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Personne ne chante mieux le spleen Parisien qu'Eddy de Pretto

Personne ne chante mieux le spleen Parisien qu'Eddy de Pretto

Il officialise aujourd’hui son premier morceau « La Fête de Trop » avec un clip. Conteur de la vie parisienne moderne à tendances cyniques, Eddy de Pretto raconte son intramuros et sa génération dans des morceaux lettrés, mélangeant rap, électro et poésie qui ne veut pas dire son nom. Certains le comparent à Stromae. Lui ne se compare à personne. Il trace sa route : le périphérique.

On ne sait presque rien d’Eddy de Pretto. Ce n’est probablement pas son vrai nom – mais qui sait ? On suppose qu’il est né entre 1988 et 1992. « Dans ces années là, oui », sourit-il. Qu’il a emménagé à Paris il y a trois, quatre ou cinq ans. « À peu près ». Au-dessus d’un jus de tomate dans un café du XIème arrondissement, 48h après un concert au FGO-Barbara, il s’en amuse. « J’essaie de gérer un minimum les infos sur moi ! » S’il fait beau ce jour-là, le jeune homme n’a pas l’air de prendre souvent le soleil. En concert dans la pénombre, il se présente généralement d’un « Je m’appelle Eddy de Pretto et je suis sur tous les réseaux ». Ils ne seront pourtant d’aucune utilité pour savoir qui il est. Montre Casio, boucle d’oreille en or, pochette noire en bandoulière, t-shirt blanc. « Je n’ai pas envie d’étaler quoi que ce soit. Le principal, c’est le message des morceaux et je parle énormément dessus ! Ça me raconte beaucoup, je n’ai pas besoin d’en dire plus. Surtout sur des choses futiles : qui a besoin de savoir où j’habite exactement, quel âge j’ai exactement, avec qui je couche exactement… »

Une sorte de HLM

Il est vrai qu’Eddy parle beaucoup. Dans ses chansons et dans la vie. Sur « La Fête de Trop » par exemple, il explique tout ce qu'il y a à savoir sur une longue époque de sa vie : « Une période de ma vie où je sortais énormément. Je n’écoutais même plus mon corps, c’était un automatisme. Au début, j’adorais. Et puis, au bout d’un moment tu es un peu déçu, parce que t’y vas en partie pour la conquête, la rencontre, pour l’amusement, la perdition. Et tu rentres à 7h, 8h, tout seul, tu dors jusqu’à 16h, tu te réveilles seul, tu regardes une série et tu repars en soirée, au bout de la vingtième, de la trentième fois, tu te dis ‘à quoi bon ? est-ce que ça me rend plus heureux ?’ Moi, ça me rendait mélancolique. Je sors toujours, mais de façon plus raisonnée. Quand il n’y a pas d’équilibre, tu vois les vices de tout ».

Alors on ne connaît certes presque rien d’Eddy de Pretto, mais cela risque de changer. Le 27 juin, il a décidé de sortir son premier clip, celui de « La Fête de Trop ». Jusqu’à peu, il y avait pourtant deux vidéos en ligne sur sa page Youtube, l’une pour « Beaulieue », l’autre pour « Rue de Moscou ». Mais celles-ci ont « gentiment disparu dans les limbes de l’internet ». Il développe les raisons de cette « disparition » : « C’était des genres de démos. Je voulais que ce soit bien ficelé visuellement, que les détails soient précis, mais c'était presque trop sophistiqué. Aujourd’hui je vais dans un truc plus frontal, moins de paillettes. J’aime beaucoup la nouvelle esthétique du moche ». En train d'avaler une gorgée de son jus de tomate, il se précipite, puis se reprend : « Attention, je ne dis pas que le clip sera moche, hein ! Mais c’est plus du fait maison, c’est plus radical ». L’esthétique du moche, cela rappelle peut-être à Eddy de Pretto d’où il vient : Créteil, Val-de-Marne. « Une sorte de HLM, des tours, une banlieue middle-class, un peu dortoir, à 30-40 minutes de métro de Paris ». Ni provincial, ni parisien. « Toujours entre deux, t’as l’impression d’être ‘à côté de’. C’est la frustration du banlieusard ». Pré-ado, Eddy traîne à Créteil Soleil, le centre commercial de 125 000 m2, ou au skate parc du coin, puis quelques années plus tard, prend le métro toutes les après-midi pour rejoindre Châtelet (« l’horreur »), puis erre dans le Marais, fait le tour des fripes. « Maintenant il y a un genre de street cred’ de vivre en banlieue, et puis il y a des soirées, des choses qui se passent, à mon époque c’était un peu plus difficile à vivre ».

