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Six spécialistes analysent le phénomène Jul : « c’est devenu Dark Vador »

Facile d’évacuer le blockbuster Jul d’un revers de la main pour des raisons de goût. On peut aussi entrevoir derrière le succès inespéré de l’auteur de « Tchikita » quelque chose qui ressemble à un bon gros phénomène pop et sociologique. Chiffres de vente colossaux, indépendance, ancrage marseillais et inspirations variet’ de plus en plus décomplexées… Voilà peut-être la meilleure façon de comprendre son nouvel album Je ne me vois pas briller. Et tant pis pour ceux qui n’aiment pas l’OVNI. 

 Casting :

-Michel Bampély, sociologue de l’art à l’EHESS

-Mehdi Maizi, animateur chez OKLM Radio, responsable éditorial rap pour Deezer

-Yérim Sar, journaliste pour Noisey

-Shkyd, beatmaker et bloggueur

-Julien Valnet, auteur du livre « Mars : Histoire et Légendes du Hip Hop Marseillais »

-Benjamine Weill, philosophe spécialisée sur le rap et les questions sociales

L’an dernier, Jul était l’artiste le plus streamé en France, avec plus de 600 millions d’écoutes en cumulé sur Deezer, Spotify et Apple Music. Comment expliquez-vous un tel raz de marée ?
Michel Bampély : Jul est un chanteur populaire dans le sens noble du terme, c’est-à-dire un artiste possédant un large public, distribué à des larges audiences et bénéficiant de la force commerciale de l’industrie musicale. Il est à la musique urbaine ce que Luis Mariano fut à l’opérette ou Salvatore Adamo à la variété française. Les millions d’écoutes qu’il cumule s’expliquent par la mondialisation du rap français qui s’exporte désormais à l’international, en libre circulation grâce à Internet.

Julien Valnet : Depuis que l’industrie musicale existe, on a toujours eu de la variété : les yéyés dans les années 60, Joe Dassin et Claude François dans les années 70, Alliance Ethnik dans les années 90. Jul s’inscrit dans cette veine-là. Il a beaucoup à voir avec Joe Dassin, avec ce côté variétoche grand public.

Michel Bampély : Il symbolise un peu la domination du rap de divertissement sur le rap conscient et le rap lettré qui ont pratiquement disparu des médias mainstream. Le rap est la musique qui s’est adaptée à l’évolution du marché en puisant son inspiration dans les sources infinies de la musique électronique, la pop, la variété et la world music. Le discours s’est simplifié, formaté, et vidé de sa substance subversive pour partir à la conquête de la planète.

Shkyd : Ce qu’il est en train d’accomplir en termes de réussite commerciale n’a pas d’équivalent en Europe pour un jeune artiste indépendant. Et puis Jul est le meilleur beatmaker français actuel, celui qui comprend le mieux l’époque. Il a une vraie science du hit.

Mehdi Maizi : Je crois aussi que Jul a un public acquis à sa cause. Sa relation avec ses fans est très forte, ça dépasse l’entendement. Je suis allé le voir en concert au Zénith de Paris l’année dernière. A la sortie, je voyais plein de petites filles. Elles disaient qu’il était trop beau et qu’elles étaient amoureuses de lui, comme on peut l’entendre après un concert de Michael Jackson, Kendji Girac ou Liam Payne. D’habitude, quand je sors d’un live d’un rappeur que tout le monde adore, les filles disent juste que c’était un bon concert. Si cet attachement existe, c’est parce que le gars est attachant.

Est-ce sa sincérité à toute épreuve qui fait son succès ?
Yérim Sar : C’est vrai que j’ai accroché au personnage avant d’accrocher à sa musique. Au début, je l’avais comparé à Butters dans South Park, pas seulement pour la crête, mais parce qu’au départ, tu le prends pour un con, tu as envie de te foutre de sa gueule. Et plus tu te rapproches du personnage, plus tu le trouves touchant.

Benjamine Weill : C’est un anti-héros, un chroniqueur urbain. Il décrit ce qu’il voit, sans fioritures, sans métaphores, sans l’encenser ou le dénigrer. Jul montre la vie d’un mec de cité à Marseille. Il parle tout le temps à la première personne, parce qu’il est juste là pour dire : « voilà ce que je vois, ce que je vis ».

