une “ambiance”. De folie ? Oui. “L’Amnésia, quoi” lâche-t-il goguenard.

L'Amnesia était donc la plus grande boîte électro en plein air d’Europe située sur le maquis corse entre Bonifacio et Porto Vecchio. Du jamais vu sur l’île, à en croire l’habitué. “Je n’ai pas entendu un seul mauvais DJ jouer là-bas, se remet le journaliste de métier. Les soirées avec Laurent Garnier étaient incroyables. Le mec mixait six heures d’affilée devant plus de 5000 personnes dans un lieu façon agora grecque, avec cinq ou six pistes de danse. C’était clair que tu ne pouvais pas faire mieux”. Une belle histoire donc, mais à la fin tragique. Au matin du 15 avril 2000, à 6h30, alors que la relève de la sécurité n’est pas encore en place, cinq cents kilos de nitrate de fuel explosent à cinq endroits différents dans la boîte. L’Amnesia n’avait aucune chance. Le club à la mode ferme boutique du jour au lendemain, et laisse Serge penaud. “L’arrêt de la boîte a été aussi brutal que l’explosion pour nous. On était sur le cul, on ne savait plus où aller, dit-il, avant de questionner avec son accent corse, à voix haute. Ça ne pouvait être qu’un commando, non ? Et avec du sacré matos. Parce que les mecs ont clairement mis les moyens pour que tout tombe, tu vois”.19832363_1169376589873882_1164699192_nJusqu’au mois de juin dernier, il n’en restait que des ruines. Des ruines et “une âme” à en croire Michel. Employé d’un petit supermarché de la région, il se revoit encore face à la fontaine surmontée d’une statue qui marquait l’entrée de la boîte. “Même sept ans plus tard, il restait un maximum de traces de vie, note-t-il. Et quelque chose en dégageait. J’avais besoin d’en savoir plus”. Alors il décide de monter un blog, sur lesquels il recevra des dizaines de témoignages pendant plusieurs années. Des “pépites” selon lui, qui racontent, par exemple, que lors d’une soirée Laurent Garnier feat. Carl Cox, “dans l'antre de l'Amnésia ce soir là se déroula la plus exceptionnelle, intense, joviale, sexuelle, fiesta que la terre ai jamais portée”, et que “ce fut tellement bon, que j’aimerais que la transmission de pensée existe pour vous faire ressentir ce que les clubbers présents purent ressentir ce soir-là”. Généreux. Et puis d’autres, plus sombres, que Michel ne préfère pas publier. “J’ai reçu un témoignage avec plein de détails concernant l’explosion une fois, l’auteur de ce mot m’expliquait la gueguerre entre le patron de l’Amnesia et celui de la Via Notte, la boîte d’à côté”. Côté Amnesia, ce sont les Lantieri, dont les deux frères, Paul Lantieri et Jean-Simon Lantieri, étaient propriétaires des murs. Et qui, selon un rapport de la préfecture d’Ajaccio de 1997, sont catalogués “dans le domaine du banditisme”. A quelques kilomètres de là les Canarelli, avec Paul Canarelli, sont les fondateurs de la Via Notte, une boîte du même acabit à Porto Vecchio. Lui-même traîne une réputation sulfureuse, ami des ministres et des stars du show-biz aussi bien que des mafiosos corses. Deux familles rivales. Deux clubs concurrents. “Dans ces milieux-là, ici, les gens qui font ce genre de boîtes ne sont pas très nets. On ne sait jamais s’ils font de la politique ou s’ils sont mafieux. Le cousin des deux frères Lantieri était aussi le maire de Bonifacio [Jean Baptiste “Ati” Lantieri, ndlr], avance Serge. Fatalement deux grosses structures comme ça dans la même commune, avec ces deux familles, il devait y avoir une lutte commerciale, avec des pressions qui nous échappent”.img_0002Un règlement de compte entre rivaux donc. C’est d’ailleurs ce vers quoi penche, au début, la police. Fausse route. “Même nous, on voyait mal la Via Notte envoyer un commando pour aller foutre des bonbonnes de gaz là-bas” rigole Serge. La piste est écartée rapidement au profit d’une hypothèse plus simple : la fraude à l’assurance. “Les mecs étaient mi-voyous mi-carambouilleurs, reprend-il. On ne sait pas trop si la boîte avait été mal gérée, et s’ils ont préféré tout faire sauter pour toucher l’assurance”. Une version qui pourrait tenir, d’autant que cinq jours avant l’attaque organisée, une plainte pour fraude fiscale avait été déposée contre Paul Lantieri. Même rengaine : faute de preuves, l’affaire stagne, laissant tourner les hypothèses les plus folles. L’une d’entre-elles sort du lot. Et si dans cette histoire, il n’était pas question de bisbilles entre “parrains”, ou de bidouillages fiscaux, mais plutôt de musique ? Un refus de la culture corse, et de ses nationalistes, de s’ouvrir au monde de l’électro. Serge d’ailleurs n’élude pas cette version. “À l’époque, le FLNC [Front de Libération Nationale Corse, ndlr] aurait pu se dire : ‘Ce ne sont que des drogués, c’est une musique de sauvage, d’obédience anglo-saxonne en plus. Nous on veut nos chants polyphoniques!’, et ils auraient fait sauter ça, avance prudemment le bonhomme de 55 ans. Il faut dire que la musique électronique, tu penses bien que c’est pas trop la tasse de thé des ‘natios’”. Certains de ses amis en ont même fait plusieurs fois les frais. Pierre, lui, avait pris l’habitude d’organiser les after de l’Amnesia. Il trouvait une plage isolée, un bout de forêt tranquille, ou une bâtisse à l’abandon et envoyait des flyers par paquets afin de rameuter les habitués les plus motivés en fin de nuit. Des raves sauvages qui n’étaient évidemment pas du goût des locaux “nationalistes”. Conclusion : “Il arrivait que les mecs débarquent en petits groupes pour nous tabasser”.

