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Danser = vivre : le fanzine eDEN a compris les années Act Up comme personne

Danser = vivre : le fanzine eDEN a compris les années Act Up comme personne

Dans les années 90, eDEN est devenue la première publication française à se connecter au mouvement House. Résultat : ce fanzine, destiné à être le porte-voix d'un underground, est devenu mythique. Remise en perspective de cette histoire par le fondateur d'eDEN, Christophe Vix, et par Didier Lestrade, créateur d'Act Up Paris, journaliste et collaborateur fameux du fanzine. 

A Paris, en 1992, deux guerres font rage. L’une, menée par l’association Act Up, contre la maladie, le sida qui tue jeunes et vieux homosexuels dans l’indifférence du pouvoir politique. L’autre, engagée par le fanzine eDEN, contre les raves violentes où l’on meurt également, d’overdoses ou simplement d’ennui. Ces deux batailles, a priori distinctes et sans rapport, se répondent en réalité l’une à l’autre. eDEN, le fanzine, est le premier média à s’intéresser au mouvement house, la musique club en provenance de Chicago et New-York, qui timidement se fait une place dans la capitale française. Autour de lui gravitent des membres d’Act Up-Paris, les clubs gays étant les premiers à diffuser et promouvoir la house en France. Revenir sur cette période où la scène électronique parisienne ne s’appelait pas encore « French Touch » nécessite de se trouver de bons guides. Entretien, donc, avec Christophe Vix, fondateur d’eDEN et Didier Lestrade, premier président d’Act-Up et collaborateur du fanzine, qui témoignent d’une époque où la lutte pour les droits sociaux passait par les enceintes des clubs parisiens.

Comment s’est faite la rencontre entre Act Up et eDEN ? Vous étiez liés dès l’origine ?

Christophe Vix, fondateur d’eDEN : On a eu l’idée de créer eDEN un lundi soir, en 1992, devant l’hôpital Sainte Anne. Un de nos amis venait de faire une tentative de suicide. Il avait pris trop d’ecstasy dans une rave horrible et ça l’avait complètement bousillé. On a décidé d’écrire en réaction à cette scène techno-indus, violente, où les gens allaient plus pour se défoncer que pour écouter de la musique. On voulait promouvoir une scène house, plus joyeuse, qui véhiculait des valeurs. Pour le second numéro, on a proposé une page de pub à Act Up avec un slogan « Danser = Vie ». Ils en ont même fait des t-shirt !

Didier Lestrade, fondateur d’Act Up-Paris : Au départ, on ne peut pas vraiment dire qu'il y avait un lien entre Act Up et le fanzine eDEN fondé par des fans de house proches de ma bande d'amis. On les a rejoint après deux numéros car il était évident qu'eDEN était un super fanzine : joli format, belle impression et maquette parfaite. Au début, je voyais surtout eDEN comme une version française des fanzines anglais tournant autour du label Boy's Own. Drôle, irrespectueux, polémique.

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Christophe Vix, fondateur d’eDEN en 1992.

Quand on lit eDEN et quand on voit l’action d’Act Up, on sent un même sentiment de révolte, de quête de liberté mais aussi d’espoir. Le combat que menait Act Up contre le sida est-il comparable à celui que menait eDEN contre les raves pourries ?

C.V. : On avait une vision militante en commun. La techno industrielle était omniprésente à Paris. La house en France en 1992, c’était très confidentiel. La presse n’en parlait pas et les grands artistes comme David Morales ou Tony Humphries tournaient en Angleterre, en Espagne, en Italie… partout sauf en France.

D.L. : Oui, il y avait un esprit contestataire très fort à eDEN. On pouvait se permettre de dire des trucs super critiques sur les raves qui nous décevaient, sur la dilution du message d'origine de la house, sur les disques « cheesy » qu'il était facile de dénigrer même si on les adorait aussi. Il y avait une émulation dans le fait de dire les choses les plus impubliables. Je crois que l'époque était plus à la contestation et Act Up avait déjà imprimé son influence sur la ville de Paris. Il faut se rappeler le contexte du début des années 90 où la house s'est scindée en deux mouvements. Le premier où les gays étaient très présents et le second où tout de suite la techno est devenue énorme, européenne, et très hétérosexuelle. eDEN a donc fait office de lien entre les gays et les hétéros à un moment où les gens avaient un peu envie de se friter.

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Flyer d’une soirée organisée en 1993 par eDEN en partenariat avec Act Up-Paris. La programmation fait la part belle aux pionniers de la House music de New York et Chicago.

Est-ce que la scène musicale à laquelle s’intéressait eDEN était proche d’Act Up ? 

 D.L. : On aimait les mêmes genres musicaux, et Christophe Monier (fondateur d’eDEN, ndlr) était très puriste dans ses goûts. On aimait le garage, la house vocale, la deep house, le disco aussi. On rêvait de raves comme celles qu'on trouvait en Angleterre depuis 1987. On était très exigeants et en même temps très naïfs. On se disait que cette musique était politique et qu'il fallait la préserver.

