Greenroom

Gauche radicale et Irlande libre : les années IRA de John Lennon

Comme Paul McCartney et George Harrison, John Lennon était, par son père, d’ascendance irlandaise. Dans les années 70, en pleine période activiste, l’auteur d’Imagine aurait entretenu des relations avec l’Irish Republican Army (IRA). Il aurait prévu deux concerts sur la terre de ses aïeux et aurait, selon certaines sources, financé l’une des factions du groupe paramilitaire. Une étrange histoire de politique et de rock qui se raconte encore aujourd’hui du bout des lèvres.

Juin 1972. Moins de trois ans après son départ des Beatles, la carrière solo de John Lennon a déjà des airs de sans-faute. Jusqu’au troisième album, Some Time in New York City, immédiatement qualifié de « suicide artistique » par le magazine Rolling Stone. Il faut dire que ce disque est celui de l’engagement politique du couple formé par Lennon et Yoko Ono. Preuve de ce virage à gauche toute, John Lennon dénonce en deux titres de combat le joug britannique sur l’Irlande-du-Nord. Sur le premier (« The Luck of The Irish ») il y a cette phrase : « A land of beauty and wonder was raped by the British brigands » (« Une terre de beauté et d’espoir a été violée par les brigands anglais »). Puis, celle là : « The bastards commit genocide ! » (« ces salauds ont commis un génocide »). Le deuxième morceau fait lui directement référence au Bloody Sunday, jour de janvier 72, où la British Army ouvrait le feu sur une foule pacifique. Dans le bastion républicain et catholique de Derry, en Irlande-du-Nord, la fusillade fait quatorze morts. Onze ans avant U2, Lennon prend clairement position pour la cause républicaine en traitant les soldats britanniques de « porcs » tout en suggérant de « foutre les Anglais à la mer ».

Si ces mots pourraient passer pour violents, ils expriment surtout un engagement réel de la part de Lennon et de sa muse. Un engagement qui a pris le temps de mûrir surtout. En 1971, John Lennon et Yoko Ono se laissent photographier par le célèbre portraitiste Tom Hanley. Sur les clichés, pris dans leur mansion d’Ascot, dans la campagne anglaise, John Lennon, regard détaché, tient un exemplaire de Red Mole, le journal de l’internationale marxiste. Sur la Une de la publication un titre POUR L’IRA CONTRE L’IMPÉRIALISME BRITANNIQUE. D’ailleurs, en septembre de la même année, Lennon est interrogé sur le paradoxe entre le soutien affiché à la cause républicaine et sa ligne politique officiellement pacifiste, l’homme déclare : « Si le choix est entre l’IRA la British Army, je suis avec l’IRA. Mais si c’est un choix entre la violence et la non-violence, je suis pour la non-violence. […] Notre soutien au peuple irlandais se fait par le mouvement des droits civiques, qui n’est pas l’IRA. »

Contre l’impérialisme britannique

Moustache et crinière blanche, l’activiste britannique-pakistanais Tariq Ali est une figure marxiste de l’époque. Il a également interviewé Lennon pour Red Mole, avant de se lier d’amitié. Il raconte : « Après le Bloody Sunday, il était très en faveur de l’IRA. C’était l’humeur du moment : supporter l’IRA contre les atrocités britanniques. C’était un événement très choquant. Il était très clair et très radical à cette époque. » Crâne chauve et lunettes rondes, AJ Weberman a lui aussi bien connu le Beatle. Écrivain et activiste, il assure que Lennon fricotait avec l’IRA avant le Bloody Sunday. « Il connaissait un mec qui faisait rentrer du haschisch et le vendait pour acheter des armes, raconte-t-il. Il me l’a donc présenté à son appartement de Bank Street. Au cours de la discussion, ce mec m’a raconté qu’il était dans l’IRA. »  En échange de cette rencontre, Lennon formule une requête auprès de son pote Weberman. « C’était début décembre 71 et il m’a dit qu’il voulait un contact avec l’IRA aux États-Unis, assure-t-il. Ce mec qu’on avait rencontré n’était pas de New York et était trop underground. Alors, il m’a demandé de trouver quelqu’un. Je lui ai dit qu’il y avait ce groupe, le Northern Irish Aid Committe (Noraid), qui semblait être la vitrine politique de l’IRA. Je les ai mis en contact. Je ne sais pas ce qui s’est passé après ça. » Après ça ? Certains affirment que Lennon s’est alors rapproché du Noraid jusqu’à verser une partie des revenus générés par « The Luck of The Irish » à cette organisation pour le moins controversée.