“Evangéliser” les Corses à la musique électro

L'ancien rédacteur en chef du mensuel Trax et DJ Edouard Rostand connaît bien ce genre d’accrochages. L'homme fait partie de ceux qui ont implanté le festival Calvi on the Rocks et son “ADN électro” en Haute-Corse après la disparition de l’Amnesia, mettant un “coup de frein” à la venue de certains artistes. Au début, rien n’était simple. La faute à une vision encore “archaïque” de la musique électro dans le coin. “Lorsque j’ai présenté mon projet d’événement le maire m’a dit avec l’accent ‘Oh tu nous fais pas une ‘RAVE’, prononcé avec un ‘a’”, rigole-t-il. Il y avait une hostilité du public corse qui ne connait pas trop cette musique. Même les chambres d'hôtel refusaient de nous prendre des réservations de peur que ça parte en vrille. Ils nous voyaient comme des punks à chien”. Edouard n’est pas surpris. Lui qui trimbale sa chemise ouverte tous ses étés sur l'île rationalise la "dance attitude" qui existe en Corse d'une phrase : “c’est le pays des bals”. “Tous les weekends dans le villages tu as un groupe qui joue des reprises ou des chansons locales, replace-t-il. Quand tu écoutais de l’electro, tu devenais un ovni”. L’organisateur de Calvi on the Rocks en fait d’ailleurs l'amère expérience, lors de la première édition de “Calvi”, finalement autorisée. Ce soir d’été 2002, l’Acapulco, la plus grande boîte de Calvi, -qui a explosé depuis- s’apprête à accueillir Pedro Winter et DJ Mehdi pour un set de plusieurs heures. Sur les 1 500 personnes présentes ce soir-là, 250 sont des festivaliers. Mais après seulement 20 minutes, la prestation des deux pointures de la musique électronique se termine abruptement. La raison ? “Le DJ résident avait viré Pedro Winter des platines parce que ça ne collait pas avec leur musique, il ne passait pas les tubes de l’été, rembobine -t-il. Quand on est partis ils ont mis Bob Sinclar et compagnie… c’était ambiance boîte de camping”. Résultat de la course, les 250 festivaliers finissent dans une autre boite. “Le patron était trop content, on lui avait rempli sa boite avec des gens qui n’étaient pas là pour se taper dessus, lâche encore hilare Edouard. Il m’a harcelé ensuite pour avoir de nouveau Pedro Winter dans son club”.19814519_1169063529905188_603708523_o-1Avec le temps, Edouard Rostand a appris à relativiser ces péripéties  : “Ce genre d’histoires, ça a dû arriver des milliers de fois en Corse. Mais maintenant c’est fini”. Parole d’évangile ou déclaration « bucarone » ? “Beaucoup de mecs qui montent des collectifs ou des labels maintenant nous disent que c’est Calvi qui leur a éduqués les oreilles en quelques sorte” relance Rostand avec une évidente assurance. Pour Serge, il est désormais certain que “plus personne n’a peur de l’électro ici”. Toutes les boîtes ou presque font maintenant appel à des DJ locaux. Les nationalistes, eux, se font plus discrets. Après s’être fait la main à l’Amnésia dans les années 90, les grands noms de la scène électro sont maintenant invités partout, aux adresses incontournables de la nuit corse, entre Ajaccio et Bastia. De quoi permettre à Serge de revivre ses plus grandes soirées, même si cela ne sera jamais vraiment comme dans l’Amnesia, son club qui “a fait découvrir l’électro aux Corses”.