Greenroom

On a fait discuter le chanteur de Spoon avec son plus grand fan, Thomas VDB

D’un côté Spoon : fleuron du rock alternatif US, neuf albums à son actif. De l’autre, Thomas VDB : animateur, stand-uppeur, comédien et ancien journaliste rock. Le lien entre les deux ? Thomas VDB n’oublie jamais de dire que Spoon reste son groupe de référence. A quelques heures d’ouvrir pour les texans, Thomas VDB a proposé à Britt Daniel, leader de Spoon, de se poser dans les loges. Avec un objectif simple : discuter du lien, parfois paradoxal, qui unit une rock star à son fan numéro 1.  

« Je parle toujours du même groupe… C’est un groupe peu connu en France qui s’appelle Spoon. Tous les comiques que j’ai croisés connaissent Spoon, parce qu’à chaque fois dans les loges je leur dis ‘Hey, tu connais Spoon ?’«  Avant de se lancer dans l’art délicat du stand up et de la comédie, sur scène, au cinéma ou à la radio, Thomas Vandenberghe, désormais connu sous le blase Thomas VDB, a exercé le métier de journaliste rock. Plusieurs années au sein du défunt magazine Rock Sound. Un crochet par la rédaction du référentiel Rock & Folk où le garçon essaiera d’imposer à des vieux garçons en perfecto et Ray Ban ses marottes pop, Weezer, The Cult ou The Sparks.

On le sait, les rock critics, même rangés des bagnoles, ont des marottes que le commun des mortels ne saisit pas toujours. Mieux vaut prétendre contre vents et marrées que l’album de 1967, Safe as Milk de Captain Beefheart sera toujours plus important que le Sgt Pepper’s des Beatles sorti la même année. Savoir également affirmer avec la juste dose de mauvaise foi que The Damned a fait plus pour la cause punk que The Clash et les Sex Pistols. En bon ancien rock critic, Thomas VDB a décidé d’entretenir une passion sans équivalent pour Spoon, héros de l’indie rock US à la discographie aussi confidentielle que solide et preuve absolue qu’Austin, Texas, est bel et bien une enclave underground à l’échelle des Etats-Unis. Jusqu’ici neuf albums garnissent l’oeuvre de ce groupe mené par l’intransigeant Britt Daniel. Neuf disques dont certains petits chefs d’œuvres. Thomas VDB pourrait parler des heures et alimenter les analyses les plus folles sur les bienfaits de Kill the Moonlight (2002), Transference (2010) jusqu’au récent Hot Thoughts. Mais pour le moment, le garçon attend dans les loges de la Maroquinerie à Paris. Dans quelques heures, c’est lui qui ouvrira le concert de Spoon par vingt minutes de stand up à la demande du groupe. Mais avant ça, il a accepté de se remettre dans la peau du journaliste rock qu’il a été le temps d’une discussion serrée avec Britt Daniel. Le thème ? La singulière condition du fan de rock et tout ce qui se joue autour.

Britt Daniel : Récemment je me suis mêlé à la foule pendant ce festival à Arras, le Main Square, pour aller voir le concert de Radiohead. Quoi qu’on en dise, ça reste quand même un des groupes les plus importants de l’époque, un des seuls dont on peut être certain qu’ils laisseront leur nom dans l’histoire.

Thomas VDB : Et alors, ton ressenti de ce concert de Radiohead ?

Britt Daniel : Cette discussion va être écrite en Français ? Bon, je vais bien peser mes mots dans ce cas là… Ce festival restera une bonne expérience parce que le public est là principalement pour recevoir de l’amour, des vibrations d’amour à travers la musique. Partager un sentiment commun, en fait. Je ne dirais pas que c’est un truc de hippies, mais quasiment… Donc Radiohead transposé dans ce genre d’ambiance c’est, hum, disons, bizarre. Je ne crois pas vraiment que Thom Yorke soit tourné vers « le partage de l’amour » actuellement si tu vois ce que je veux dire. Radiohead ça reste clairement impressionnant sur scène, impossible de dire le contraire, mais je me pose la question : « Pour qui jouent-ils vraiment aujourd’hui ? Pour le public ? Pas sûr ? Pour eux ? Peut-être… » 

Thomas VDB : La première rencontre avec Britt, je m’en rappelle ça s’est passé au moment où vous aviez enregistré ce « Concert à emporter » pour le site la Blogothèque. Vous aviez enregistré trois titres du côté de Pigalle. Je crois que c’était en 2010, 2011 ou quelque chose comme ça (concert diffusé le 31 janvier 2011, ndlr). Comme je connaissais bien le mec qui a filmé ce conctert pour La Blogothèque, c’est lui qui m’a rencardé : « Si tu veux rencontrer les mecs de Spoon, je peux t’introduire. » Après le concert, je t’avais serré la main en bafouillant quelque chose dans le genre : « Hey nice to meet you, my name’s Thomas, I’m a big Spoon’s fan… ».