Fondée au début du conflit nord-irlandais, en 1969, Noraid n’a jamais avoué être la vitrine politique de l’IRA. A l’époque ce mouvement est présidé par Michael Flannery, membre de la North Tipperary Brigade de l’IRA dans les années 20. Ce même Flannery n’a jamais caché son soutien à l’IRA moderne. Dans une interview donnée au Christian Science Monitor au milieu des années 80, il déclare que, s’il était plus jeune, il serait « sur la ligne de front ». Puis, il ajoute qu’il enverrait « toutes les armes des États-Unis » à l’IRA s’il en avait le pouvoir. Lors d’un procès pour trafic d’armes en 1982, il avoue avoir fourni 17 000 dollars à un certain George Harrison. George Harrison ? Pas le Beatle, mais un individu connu pour avoir fait transiter des armes entre New York et l’Irlande pendant 25 ans. Rien n’empêche donc de penser que si Lennon a financé Noraid, son argent a pu être transmis à l’IRA. Flannery assure, quant à lui, que ces 17 000 dollars provenaient d’un fond spécial de donateurs ayant insisté pour que leur argent aille directement à l’IRA et non à Noraid. Autre figure du comité, Martin Galvin, toujours interdit de séjour au Royaume-Uni du fait de ses attaches avec l’IRA, n’était alors qu’un étudiant de 22 ans. « John Lennon a eu un impact de par sa musique et de ses apparitions télé, se souvient-t-il. Il passait chez David Frost, jouait ‘Luck of the Irish’ et s’engueulait avec le public au sujet de l’indépendance de l’Irlande. Plus jeune quand j’entrais dans un pub irlandais, la première chose qu’on entendait c’était ‘Give Ireland Back to the Irish’ de McCartney ou les deux chansons de Lennon. Elles cristallisaient ce que je ressentais et m’ont poussé à rejoindre Noraid et d’autres groupes. » Il garantit en revanche ne rien savoir d’un quelconque financement. « De toute façon, si lui, ou n’importe qui avait fait une donation confidentielle à Noraid, Michael ne m’en n’aurait pas parlé. »

Il va falloir attendre la sortie en 2007 du livre signé Johnny Rogan, John Lennon : The Albums pour connaître la suite de ces œillades de plus en plus franches entre les indépendantistes irlandais et l’ancien Beatle. A preuve cette rencontre entre Lennon et un certain Gerry O’Hare. Présenté comme le porte-parole de l’IRA à Belfast au début des 70’s, O’Hare était à NYC à l’occasion d’une tournée des villes américaines, afin de lever des fonds pour les prisonniers républicains. Aujourd’hui, diminué par la maladie, il raconte : « C’était au printemps 1972. J’ai reçu cet appel à l’appartement. On me proposait de rencontrer John Lennon ». Avant que le nom d’O’Hare soit révélé, Anna Cadwallader, sa compagne, également journaliste et écrivain sort en 1999 un article pour le Irish Echo dans lequel elle cite O’Hare : « On m’a contactée pour me donner un numéro de Lennon à New York. Au départ je n’y ai pas trop cru mais j’ai tout de même appelé. Au téléphone, on m’a demandé qui j’étais. J’ai donné mon nom et j’ai expliqué ce que je faisais aux États-Unis. Il a vérifié puis m’a donné une adresse. En chemin, je continuais à penser que ça pouvait être une blague. Mais une fois arrivée à l’appartement, c’était bien lui. Il m’a demandé d’où je venais. Il voulait vraiment savoir si j’étais dans l’IRA mais je ne lui ai rien dit. »

IRA, green card et Nixon

S’enclenchent alors 45 minutes de discussion au domicile du couple Ono/Lennon qu’O’Hare replace comme une discussion « cordiale » autour de quelques verres d’eau. Il parle aussi de l’intérêt de Lennon pour la cause du peuple irlandais comme « profond et sincère ». Si les connaissances de l’auteur de « Working Class Hero » sur le conflit ne sont pas « parfaites », il demande vite « comment il peut aider ». C’est probablement à ce moment qu’il aurait proposé de donner non pas un mais deux concerts en Irlande : à Dublin au profit des prisonniers des Républicains catholiques, mais également à Belfast pour les Unionistes protestants. Une fois relayée par Gerry, l’idée surprend au pays. « Les gens avaient du mal à y croire, relate aujourd’hui Anne Cadwallader. Ils trouvaient ça incroyable que Lennon ait rencontré Gerry. Mais les Républicains n’étaient pas intéressés. À ce moment, Républicains et Unionistes s’entretuaient, donc ça aurait été totalement impossible. Les Loyalistes opéraient une campagne sectaire. C’était un peu naïf de sa part. » Dans l’article pour l’Irish Echo, Cadwallader rapporte aussi que les Républicains n’étaient pas réjouis par l’identité de l’intermédiaire entre Lennon et O’Hare puisqu’il s’agissait « d’un personnage louche, que l’on pensait impliqué dans un trafic de drogues ». Ce personnage, qui se serait présenté sous l’allias d’Emerald Pimpernel aurait passé pas mal de temps dans la prison de Crumlin Road, où il aurait rencontré des Républicains.

