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72 h de punchlines, de maillots du PSG et de contrastes au Main Square Festival

72 h de punchlines, de maillots du PSG et de contrastes au Main Square Festival

 

Au Main Square, il y a certes des ch'tis et des friteries. Mais il y a aussi, et surtout cette année, un talent pour attirer les énormes pointures qui se font rares dans les festivals français : System Of A Down, Major Lazer et Radiohead. Ce week-end, pour la huitième édition du festival au sein de la Citadelle d'Arras, nous y avons donc lâché notre journaliste, armé de son dictaphone et d'une perfidie toute relative, avec une consigne : laisse traîner tes oreilles.

 Vendredi, jour 1 :

12h : Les festivaliers commencent à arriver en masse à la gare. Première étape obligée, rallier la fameuse Grand Place qui donne son nom au Main Square, où un truck municipal ose diffuser une reprise du générique de Dallas, ici remplacée par « AR-RAAAS ». Le signal d'un week-end placé sous le signe du laissez-aller.

15h30 : System Of A Down, Green Day, AC/DC, Iron Maiden... Les pulls et T-shirts noirs de gros rockeurs sont de sortie aujourd'hui. Au milieu de cette faune, une stagiaire en agence de com' dans le 11ème arrondissement parisien prend peur : « C'est bizarre, ils sont où les bobos ? »

17h30 : Tous les ans le même émerveillement devant la beauté de la Main Stage du festival, située dans la Citadelle d'Arras dont les murs sont classés à l'Unesco. C'est The Inspector Cluzo, un duo d'agriculteurs gascons, qui l'inaugure avec bruit : « Monte le son, c'est pas Rock en Seine ici ! » demande le chanteur. D'Arras à Mont-de-Marsan, la même cible.

19h15 : Première claque du week-end avec l'énergie hooligan et garage rock de Franck Carter & The Rattlesnakes. Ce pur lad britannique au verbe drôle et cinglant propose de lancer une séance de crowdsurfing uniquement réservée aux femmes : «  Le premier mec qui tripote, je vous jure, je lui coupe le sexe et je joue au foot avec ». Droit au but.

20h50 : La nuit n'est pas encore tombée et on en est déjà à cinq séances de pogo. Devant Don Broco, un photographe profite de l'effusion pour inviter une fille en coulisses. Elle ne décline pas.

22h : Coulisses toujours, avec Vitalic cette fois qui nous reçoit rapidement dans sa loge. Chemise tropicale, crâne bien huilé, le vétéran de l'électroclash française est décontracté quelques heures avant de balancer son gros set qui tâche. L'occasion de lui demander si le titre de son célèbre premier album, OK Cowboy, est une référence à la tête d'affiche du week-end. Réponse négative : « En 1997, j'étais plus branché par le Homogenic de Bjork, et sa manière de concilier violons et beats électros, l'album est incroyable. Et puis évidemment, il y a le Homework de Daft Punk. Je les avais vu deux ans plus tôt à Dijon, ma ville, et ça avait changé ma vie ». 1997, sacrée période.

00h15 : Sur la Green Room, Soulwax délivre le meilleur concert électro du week-end avec ses trois batteries et son impeccable alchimie de groupe qui peut faire penser à LCD Soundsystem. « Ils tombent pas dans le piège de l'électro parisienne eux » nous assène une jeune femme pourtant francilienne. C'est à dire ? « L'électro parisienne, c'est du linéaire fait pour les clubs branchés qui fonctionne que si tu prends des trucs. Tu vois, moi j'ai vu Fakear à Tours devant 150 personnes, c'était encore personne, et sa musique était riche, inspirée de ses voyages. Depuis, il s'est adapté au son parisien parce que c'est là qu'il se gagne du fric, il est devenu chiant ». Ici, c'est pas Paris.

 

Samedi, jour 2

11h : Réveil matinal pour ceux qui veulent profiter du marché d'Arras avec, en cadeau, un Beffroi qui se met lui aussi au rythme du Main Square : au calme, les cloches jouent des mélodies de chansons populaires, dont le « No Surprises » de Radiohead. Surréaliste.

15h : Ils sont passés où les pulls métalleux ?

17h15 : En coulisses, on défie le leader de Cage The Elephant à une partie de baby-foot au meilleur des cinq buts. Il choisit les bleus, parce que son surnom est « baby blue », une expression anglaise pour désigner les mélancoliques. Rapidement, l'Américain mène 2-0, avant de se faire rattraper, l'occasion de lui faire découvrir le sens profond du mot « remontada ». Mais pas de miracle, il conclut direct. Pire : on perd sur un foutu but contre son camp bien dégueulasse.vald17h50 : Revanchard, on défie aussi Vald au baby-foot. Il préfère se poser sur un transat. Il faut dire que le football doit le saouler en ce moment : son dernier clip où il pose en maillot du PSG au Stade Vélodrome n'a pas été publié sous la pression de certains fanas du club et de la mairie de Marseille elle-même. Pour la première fois, le rappeur francilien revient sur cette histoire avec nous : « C'est n'importe quoi, il y a eu trop d'insultes sur les réseaux sociaux, c'est fou. Au début, ça m'a rendu triste quand même : je ne veux pas énerver les gens, et si c'est le cas, c'est que je ne me suis pas fait comprendre et alors je me demande 'merde, c'est où que je me suis raté ?' Bon, là, pour le coup, j'ai bien fait le point, et je n'ai pas beaucoup merdé quand même. Par contre, j'ai appris à quel point le football est très fort pour les gens. On peut parler de religion, on aurait dit que j'avais violé leur daronne ! » On lui demande alors s'il va pas tout de même sortir le clip. « On va voir, des choses se préparent... ». Une pause, puis un grand sourire coquin. « Il paraît que beaucoup de gens veulent me voir avec un maillot du PSG... »

19h50 : Un des grands moments du week-end : la performance de « Human » par Rag'n'Bone Man, un énorme tube empli de douceur romantique.