Yérim Sar : Il m’expliquait en interview que pour lui, faire un egotrip, c’était juste rappeler aux gens qu’il savait rapper. Par contre, le mensonge, dire qu’il possède des choses qu’il n’a pas vraiment ou qu’il est le plus fort, il ne veut pas le faire. Il estime que ce n’est pas honnête. Dès lors, est-ce qu’il n’est pas trop sincère pour ce milieu ?

Shkyd : Jul n’agit pas comme une star. Il fait de la musique comme si ça n’avait pas marché. Sur ce point, il ressemble à J. Cole. Tous les deux sont calmes et produisent leurs morceaux dans leur coin. Tu ne les verras jamais dans les médias pour autre chose que ce qu’ils font. Chez eux, il n’y a pas de quête de starification. Jul n’a fait que quelques concerts dans sa vie, alors qu’il pourrait propulser son rap à un autre niveau en enchaînant les dates. Mais je ne crois pas qu’il ait envie de cette vie-là.

 A mort l’argot

La clé de son succès, n’est-ce pas aussi son ancrage marseillais, le soutien de toute une ville ?
Mehdi Maizi : Je suis un grand fan du rap marseillais et de son âge d’or dans les années 90. C’est vrai qu’hormis les Psy 4 de la Rime et Soprano, il y a eu un grand flou artistique dans les années 2000. Jul a clairement été l’un des premiers à remettre les projecteurs sur le sud.

Yérim Sar : Lorsqu’il est arrivé, les têtes d’affiches marseillaises essayaient de se rapprocher de n’importe qui, n’importe où. Il y avait des figures comme Soprano ou Alonzo mais l’on ne peut pas dire qu’il y avait alors une réelle identité correspondant à la ville. Comme Jul n’a aucun filtre, il ressemble à une espèce de photocopie intégrale des quartiers populaires de la ville. On va dire « c’est ridicule, la mèche, le jogging« , mais si tu te balades là-bas, tu verras des mecs avec ce look ! Et puis Jul utilise à mort l’argot de Marseille, alors que les autres se l’interdisaient. Il écrit comme il parle. Pour un Marseillais, c’est tout à fait normal de le propulser en haut : c’est lui qui rappe le plus fidèlement sa ville.

Julien Valnet : IAM, Fonky Family, 3ème Oeil, Keny Arkana, Psy 4 de la rime, Sch… Tous les artistes marseillais ayant cartonné ont été produit à un moment donné par la grosse industrie du disque. IAM a été signé en 1991 sur La Belle Noire, subdivision de Virgin. Aujourd’hui, Sch est sur Def Jam. Il y a eu des initiatives indépendantes, mais elles n’ont jamais été réellement couronnées de succès. Quelque part, le succès de Jul en indé est un cas unique dans le rap marseillais.

Ce lien avec les fans, est-ce dû également à son utilisation très fréquente et très personnelle des réseaux sociaux ?
Yérim Sar : Sa sincérité fait qu’il a solidifié sa fan base. Alors que n’importe quel rappeur se pose mille questions sur sa manière de communiquer, la pochette qu’il doit poster, ce qu’il doit faire ou ne pas faire, Jul parle directement, comme il parlerait à ses potes. Une meuf s’est scarifiée « Jul » sur le bras, comme les fans de Justin Bieber, et elle lui a envoyé la photo. Il a répondu direct : « Merci c’est gentil je suis très touché, mais s’il te plait, arrête, tu vas te faire du mal« . Il demande aussi souvent à ses fans ce qu’ils pensent de son travail. Un mec lui dit qu’il allait peut-être lasser à force d’être aussi productif, de sortir autant de sons. Jul a répondu : « vous avez raison, je vais faire attention et ralentir un peu ». C’est l’innocence à 300%.