Si l’affaire n’a pas eu de suite, c’est sûrement parce que John Lennon avait d’autres chats à fouetter. Membre du groupe Elephant’s Memory et bassiste sur Some Time in NYC, Gary Van Scyoc rappelle : « Il avait un problème avec sa green card, ici, aux États-Unis. Il ne pouvait pas obtenir de permis de travail, l’administration Nixon voulait le virer du pays et c’est pour ça qu’on n’a pas fait de tournée. Nos téléphones étaient sur écoute parce que son administration voulait comprendre ce que John trafiquait. L’âge légal du vote venait d’être abaissé à 18 ans et la rumeur disait qu’on allait faire une tournée afin d’enrôler de nouveaux électeurs dans tout le pays pour dégager Nixon. Ils étaient assez contrariés. Ils nous suivaient, trafiquaient nos téléphones. Je ne sais même pas si c’était le FBI ou la CIA. John était trop occupé avec ses avocats. Son problème d’immigration ne s’est réglé qu’en 1973 ». Aujourd’hui, dans un bureau aux murs couvert de cadres photos et d’un grand drapeau américain, Leon Wildes, avocat de Lennon sur l’affaire, confirme : « Nous en avons parlé plusieurs fois. Il voulait donner plus d’un concert. Ça lui importait beaucoup. C’était clair qu’il voulait aider la cause irlandaise à cette époque. Si sa situation ici n’était pas si compliquée, il aurait essayé d’y aller. Je lui ai dit qu’il ne pouvait pas quitter les États-Unis. S’il était sorti du pays pour faire quoi que ce soit à l’étranger, il aurait perdu le procès. » Ces petits soucis avec l’immigration rendaient donc tout voyage impossible au moment de la rencontre entre Lennon et O’Hare. Un détail, que Lennon n’oublia pas de citer, si on suit la retranscription de l’interview de O’Hare par Rogan, qui cite le chanteur : « J’ai quelques problèmes, mes avocats sont sur le coup. Il y a beaucoup de choses que j’ai envie de faire mais je veux vraiment pouvoir rentrer à la maison. […] On va devoir remettre ça jusqu’à que ce soit réglé. »

Quel intérêt pour Lennon de rencontrer O’Hare ? Johnny Rogan : « Il s’agissait d’une rencontre de courtoisie, la chance pour Lennon de recevoir quelqu’un d’important dans le mouvement. Tout ça c’est la conséquence de la fameuse ambivalence de Lennon. Il était quelque part entre un engagement sincère et une sorte de radicalisme chic. Il n’était du côté de l’IRA que si la non-violence n’était pas une option. Il était en conflit avec lui même entre son radicalisme et son pacifisme. » Le 20 février 2000, David Michael Shayler, un ancien du MI5, dévoile à The Observer que des documents de l’agence de renseignements britannique suggéraient que John Lennon aurait secrètement financé l’IRA. Shayler assure que ces documents lui auraient été montrés en 1993 et qu’ils se concentraient surtout sur le soutien de Lennon aux Trotskistes du Workers’ Revolutionary Party. C’est une source au sein de ce mouvement qui aurait révélé au MI5 l’apport financier direct de Lennon à l’IRA officielle, avant sa scission avec la Provisionnal IRA en décembre 1969. C’est la Provisionnal IRA – les ‘Provos’ – qui était à la tête de la guerre civile les opposant aux unionistes et aux troupes britanniques. Official ou Provos, Yoko Ono nie en bloc, dès le 21 février, déclarant : « Mon mari n’a pas donné d’argent à l’IRA. Il donnait de l’argent… à ceux qui le demandaient pour des gens dans le besoin. »

Reconnaissant que des fonds avaient été envoyés en Irlande, Ono assure qu’il s’agissait de donations destinées aux « enfants, orphelins et femmes dans le besoin ». Le professeur John Wiener, responsable d’une campagne de 17 ans pour obtenir les fichiers sur Lennon gardés secrets par le FBI, jugeait également ces allégations comme peu probables. « Il n’aurait pas été enclin à participer à une quelconque activité impliquant un trafic d’armes ou ce genre de choses, temporise Leon Wildes, l’avocat du chanteur. En revanche, il était très attaché à ses origines irlandaises. Il aurait aidé l’IRA de toutes les façons possibles. Il est aussi possible qu’il ait financé des organisations, qui, elles, auraient transmis les fonds à l’IRA. » Wiener, Yoko Ono, les anciens du MI5, Shayler et Annie Machon, ont décliné tout commentaire, malgré des sollicitations répétées. Jamais dans la demi-mesure, AJ Weberman, par qui Lennon a rencontré des membres de Noraid, confirme lui le financement. Il ajoute : « Yoko ment quand elle dit que ce n’est pas vrai. Ce n’était pas un pacifiste. C’était un révolutionnaire violent. ‘All you Need is Love’, c’était des conneries. »