C.V. : On avait tous pas mal voyagé et beaucoup d’étrangers écrivaient avec nous. Adelaïde Dugdale et sa copine « Spider », qui travaillaient avec nous sur le fanzine, étaient anglaises et connaissaient bien le milieu house britannique.

Quand on lit eDEN, on voit une ligne éditoriale très forte, une véritable conception de la fête. Est-ce qu’à la base, cette conception de la fête était revendiquée par les acteurs de la scène musicale ou est-ce vous qui avez interprété la scène house dans ce sens ?

C.V. : En 1992, la house music existe depuis presque neuf ans. En France, ça n’a pris qu’à partir de 1996 grâce à Daft Punk, alors que le disco était très populaire dans les années 1970. Les DJ, comme Dimitri from Paris ou Patrick Vidal, qui s’intéressaient à la house music étaient sur la même longueur d’onde que nous puisqu’ils ne parvenaient pas à trouver de véritable relais médiatique. À l’époque, dans la plupart des raves, on passait de la techno industrielle, c’est ce qui marchait. C’était une scène constituée de rockeurs reconvertis. Nous on était des marginaux.

D.L. : On a tous beaucoup voyagé, à Londres, à New York, à Ibiza et donc on avait déjà vu ce qui se faisait de mieux. Jérémy Bouthier était tout le temps à Londres, Patrick Vidal avait déjà une grande expérience, moi j'étais le seul de toute cette génération à être allé au Paradise Garage (club mythique de New York, ndlr) - donc le seul encore à ce jour - et puis radio FG attirait tous les meilleurs DJ sans compter que tout le monde ou presque avait une tranche horaire sur la radio. On en avait marre de voir que Paris était toujours à la traîne par rapport aux autres pays voisins. On était obsédés par New York, Chicago et Detroit et toutes les grandes villes anglaises avaient un style musical différent. On était sur les dents quoi !

eDEN était-il le seul fanzine dédié à la house ? Est-ce qu’il y avait d’autres commentateurs du mouvement à l’époque ?

D.L. : Il y a eu Tétu de Loïc Prigent qui était une brochette de photocopies noir et blanc agrafées, low budget, avec un fort esprit décalé breton. Tout a très vite viré au pastiche.

C.V. : Tétu a d’ailleurs donné Têtu que Didier Lestrade a lancé peu après avec Pierre Bergé ! Je me souviens surtout du magazine Coda, c’était un mensuel bien mieux distribué que eDEN. C’est Coda qui a vraiment ouvert la voie à des magazines comme Tsugi ou Trax. Et il ne faut pas oublier que Didier Lestrade tenait une chronique sur la house chaque semaine dans les Inrocks.

Est-ce que le magazine a eu une influence sur la scène house elle-même ?

DL : Je crois qu'il a eu un impact éthique sur la suite des disques qui sortaient chez Fcom (le label lancé par Laurent Garnier et Eric Morand en 1994, ndlr), qui a toujours été un label avec une forte déontologie de toute manière, ce qui n'a pas été le cas de la french touch plus tard. Il a eu un impact sur les disques que sortaient Barclay, avec Philippe Laugier. Mais faut pas trop rêver, eDen était un petit fanzine qui sortait de manière aléatoire, il y a eu peu de numéros, on était très marginaux. Je crois plutôt que cet esprit exigent a marqué les carrières des gens qui sont passés par eDEN, on a tous gardé une certaine pureté intellectuelle. Quand on voit le travail de Michael Amzalag (Directeur artistique chez eDEN puis fondateur de M/M Paris, ndlr), il y a toujours la genèse d'eDEN dans ce qu'il fait même si aujourd'hui il jongle avec des budgets immenses.

C.V. : Le mouvement house ne nous a pas attendu pour évoluer. eDEN était quand même un magazine assez confidentiel alors je pense qu’on a plus accompagné le mouvement qu’on ne l’a influencé. Mais on fait tout de même partie de l’histoire de la house maintenant. Beaucoup de magazines étrangers continuent de nous citer.

Est-ce que les DJs de cette époque dont témoigne eDEN étaient proches de Act Up ?

D.L. : Act Up avait toute une organisation de sponsoring qui allait dans toutes les directions : groupes de rock comme Noir Désir, variété classique comme Barbara, théâtre queer comme les Caramels Fous. Mais c'est avec la house que nous avons vraiment identifié le mouvement activiste. Il fallait marier les deux courants culturels de leur époque, et puis surtout c'était notre musique préférée, celle qui avait un avenir, celle qui aspirait à changer le monde, comme le rap dans les années 80. House et Act Up étaient des moteurs de changement, donc d'espoir. Au fil des années, c'est Patrick Vidal qui est devenu notre ambassadeur parce qu'il est très fidèle, parfois ça me gênait même de le voir continuer à faire des soirées de soutien pour Act Up.