Sa mère écoute les grands chanteurs français, Brel, Brassens, Barbara, mais ses potes du bas de l’immeuble préfèrent Diam’s, Sinik, Rhoff. « J’étais super fan ni de l’un ni de l’autre, mais les deux m’ont influencé. C’est un truc de notre génération, le mélange les genres ». Après avoir passé quelques années à écouter Difool sous l’oreiller, il admet quand même un faible pour MC Solaar : « Cinquième As pour moi c’est l’album le plus fort, et on comprenait parfaitement ce qu’il disait ce qui était rare dans le rap français de l’époque. La chanson ‘L’Olivier’ de Wallen m’avait beaucoup marquée aussi ». Peut-être parce qu’elle raconte l’histoire d’une dualité, encore : « Un jour, une femme en pleurant m’a parlé d’un olivier / ni là, ni là-bas, si je sais d’où je viens, je n’sais où je vais ». Aujourd’hui, et depuis ses 20 ans, Eddy a franchi le périphérique. Le morceau « Beaulieue » raconte cette « consécration ». Mais aussi le fantasme devenu réalité qui tourne vite à la désillusion. Une habitude. « J’avais cette envie de réussir, cette histoire typique d’arrivée dans la capitale, la success story… c’est drôle parce que tu emménages, t’es super content, t’as plus rien à prouver. Et en réalité, à part ton loyer exorbitant, ça change pas grand chose ! T’es plus 'cool' mais tout le monde s’en fout… »

Inouï déstabilisant

Bourges, le 7 avril. Dehors un soleil pâle brille, mais le 22 Ouest reste sombre et froid, les spectateurs fatigués. L’après-midi est dédiée aux Inouïs : les nouveaux talents dénichés aux quatre coins de la France qui sont censés faire la musique de demain. François & the Atlas Mountains, Christine & the Queens, Hyphen Hyphen, ou Fakear ont un jour foulé cette scène. Eddy de Pretto monte sur scène dans son uniforme habituel, accompagné d’un batteur et d’un pianiste, personne ne le connaît. Et ça commence : des gestes acérés, des mots qui claquent, le sourire en coin transpirant entre les lignes d’un récit social balzacien de la vie parisienne. « Tu sais, ce soir j’ai vu tous les joyaux de la pop / j’ai même bu à outrance toute l’absinthe de tes potes / pris des rails en avance / dans des salles bien trop noires sans lueur d’élégance ». Ça lancine, puis s’immobilise, de Pretto tient son micro à la Eminem, vers le bas. « Davantage j’ai serré mes mâchoires lamentables / et zélé des amants, des garçons de passage que j‘ai tenté d’approcher / mais que ma mascarade a fait fuir lentement / par sa froideur maussade ». Le cynisme du storyteller doué s’illustre bientôt : l’heure est à l’autopsie d’une génération débarrassée de ses filtres Instagram. « C’est la fête de trop, moi je l’ai faite et faite et ça jusqu’au fiasco / C’est la fête de trop, regarde je luis de paillettes et me réduis au chaos ». Toujours le regard dur, concentré. « Sur scène, je suis un genre de monstre de moi. C’est un grand moi, exacerbé. Moi en mille », explique-t-il, toujours face à son jus de tomate. Et pour cause : le concert ne lui aura pas laissé une grande impression. « C’était horrible, se souvient-t-il. J’ai galéré, c’était froid, j’avais froid… Je suis sorti, je n’étais pas bien du tout, j’avais l’impression d’avoir rien reçu ».

Il est difficile de ranger notre homme dans une case, peut-être parce que ses mots prennent au dépourvu, pillent les angoisses intimes des spectateurs, peut-être parce que l’homme dégage sur scène une colère glaciale. « Tant mieux, répond l’intéressé du tac au tac. On a besoin de ça, beaucoup trop d’artistes essaient d’être lisses, sans aspérités. Ça me plaît d’essayer de surprendre, c’est bien d’être dérangé, questionné, ça fait réfléchir ». Quoi qu'il en soit, depuis le Printemps de Bourges, les appels se multiplient, les salles se remplissent. Eddy est passé en studio, a tenté de faire taire ses angoisses perfectionnistes, la tentation de refaire une millième « dernière prise » avant que tout ne soit définitivement « figé » : l’EP sortira en septembre. Ça tombe bien, le garçon assume un « besoin de reconnaissance ». D’ailleurs, il a déjà une idée de la façon dont il veut s'exprimer à l'avenir. « Pour moi, il y a deux schémas qui se dessinent. Il y a l’indé français : c’est le cool, Paris, le règne du second ou du sixième degré, ‘on est rigolos, regarde comment je suis habillé’ avec de la très bonne musique que j’aime beaucoup certes, mais ça se regarde énormément. Ça ne me parle pas. Et d'un autre côté il y a le nouveau rap français, hyper premier degré, direct dans le ‘je t’emmerde, chaussette claquette, je sais pas quoi’. Il n’y a pas de faux. Et finalement, moi je préfère ce premier degré là en fait ». Il finit son jus de tomate à la paille avant de conclure : « J’ai pas envie de faire semblant, j’ai envie de dire des trucs pour de vrai, qu’on me voit les dire, qu’on m’entende les dire. Sans fioritures. Pour de vrai ».