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Comment les îles Féroé, l'un des plus petits pays au monde, vivent-elles la musique ?

Comment les îles Féroé, l'un des plus petits pays au monde, vivent-elles la musique ?

Petit archipel perdu à mi-chemin entre l'Ecosse, l'Islande et la Norvège, les iles Féroé comptent moins d'habitants qu'une sous-préfecture française : 49.000. Et pourtant, la scène musicale locale foisonne. Un mélange d'ancrage culturel fort, de paysages propices à l'inspiration et d'une dose de fierté.

Le Nordlysid tangue sévèrement sur les flots. Le ciel est bas et gris sur l’Atlantique Nord en ce mardi de début juin. Alors le capitaine Birgir Enni lance, pour rassurer l’assistance : « C’est la passe entre Hestur et Streymoy. C’est toujours agité. Il y a des vêtements de marins dans la cale pour ceux qui ont froid ». Les touristes, des danois, des italiens, ou des allemands, descendent méticuleusement l’échelle branlante qui mène à la cabine pour aller enfiler des combinaisons de sauveteur en mer Norvégien dans une épaisse odeur de fioul. Certains ont le mal de mer et semblent fixer hagards l’horizon brumeux des îles Féroé pour éviter de régurgiter leurs déjeuners. Un homme reste lui impassible sur le pont. Clope au bec, et étui à guitare sur le dos. La houle ne semble pas l’inquiéter. Cet homme, c’est le jazzman Arnold Ludvig. Face à la mer agitée, il a l’assurance des locaux, de ceux qui sont habitués au tumulte de l’océan.

Quelques minutes plus tard plus tard, la mer s’est calmée, le grand voilier en bois s’approche d’immenses falaises qui dégringolent dans la mer. Les fous de bassan et les fulmars plongent autour du bateau en quête de nourriture. Les macareux volent bas, les goélands piaillent depuis leurs nids accrochés à la roche. Arnold Ludvig lui monte sur un petit zodiaque. À une centaine de mètres de l’embarcation principale, le bateau pneumatique s’engouffre dans une grotte gigantesque. Puis un chalutier s’amarre au Nordlysid (les lumières du nord, en Féroien). Les passagers changent de bord et s’entassent sur le bateau de pêche. Qui lui aussi met le cap vers la grotte. Alors dans l’obscurité presque totale et avec presque 450 mètres d’eau sous ses pieds, Ludvig se lève, dégaine sa basse et se mette à jouer pour une trentaine de minutes. Le son des instruments se mêle au clapotis et aux vaguelettes qui heurtent les rochers. Depuis le chalutier voisin, le public applaudit respectueusement.

Cette drôle de performance se déroule deux fois par semaine chaque été aux îles Féroé depuis 1992. Le Nordlysid, ce navire datant de 1945, quitte le port de Torshavn avec une trentaine de personnes à bord et se dirige vers la Klaemintsgjogv. Chaque fois Kristian Blak est sur la jetée, il apporte les amplis et le matériel technique depuis sa petite maison au toit couvert d’herbe de la péninsule de Tinganes et vient saluer le capitaine. Parfois c’est même lui qui monte sur le petit zodiac et joue dans la grotte. Ces « concertos grottos », auxquels ont notamment assisté le Prince Albert de Monaco ou la reine Margrethe du Danemark, c’est à lui qu’on les doit. À 70 ans Kristian Blak est l’alpha et l’omega de la musique féroienne. Avec ses cheveux hirsutes, son pull en laine, sa barbe et son air songeur, il ressemble à un vieux prof de philo. Né au Danemark mais installé sur les îles aux moutons depuis toujours, l'homme est à la fois, musicien, compositeur et patron du seul label des îles. Ici on l’appelle « Kong Kristian, le roi Christian en référence au monarque danois » plaisante Torleik Mortensen, bassiste du groupe Konni Kass. Si depuis quelques années la musique féroienne s’exporte, et que ses artistes connaissent un beau succès d’estime c’est d’abord grâce à lui.