Shkyd : Le seul rappeur que j’ai vu communiquer autant avec ses fans sur les réseaux sociaux, c’est Lil B. Il était en interaction totale avec son public, à répondre aux commentaires, à suivre ses fans sur Twitter. Jul est arrivé à un moment où les artistes se sont rendus compte qu’il ne servait plus à rien de forcer niveau communication. Le public veut juste être sûr de pouvoir interagir directement avec l’artiste. S’ils lui font une blague, les fans aiment savoir qu’il y aura peut-être un retweet.

Mehdi Maizi : Quand je vois passer un post de Jul, j’ai envie de liker direct, parce que je le trouve marrant, sincère. A chaque fois qu’il publie, des internautes font des captures d’écran en écrivant : « Comment haïr ce gars là? » Effectivement, tu peux détester sa musique, mais c’est très compliqué d’haïr le mec.

Et pourtant, sur les réseaux, Jul catalyse les critiques, de la part de certains amateurs de hip-hop à l’ancienne comme d’une frange du grand public… Pourquoi tant de haine ? 

Mehdi Maizi : Historiquement, il y a quand même ce morceau où Jul dit « Te déshabille pas je vais te violer ». C’était une énorme maladresse, et ça a quand même été un problème, je pense, dans la présentation de Jul au grand public. Beaucoup de gens se sont dit : « C’est donc ça la nouvelle star du rap français? Un type qui dit ‘je vais te violer’ à une fille? » Pas génial quoi.

Shkyd : Le commentaire le plus liké de la dernière vidéo des BB Brunes dit : « Dommage qu’ils ne soient pas suffisamment reconnus à leur juste valeur et que les chaînes télé préfèrent diffusés des clips de Jul tourné en cité ». Jul est devenu un point Godwin. C’est devenu Dark Vador. Tu n’as pas besoin d’avoir vu Star Wars pour savoir que Vador est le méchant. Détester Jul, c’est une opinion facile pour les gens qui font semblant d’avoir du goût.

Benjamine Weill : Tu te retrouves face à quelqu’un qui clive. Les personnes n’arrivent plus à penser autrement que dans le binaire. A partir du moment où quelqu’un clive autant, cela veut dire qu’il fait paradoxe, qu’il donne à penser sur la musique rap. Et pourtant, on ne pense pas…

Yérim Sar : Par son succés, sa productivité, le fait qu’il ait un public, Jul est le plus à même de cristalliser cette haine de la nouvelle école. Ceux qui passent leur temps à faire des commentaires pour lui taper dessus pensent que Jul annule le « vrai rap » par son existence. Alors que bien sûr, tu peux avoir un Jul cohabitant parfaitement avec un Booba ou un Nekfeu. En 2017, le rap n’a jamais été aussi diversifié.

Medhi Maizi : Il est en train d’arriver en France ce qui se passe aux Etats-Unis depuis bien longtemps. Ce débat sur Jul et PNL, ce que certains pensent être « la dégénérescence du rap », avait lieu à New York en 1995. Ils pensaient alors que les rappeurs du sud, comme Outkast, ne faisaient pas du bon rap. C’est un débat à la con puisqu’aujourd’hui, on est tous d’accord pour dire qu’Outkast est l’un des plus meilleurs groupes de l’histoire du rap, si ce n’est le meilleur.

Yérim Sar : Ce qui est plutôt drôle c’est quand ces mêmes personnes découvrent des featurings entre Jul et des rappeurs « classiques ». Ils ne savent plus vraiment où se situer…

Ce côté cheap

Et la musique de Jul, qu’a-t-elle de si particulière ?
Yérim Sar : Chez lui, il y a une sorte de melting pot d’influences complètement décomplexées : de la variété des années 80, du raï, du reggaeton… En interview, il peut dire qu’il écoute Céline Dion ou Alessio, un chanteur italien qui apparaît dans la série Gomorra. Alors que d’autres rappeurs écoutent ce genre d’artistes, mais ne vont jamais te le dire et encore moins faire de reprises de « Barbie Girl ».

Shkyd : Chez Jul, il y a un côté funk années 80, post-période disco, très direct. Dans son dernier single, on sent une petite inspiration venue de « Somebody’s Watching Me » de Rockwell avec Michael Jackson. Cet héritage funk a toujours été très présent dans le rap marseillais. Dans l’album Mode de Vie Beton Style du Rat Luciano, tu entends cette signature : des sons microscopiques de faux instruments sur des rythmes simples, avec des sonorités funk.