20h50 : Tout aussi romantique, Vald prend la succession du soulman anglais sur la Green Room avec « Il a pas dit bonjour, du coup il s'est fait niquer sa mère ». Bah ouais, mais bon, il a pas dit bonjour aussi.

21h10 : C'est vraiment le bordel. Trois cercles de la mort sur une même chanson. Dedans, des minots, des gens torse-poils et des masques de licorne. Vald : « Ah ouais, en fait même pas besoin de musique, je vous laisse seuls et vous sauterez quand même ».

21h45 : « Eurotrap » laisse sa fosse en miettes. Sur l'autre scène, Die Antwoord les ramasse. Avec leurs beats techno, danseurs costumés et jets de fumée, la soirée devient franchement décadente.

22h30 : Une maman croisée à côté de sa fille : « Je ne comprends pas ».

23h : Kungs pratique le genre de DJ set qu'on enseigne dans les campings l'été venu. A preuve, l'enchaînement « Seven Nation Army » et « This Is The Rythm Of The Night ». Les jeunes sont toujours aussi remuants. Pour eux, il y a encore le gros carnaval de Major Lazer et la dubstep boum-boum de Dirtyphonics. Pensée aux mamans.

Dimanche, jour 3

14h : Le dimanche, c'est Téléfoot. Alors on tape la discute avec le responsable de la buvette du Arras Football Club, située à quelques mètres de l'entrée du festival. Évidemment, ils ont ouvert tout le week-end pour se faire un peu de chiffre, comme tous les ans : « Il y en a qui restent toute la journée sur notre terrasse, parce qu'on entend la musique d'ici, nous raconte-t-il, hilare. Des gens qui ont payé leur place hein, mais qui sur les trois jours préfèrent en faire un avec nous, à l'aise et pour moins cher ». Son meilleur souvenir de Main Square ? Le quart de finale de l'Euro 2016 qui oppose, en plein festival, le Pays de Galles à... la Belgique, voisins qui viennent en masse tous les ans. « L'ambiance était folle ! Ils étaient plusieurs dizaines à venir regarder le match sur notre télé, et je peux te dire que je n'ai pas souvent vu des gens consommer autant ! » Malheureusement pour eux, la Belgique, favorite, a perdu. L'hôte rajoute : « J'en ai vu pas mal pleurer ».greenroomstage16h15 : Changement d'ambiance par rapport à la veille avec une programmation axé rock indé. Avant Radiohead, le groupe le plus célébré par la presse des vingt dernières années, voici Spoon, le groupe le plus consistant des années 2000 selon la critique américaine (d'après les données du site Metacritic). No Surprises donc : une heure de concert, que des bonnes chansons.

18h20 : Toujours à la Green Room, solo de pipeau chez The Lemon Twigs, puis morceau de clôture où le leader doit changer deux fois de guitare pour cause de problème de sangle, le tout sans s'interrompre. On ne dirait pas comme ça, d'autant que ce n'est pas évident à décrire, mais c'était peut-être les deux moments les plus rock'n'roll du week-end.

18h50 : Pour Radiohead, les Anglais ont évidemment fait le voyage. L'un d'eux nous confie qu'il a voté pour le Brexit : « Je ne le dis à personne, mais oui, je ne veux pas qu'un migrant accueilli par l'Italie puisse venir tranquillement en Angleterre. On est déjà 60 millions sur une petite île... Par contre, quand je vois cette magnifique entente entre Anglais et Français ici, oui je regrette ».

19h00 : « Bon, La Femme, c'est sympa, mais c'est bientôt fini. On part manger, on avance pendant Savages, et là on sera bien pour Radiohead ».

20h30 : « Et beh, ça déchire Savages quand même »

21h15 : « On est placés parfaitement là ! »

21h20 : « Putain, je dois pisser »

21h50 : Radiohead est sur scène. Écrans noirs, silencieuses notes de piano, « Daydreaming ». Les non-connaisseurs sont refroidis.

22h45 : Un jeune homme se pisse dessus. Le connaisseur ne veut rien rater.

00h00 : Radiohead part sous une ovation polie. On le comprend. Outre un volume trop bas, le groupe a choisi ce soir une setlist exigeante : du côté d'OK Computer, pas mal revisité à l'occasion de son vingtième anniversaire, les ténébreuses « Exit Music » et « Climbing Up The Walls » ont été préférées aux plus consensuelles « Lucky » et surtout « Karma Police », sans compter l'éternelle chimère « bouh, ils ont pas joué Creep ». Il suffit de jeter un coup d’œil à la page Facebook du festival pour s'en rendre compte : le grand public s'est ennuyé. De notre côté, on gardera en tête une bizarrerie si réjouissante quand on sait qu'elle est jouée devant 50 000 personnes, et un choix de morceaux qui a offert une belle part aux penchants politico-paranoïaques de Radiohead avec notamment le manifeste rouge-vert « The Numbers » et un dernier rappel composé de « You and Whose Army ? », « Weird Fishes » et « Paranoid Android ». En 2017, ce sont de ces chansons dont on a besoin.