Britt Daniel : Je sais que nous devons quelque chose à Thomas parce que c’est lui qui, le premier, a parlé de notre groupe à la télé et à la radio en France. Vu notre minuscule niveau de notoriété dans votre pays c’est quand même quelque chose qui compte…

Thomas VDB : J’étais passé dans l’émission Le Grand Journal sur Canal + et je portais un t-shirt de Spoon. Le soir, après la diffusion je reçois un message du groupe sur Facebook : « Thank you Thomas ». Je suis devenu l’attaché de presse du groupe en France.

Thomas, tu n’avais jamais cherché à contacter le groupe avant ça, pour une raison ou une autre ? 

Thomas VDB : Bon, je vais raconter ma grande anecdote de fan de Spoon. Les premiers concerts du groupe auxquels j’ai assisté c’était au Brésil, à Rio de Janeiro puis Sao Paulo plus exactement. C’était la première fois que Spoon jouait là-bas. Donc, comme j’aime autant le Brésil que Spoon je me suis dit : « Il faut me payer ce voyage ». Enfin, récemment le magazine Rock & Folk pour qui j’avais déjà travaillé par le passé m’a proposé d’interviewer Spoon. Normalement, je ne fais plus d’interviews et je ne joue plus au journaliste rock, mais pour ce groupe j’ai fait une exception.

Ca t’es arrivé dans ta vie, Britt, de te retrouver dans une grande conversation informelle avec quelqu’un qui a été ton héros ? 

Britt Daniel : De façon inattendue, oui. Le plus marquant ça a sans doute été ce moment où je me suis retrouvé à parler avec Robert Smith, le leader de The Cure. Ca c’est passé ici, à Paris, en 2005. On avait été choisi pour faire la première partie européenne du groupe Interpol. C’était dans une très grosse salle, le Zénith. Bref, pendant le concert d’Interpol je me mets dans le public et je vois ce mec qui remue la tête. Il a une coiffure, disons, super identifiable, mais comme je le vois de dos je ne peux pas me douter qu’il s’agit vraiment de « l’homme ». Je me dis : « Putain, mais on dirait Robert Smith ! Impossible ! » Pour moi ce mec enthousiaste ne pouvait être qu’un mauvais clône. Quelques minutes plus tard un gars du management viens me voir : « Tu ne devineras jamais quoi ? Robert Smith est ici au Zénith à Paris ! » 

Thomas VDB : Donc tu es allé l’aborder ?

Britt Daniel : On s’est retrouvé après le concert dans les loges avec les musiciens d’Interpol. Je n’ai évidemment pas voulu en faire trop, pas l’importuner avec mes questions de petit fan, ni lui dire que tous ses disques avaient été si important pour moi quand j’étais encore un adolescent fan de rock. Puis une fille qui était backstage avec nous a lancé la conversation. On s’est mis à échanger sur la musique brésilienne. Il était très sympa, pas du tout dans la position de la star qui reste dans son coin. Il avait sa petite canette de bière à la main, il n’arrêtait pas de parler. Un type normal.

Quand tu étais journaliste rock, Thomas, tu adorais particulièrement le groupe Weezer. Tu te souviens de tes premières interviews avec le leader du groupe, Rivers Cuomo ? 

Thomas VDB : Je considère les deux premiers albums de Weezer comme des disques complètement intouchables. Après, un entretien avec Rivers Cuomo ce n’est pas exactement une partie de rigolade. Je dirais que c’est quelqu’un qui n’est pas super doué pour te mettre à l’aise. Tu lui poses une question et il va s’écouler, allez, quelque chose comme quarante secondes maximum entre le début et la fin de sa réponse.

Britt Daniel : Le genre de mec qui prend un air très grave, fait des longs silences et a l’air de se concentrer beaucoup avant de te livrer une réponse, mais qui finalement répond quelque chose comme : « Oui, peut-être, je ne sais pas… »

Thomas VDB : Un peu, oui. En tout cas, c’est difficile d’installer un dialogue avec lui. Dans un autre genre j’ai eu l’occasion d’interviewer Brian May, le guitariste de Queen, là encore un groupe très important pour moi. C’était à la fin d’un de ses concerts. Pas du tout les meilleures conditions pour une interview. Tu as tous les fans qui débarquent pour obtenir ce qu’ils imaginent être un moment privilégié avec leur héros. Toi, tu es journaliste, mais tu vas lui parler pendant deux secondes. Du coup, tu restes en retrait. Un fan par définition c’est quelqu’un qui a trop d’attentes que son idole ne pourra jamais totalement satisfaire.