C.V. : Patrick Vidal qui a d’ailleurs participé au fanzine. Beaucoup de DJ ont participé à eDEN d’ailleurs, DJ Deep écrivait pour nous ! Alan Braxe aussi. Le lien s’est fait avec les artistes parce qu’on était distribué chez beaucoup de disquaires comme Bonus Beat ou TSF. Et le fanzine était vendu avec une compile CD. Pour le numéro 8 qui n’est jamais sorti, les Daft Punk nous avaient fait un edit de leur morceau « Alive ». On prévoit de sortir le numéro un jour.

What about this love, de Larry Heard AKA Mr Fingers, extrait de la bande originale du film 120 battements par minute

Quels lieux sont emblématiques de l’époque ?

D.L. : Le Queen et le Rex Club étaient les partenaires réguliers. Tous les bars et les clubs étaient sollicités dans une version gentille de l'impôt révolutionnaire. Beaucoup d’endroits étaient partenaires, mais ça s’explique car il faut aussi se rappeler que le milieu des années 90 étaient le moment le plus dur de l’épidémie du sida. C'est aussi sur ce rappel que 120 battements par minute (le film de Robin Campillo primé à Cannes, ndlr) est réussi. La poésie de la musique avec "What About This Love" de Mr Fingers est un bon exemple. Pourquoi Campillo et Arnaud Rebotini ont choisi ce morceau parmi tant d'autres ? Il parle déjà de quelque chose de perdu, et vers 1995 nous avions tous perdu quelque chose d'important : notre jeunesse sans tache, notre intrépidité.

C.V. : Oui, le Rex, bien sûr ! J’ai été light jockey là-bas pendant un moment ! Il y avait aussi la Luna et les soirées de Laurent Garnier à la Locomotive dans le 18e arrondissement.

La house, pour vous, c’est nécessairement un mouvement gay ?

 D.L. : L'origine gay de la house est précisément ce qui l'a rendue internationale mais aussi la raison pour laquelle elle a été si critiquée au départ par les médias. Tous les disques de Chicago avec "Jack, Jack your body" c'est clairement un message gay afro-américain. Toute la musique du Paradise Garage, de Tony Humphries, même de Marley Marl sur WBLS à New York, c'était une musique 100% gay qui était déjà le prolongement de la Hi-NRG des années 80 et de toute la pop danse synthétique anglaise, de Bronski Beat et New Order. de l'Italo disco aussi bien sûr.

C.V. : A l’origine c’est tout à fait vrai de dire que la house a été promue par les minorités gays. Mais le mouvement est rapidement devenu populaire et est sorti des réseaux homosexuels. Par exemple, Dance Mania à Chicago est un label qui rencontre le rap et qui produit de la ghetto house dès 1994 avec des messages assez sexistes.

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La couverture du premier numéro de eDEN. Le magazine était édité en petit format qui pouvait rentrer dans la poche d’un jean.

Est-ce que cet engagement militant n’est pas typique de la house parisienne de l’époque ? On a l’impression qu’aux États-Unis, à Chicago ou à New York, l’aspect militant est bien moins présent.

D.L. : C'est parce qu'Act Up à New York n'a pas fait aussi bien le lien entre la house et l'activisme. Bien sûr, il y a eu Keith Haring et tous ses dessins qui ont eu un impact immense sur le clubbing. Il y avait des messages ou des fêtes organisées pour le décès de tel clubber ou de telle star du voguing. Ça nous impressionnait beaucoup. C'était fondamental dans le succès communautaire des clubs de Junior Vasquez par exemple. Mais en France on a théorisé beaucoup plus cette relation entre militantisme et house parce que les trois fondateurs d'Act Up étaient des journalistes déjà engagés dans la promotion de la house.

Beaucoup de collectifs remettent les soirées alternatives à la mode en s’éloignant des clubs, en organisant des soirées plus informelles à l’extérieur de la ville. Est-ce que ce sont les eDEN d’aujourd’hui ?

D.L. : Je ne les connais pas car je suis désormais une vieille, j'ai 59 ans et franchement je vis à la campagne, je suis largué. Des fois j'aimerais être plus jeune pour les connaître car la banlieue est forcément excitante et les garçons si beaux de nos jours… mais ce sera pour une autre vie. Je crois que si ces collectifs refusent d'attendre, dans leur envie de se démerder tout seuls, de sortir des frontières identitaires, de mélanger les gens et avoir une approche plus punk du clubbing, alors ils sont effectivement le prolongement d’eDEN.

C.V. : Aujourd’hui, il y a des collectifs d’artistes engagés comme Champ Libre par exemple, mais il est vrai que plus personne n’écrit en suivant une ligne éditoriale. Il n’y a plus réellement de production écrite comparable à ce qu’on a pu faire à l’époque d’eDEN. Enfin, à ma connaissance !