Julien Valnet : L’album solo du Rat est construit sur des samples de funk années 80, voire variété. La Fonky Family a aussi énormément pioché dans ce répertoire. Mais de là à faire un lien Fonky Family-Jul, je ne m’y risquerais pas… D’autant plus qu’il est établi que le rap marseillais de la grande époque était surtout « piano-violon ». Ici, on dit « pialon ».

Shkyd : L’autre parallèle à faire, c’est entre la manière dont Jul fait sa musique et celle dont Pharell produisait au tout début des Neptunes. Chez Jul, on entend de fausses guitares ou de fausses cloches. Ce côté cheap, on le retrouvait aussi dans les morceaux des Neptunes du début : « I Just Wanna Love U » de Jay-Z, les morceaux qu’ils produisaient pour Noreaga, Clipse ou Nelly. On entendait constamment un son de faux clavecin, cheap à mort, sur des rythmiques très simples.

Yérim Sar : Même si Jul fait des singles pour les boîtes, il y a dans ses textes un fond triste, très mélancolique. On aime bien ça en France. Jul, c’est le mec triste qui danse. C’est aussi comme ça que Stromae s’est fait connaître.

Mehdi Maizi : C’est quelque chose de générationnel, qui a commencé fin 2009 aux Etats-Unis avec Lil B ou, à un niveau plus pop, Drake. Pareil pour PNL, même si ils le font pas de la même manière, il y a cette mélancolie, quelque chose d’assez dépressif dans leur musique.

Benjamine Weill : Ma fille de 15 ans a demandé à ses copains ce qui leur plaisait chez Jul. Ils lui ont tous répondu : « c’est entrainant, ça fait kiffer« . C’est tout. Jul renoue avec l’aspect purement divertissant de la musique. Même dans ses textes, il vient raconter que cette jeunesse n’a plus envie qu’on vienne lui expliquer comment elle doit vivre. Elle est peut-être moins investie socialement, politiquement, mais cela ne veut pas dire qu’elle n’a pas d’avis. Elle voit que lorsque tu vas manifester contre la loi Travail, tu as derrière le 49.3, et en plus tu te fais taper dessus. Donc finalement rester dans ton quartier pour faire ton propre business, ce n’est pas plus mal. C’est aussi cela qu’exprime Jul.

Plus largement, quelle influence a-t-il sur le rap français ?
Mehdi Maizi : Quand j’interviewe des rappeurs, on me le cite souvent en exemple de productivité. Son héritage dans le rap français sera peut-être d’avoir secoué tout le monde. Les rappeurs se sont dits qu’ils devaient enchaîner, parce que Jul a mis la barre très haute. Sofiane a sorti deux albums en quatre mois, Lacrim a sorti un nouvel album et bosse déjà sur la suite. Jul n’a pas inventé la productivité dans le rap, mais il l’a dynamité en France.

Shkyd : Il a aussi décomplexé le concept même de l’instrumental, que l’on avait mis sur un piédestal en France. Il a su remettre le beat à la place où il était censé être à la base du hip-hop. Les premiers mecs dans les block parties posaient sur des boucles de funk. Ils s’en foutaient de l’instru, la musique devait tourner, peu importe la complexité du résultat. Ce qui comptait, c’était la prestation de l’interprète. Il y a de ça dans Jul : l’instrumentale est juste le véhicule pour que lui défonce tout, qu’il ait de l’attitude, du style, des super mélodies. Ce qu’on retrouve aussi chez MHD.

Mehdi Maizi : Ma crainte, c’est qu’il ait atteint l’apogée avec ses concerts au Zénith et son tube « Tchikita ». Mine de rien, à ce niveau-là, le cycle d’une popstar ne dure pas éternellement. Cela fait quatre bonnes années que ça dure et qu’il progresse, mais combien de temps peut-il tenir, avec une telle productivité et autant de succès, sans s’essouffler et sans lasser son public ?