Britt Daniel : Les gens qui attendent trop de toi et te le font savoir de façon directe, il faut s’en méfier. Je me souviens d’une fois où j’étais parti avec mon pote Bradford Cox, le leader de Deerhunter, voir Pavement en concert. Au moment où je rentre dans la salle avec Bradford quelqu’un se poste devant moi et m’empêche littéralement de rentrer : « Salut ! Hey salut ! Tu es Britt de Spoon ? Pourquoi tu ne me dis pas salut ? Tu cherches à m’éviter ? » Au début je suis très poli et je commence à parler avec lui, mais très vite je me rends compte que Bradford est déjà rentré dans la salle et que le concert va commencer. Donc, j’essaye de dire au mec qu’il faut que je rejoigne mon pote qui est à l’intérieur. Là, il se met en colère : « Mais tu te fous de ma gueule, putain, on vient à peine de commencer à parler. Pour qui tu te prends, mec ? » Normalement, je suis un type plutôt cool, mais là j’ai été obligé de le secouer.

Thomas VDB : Je ne sais pas si je peux me considérer comme un véritable fan, parce que je ne pourrais pas en demander trop à mes groupes et artistes préférés. Par contre, quand un groupe compte beaucoup pour moi je peux devenir collectionneur mais de façon vraiment extrême. Par exemple, pour Spoon j’ai dû traquer le moindre disque le plus rare sur internet. J’ai plusieurs versions de l’album Transference par exemple dont une que je garde comme un véritable trésor parce qu’elle m’a été dédicacée par l’ensemble du groupe. Je me souviens même avoir cherché pendant longtemps les enregistrements de l’ancien groupe dans lequel jouait Britt avec le batteur Jim Eno. Ils avaient sorti un EP trois titres super rare évidemment en 1992 ou 1993 (le groupe s’appelait The Alien Beats, ndlr). Bref, je sais qu’à l’occasion de l’interview, j’ai demandé à Britt s’il lui restait des copies de ce disque. Il m’a répondu : « Bien sûr, si tu veux je peux t’en envoyer ! » 

Il vous est déjà arrivé de demander un autographe ? 

Britt Daniel : En tout cas je me souviens le genre de petit fan de rock que j’étais pendant ma jeunesse au Texas. J’idéalisais complètement ces rockeurs qui passaient quotidiennement sur MTV. Pour moi, ils avaient un truc magique, presque irréel. Quelqu’un comme Billy Idol par exemple a fait une grande partie de mon éducation à la musique que je le veuille ou non. Bref, il y a deux ou trois ans on se retrouve invité à jouer dans un grand concert de Noël comme les promoteurs rock en organisent tellement aux Etats-Unis. On apprend qu’à l’affiche, il va y avoir Billy Idol. Je ne fais jamais ça, mais j’ai amené deux exemplaires en vinyle de mes disques de Generation X et de son single « Rebel Yell » pour lui demander des autographes à la fin du show. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça avec Billy Idol, plus de trente ans après. Normalement, aujourd’hui tu demandes un selfie. Après, pour une raison bizarre j’ai toujours pensé à l’époque où j’étais collégien : « Un jour je serai adulte, responsable et épanoui et je posséderai un autographe de Billy Idol. Ça sera une façon de boucler la boucle… » 

Qu’est ce que vous répondez à ceux qui pensent que les comédiens de stand up sont aujourd’hui les véritables rock stars ? 

Thomas VDB : Si c’est vraiment le cas, à mon avis ça ne tient qu’à une chose : Internet joue aujourd’hui le rôle pour la comédie que la radio a joué pour les rock stars par le passé. Quand des gens voient passer des extraits des émissions de Stephen Colbert ou de Louis C.K, ils ont l’impression que ces mecs défient l’ordre établi des choses par une vanne, mais à un niveau mondial. Ils font ce que les grandes rock stars faisaient avant. Le rêve selon lequel la musique pourrait changer le monde s’est évanoui avec la fin des années 70. Aujourd’hui, les gens ont des aspirations beaucoup plus raisonnables vis à vis des disques qu’ils aiment : ils veulent juste qu’ils améliorent un peu leur quotidien. Ce qui est déjà beaucoup, quand on y pense…

Britt Daniel : La comédie connaît certainement le même mouvement ascendant qu’a connu le rock et la pop dans les années 60 et 70. Aujourd’hui, je suis persuadé qu’un mec comme Dave Chapelle est confronté à autant d’hystérie de la part de ses fans que l’était, disons, un Mick Jagger. Et franchement ça ne me dérange pas du tout…