Il y a 40 ans, Blak créait Tutl -un mot féroien qui évoque le bruit d’un ruisseau- son propre label. Situé en plein centre de la pittoresque capitale Torshavn entre un magasin proposant des articles de sport et un salon de massage thaï, Tutl ressemble à première vue à un vieux disquaire que l’on pourrait trouver dans les quartiers gentrifiés de toutes les capitales d’Europe du Nord. Mais Tutl est bien plus que cela, c’est l’épicentre de la scène musicale féroienne, un point de passage obligatoire pour les artistes locaux. L'histoire est classique : lorsqu'en 1977 Blak enregistre un disque avec son premier groupe de musique folklorique et ne trouve pas de label. Il décide alors de créer le sien. Bon an, mal an, la petite entreprise de Blak accompagne l’évolution de la scène musicale locale et lui offre une caisse de résonance. De la pop sucrée, au métal viking en passant par du rock indé et de l’electro expérimentale, aujourd’hui Tutl produit de tout.

Il faut dire qu’il y a de quoi faire. « Aux Féroé, tout le monde fait partie d’un groupe », plaisante Blak. En effet il est difficile de trouver un Féroien qui ne sache pas jouer d’un instrument. Parmi les 50 000 habitants de l'archipel, 2000 sont inscrits dans une école de musique : « Ce qui ne veut pas dire que ce sont tous des musiciens. Mais quasiment tous les parents inscrivent leurs enfants dans une école de musique. La musique fait partie intégrante de l’éducation ». Elle fait surtout centrale dans la culture féroïenne. Jusqu’en 1852, le Danemark exerçait un monopole commercial sur les îles Féroé, qui a eu pour conséquence de figer les Féroé dans une sorte de Moyen-âge éternel. Alors que le reste du monde évoluait, l’archipel, ignoré par le pouvoir central Danois, demeurait coupé du monde. Les nouveaux instruments de musique inondaient à l'époque l'Europe continentale. Au final, ce monopole a transformé l'archipel en « réfrigérateur culturel » qui a conservé la culture ancestrale au frais, selon Blak.

Un trésor poétique

À l’image des sagas islandaises, l’histoire des Féroé se déclame en prose. Certains contes féroiéns ont même inspiré J.R.R Tolkien au moment d’écrire le seigneur des Anneaux : « L’histoire des deux tours, c’est quasiment la même qu’un vieux conte féroien. Gandalf ressemble d’ailleurs comme deux gouttes d’eau au Dieu Odin » informe Blak. Les ballades et les contes se transmettent oralement de génération en génération, se dansent même sans musique, et forgent l’imaginaire collectif féroien : « C’est un trésor au niveau poétique. Il y a 70 000 vers dans les cerveaux des féroiens ». Alors quand les Féroé entament leur lent mouvement d’émancipation du pouvoir central danois, ce sont les vers des ballades qui font office de littérature et servent à figer les règles écrites de la langue féroienne. Et quand les instruments de musique arrivent, dans la deuxième partie du XIXème siècle, ils sont immédiatement mis au service des contes locaux : « Il y avait déjà énormément de musique dans les têtes avant que la langue ne soit couchée sur le papier » explique Blak dans un français quasiment parfait.

Il faudra attendre une seconde révolution pour que la scène féroienne s’exporte. Une révolution plus tardive et mondiale qui vient des États-Unis au début des années 80 : MTV. « Jusqu’en 1983, on avait pas la télévision aux Iles Féroé, elle est arrivée 20 ans après le reste de l’Europe, informe Blak. Et quand la télévision arrive, cela coïncide avec l’explosion de MTV. Nous avons vu l’émergence d’énormément de groupes très jeunes à ce moment là ». Avant MTV, les jeunes féroïens se contentaient de reprises des Beatles et des Stones. Avec la chaîne américaine, ils découvrent de nouvelles influences, de nouveaux groupes. Dans les garages de Torshavn, dans les îles perdues, dans les bars des ports et les maisons de la culture de minuscules villages, des groupes pullulent, et jouent leurs propres compositions, quasiment exclusivement en anglais.

Au rayon des groupes féroïens à découvrir, Clickhaze occupe une place centrale. Seulement trois ans d'existence à la fin des années 90 leur auront suffi à produire un très bon EP (qui s'appelle juste EP) entre le métal et le shoegaze. Produit par Tutl, ils se paient même le luxe d'enregistrer quelques chansons en féroïen. Leur manifeste ? Si les voisins islandais de Sigur Ros parviennent à s’exporter alors qu’ils chantent dans leur langue, pourquoi pas tenter le coup avec leur langue elle aussi issue du vieux norrois et que même Google Translate semble ignorer. Dans la foulée, la plupart des artistes féroïens se réapproprient leur langage et les contes de leur enfance. Les membres de Clickhaze seront les fers de lance du mouvement. Ils se lancent tous dans des projets personnels en s’inscrivant dans cette même ligne de fuite : faire de la musique substantiellement féroïenne. La plus connue, et celle qui s'exporte le mieux : la chanteuse Eivor Palsdottir, dont la voix cristalline a émerveillé Kristian Blak dès le premier jour. « Elle avait une telle pureté, je lui ai dit qu’elle chantait comme Ella Fitzgerald, elle ne savait pas qui c’était ! Elle aurait pu tout faire, même être chanteuse d’opéra ». Aujourd’hui installée au Danemark, elle puise parmi les sept mille vers ancestraux du répertoire féroïen pour composer des balades mystiques et sombres. Ses chansons « Trollabundin » (« envoûtée » en français) et « I Tokuni » sont parfaites pour accompagner le générique d’une série policière scandinave du genre nordic noir.

Il y a aussi le bassiste Jens Thomsen. Après Clickhaze, Thomsen a fait des études d’ingé-son à Londres. Dans le cadre d’un projet musical pour son école, il s’isole dans la ferme parentale et enregistre un album composé avec des instruments fabriqués artisanalement, à base de matériaux de récupération et de bois servant à faire des clôtures pour les moutons. Le groupe s’appelle Orka et intrigue dès la sortie de son album.Aux Transmusicales de Rennes en 2008, Orka montera même sur scène avec Yann Tiersen. Depuis le groupe a laissé tomber ses instruments fait main, et s’est lancé dans une musique électronique intello difficilement déchiffrable. Encore un ex de Clickhaze, le guitariste Jon Tyril, a décidé de créer dans le village de Gota, sur une petite plage cerclée de falaises, un festival de musique, le G! Un événement en résonance avec l’ambiance actuelle aux Féroé, confidentielle et cool, où les visiteurs peuvent camper ou être accueillis dans les foyers des 400 habitants du village. Cet été, Kris Kristofferson ou les islandaises de Reykjavikurdaetur viendront jouer au G! Un événement que le magazine Wired décrivait comme « authentique et bizarre. Presque secret mais pourtant accueillant et ouvert comme les Iles Féroé. Un festival sauvage que vous ne pouvez pas manquez ».

En plus des ex-Clickhaze, il y a aussi de l’électro, du folk, la pop de Konni Kass, les ballades féroïennes de Tyr hurlées sur du metal viking, ou le metal plus folk de Hamferd qu’écouter revient à « voir les îles Féroé émerger dans la brume » dixit Blak, qui s’improvise poète. « C’est une petite nation, cela engendre énormément de créativité » poursuit-il a l’heure d’expliquer le dynamisme et l’éclectisme de la musique féroïenne actuelle. « Je crois que cela est du aux paysages et à la météo. Les artistes aiment ce genre d’endroits car il y a plein d’énergies différentes. L’âme féroïenne est marquée par l’horizon que nous voyons chaque jour. On a ces paysages complètement fous et la météo peut changer d’une heure à l’autre. Les contrastes sont énormes. C’est très inspirant pour créer. La lumière est si brillante et l’obscurité si sombre » théorise de son côté Eivor Palsdottir. L’hiver, justement. Quand le noir englobe tout, que le jour est blafard et dure à peine quelques heures, les artistes locaux s’enferment en studio, dans une ancienne usine de margarine située en plein cœur de la capitale pour laisser libre cours à cette créativité.

Féroïen de naissance, Torleik Mortensen, bassiste du groupe Konni Kass s’est, comme beaucoup de ses compatriotes, exilé un temps sur le continent. Et puis il y a deux ans, il est revenu. Attablé à la terrasse du café Hvonn où un groupe de jazz se produit en ce mardi soir de début juin, il dit ne pas regretter son choix: « Il y a une scène immense pour un si petit endroit. À Copenhague j’étais cantonné à un rôle, un style de musique. Ici tu peux très bien être bassiste dans un groupe pop et chanteur de métal viking en même temps. Il n’y a pas de concurrence entre les artistes, à l’inverse, il y a beaucoup d’émulation. Des nouveaux projets voient le jour chaque semaine ». A côté du café Hvonn, le Sirkus, enclave hipster à la décoration hawaïenne sert de powerplace à la scène alternative locale. Ici chaque week-end, DJs artistes se succèdent sur scène jusqu’au lever du soleil. Et au petit matin, les fêtes inoubliables accouchent de nouveaux groupes.