JE RECHERCHE
La vie après la MZ, Jok'Air, le rap-game, sa carrière solo... Dehmo se raconte

La vie après la MZ, Jok'Air, le rap-game, sa carrière solo... Dehmo se raconte

Six mois après la séparation de la MZ, l'un des groupes rap français les plus populaires chez les jeunes, son meilleur pur rappeur Dehmo Kalina se lance en solo avec une mixtape 13 titres, Éthologie. Mais le garçon n'aurait-il pas six mois de retard ? Car entre temps, son ancien frère d'armes Jok'air a déjà enchaîné une flopée de projets, clips et featurings marquants. « Je m'en fous des ventes, je veux juste que moi aussi, on m'écoute, que le monde sache qui est Dehmo » avertit-il, confiant. Portrait d'un homme qui se décrit « en mission ».

Les lieux et fréquences de voyage en disent parfois beaucoup sur une personnalité, un parcours. Regardez donc les réseaux sociaux de Jok'air : depuis notre rencontre en février dernier, les photos exotiques de Côte d'Ivoire à Miami en passant par Cuba défilent sans discontinuer. Voilà bien le rythme d'un garçon qui n'a pas de temps à perdre, d'un tempérament excité par la découverte, et d'un portefeuille bien nourri par les ambitions d'une major du disque. Un autre ancien de la MZ, trio rap du XIIIème arrondissement parisien, Dehmo aussi revient du soleil quand il accepte de répondre à nos questions, mais le type de destination est tout autre : Palma de Majorque. « T'as une copine ? demande-t-il. N'y va pas avec elle. Va avec un bon groupe de potes, ramène quelques filles, prenez une bonne petite villa, et ça va bien se passer. L'air est pur là-bas, si tu vois ce que je veux dire ! »

Comme tout bon collectif rap, la MZ fonctionnait sur l'alchimie entre membres aux personnalités différentes. Pour Jok'air la séduisante excentricité. Pour Hache-P l'énergie fantasmée du bandit de la rue. Pour Dehmo la crue et modeste sincérité du mec comme tout le monde. Dans Éthologie, sa nouvelle mixtape disponible depuis le 23 juin, les histoires de baise et de boisson sans grand souffle se succèdent avec une attachante juvénilité (« Elle suce tellement bien que j'ai surnommé ma bite 'bonbon' »), le tout entrecoupé de confessions malheureuses (« J'ai vu des choses horribles, des mamans inanimées / J'ai pas le cœur brisé, j'ai le cerveau abîmé ») et de comparaisons sportives (« J'ai distribué comme Iniesta sur le rein-té »). Quand on lui demande de nous retracer son parcours, il répète ainsi à trois reprises, « c'est l'histoire classique », à comprendre celle d'un enfant immigré élevé par sa mère dans les quartiers sensibles, d'un enfant turbulent à l'école qui trouve sa voie d'abord dans le foot (« J'ai gagné la coupe de France des -13 » rappelle-t-il) puis dans le rap. Pourtant en pleine promo, Dehmo ne se peint donc pas comme unique : il est le produit de son milieu social, de son quartier de Chevaleret dans le XIIIème arrondissement parisien. C'est l'idée que l'on retrouve d'ailleurs derrière le titre Éthologie, soit la science qui observe le comportement des êtres vivants dans leur environnement. Dehmo : « La vérité, c'est qu'on habite dans le meilleur coin de toute la France : ce n'est pas un endroit riche, ni pauvre, c'est super bien placé, il y a des immeubles, des commerces, des tramways, la meilleure ligne de métro du monde. Sauf qu'on est dans une petite bulle qui s'appelle Chevaleret où il n'y a que des bancs, des cailloux, une dalle de foot et une vieille table de ping pong, alors qu'à côté, ils ont refait le quartier de la BNF tout à neuf. C'est comme s'ils ne voulaient pas toucher à Chevaleret. Alors on s'enferme, on n'aime pas se mélanger tu vois ? Quand je sortais du quartier, c'était soit pour voir un client, soit pour foutre la merde. J'étais un gosse bête et méchant, alors je rackettais dans le VIème, c'était de l'argent facile. Quand j'allais voir mon client rue Mouffetard, je ne regardais pas autour, les bâtiments et tout, je m'en foutais. Je sortais, je revenais. Puis avec le rap, j'ai vu autre chose, et j'ai compris que les meilleurs moments de ma vie sont à vivre dehors. Alors je charbonne ».

"Je m'en bats les couilles d'être en haut"

Travailler dur pour sortir de la rue, soit le même discours que Jok'air. Mais quand ce dernier a pu compter sur le même label et le même manager que la MZ, Dehmo a dû repartir à zéro, d'où un (léger) retard à l'allumage. Un ami du coin, rencontré lors d'un concert au Batofar (« Y a des petites meufs là-bas, toi-même tu sais ! » juge Dehmo) devient son manager. Son premier morceau solo, le très sombre « Désolé », convainc ensuite Musicast de distribuer son prochain projet. « Je ne me suis jamais inquiété, j'ai toujours été débrouillard. Je n'ai jamais eu peur. Le plus casse-couille, ça n'a pas été la rupture de la MZ en soi, mais l'après-rupture, avec tous les gens qui te disent 'Pourquoi ça s'est arrêté ? Vous n'auriez pas dû arrêter, blablabla'. Après, il m'a fallu quand même un temps de réflexion, reconstruire une petite équipe. Tu sais, il y a beaucoup d'escrocs dans ce milieu, beaucoup de gratteurs, de vice, vu qu'il y a beaucoup d'argent ». Une référence au manager de la MZ ? Dans une vidéo Facebook publiée le lendemain de la séparation du trio, Dehmo l'avait insulté de « plus grand manipulateur et plus grand bâtard que j'ai jamais vu ». Et dans « Tomi », le morceau qui conclût Éthologie, le rappeur semble évoquer ses anciens frères : « Et franchement ça me dégoûte parce que sur le chemin de la gloire c'était loin d'être tout ce qu'on s'est promis / On était censé avoir la solidarité des Sons mais bon, on s'est trahi ».

« Je ne regrette pas ce que j'ai dit, assène Dehmo. Par contre, je regrette d'avoir posté la vidéo, c'était une connerie. Moi je connais la mère du manager, je connais la mère de Jok'air, deux bonnes dames, et des gens ont commencé à les insulter sur les réseaux sociaux. C'est pour ça que je l'ai effacée ». On n'en saura pas plus sur cette rupture qui a agité le rap game, à part que Dehmo n'est plus en contact avec Jok'air, et que Hache-P, le troisième larron, « fait du jogging ». Le ton n'est en tout cas pas vengeur. Quand on le questionne sur la puissance de « La Mélodie des Quartiers Pauvres » de Jok'air, l'un des singles de l'année, il répond : « Avec ces gars-là, je ne suis surpris de rien. Que ce soit l'un ou l'autre, t'as encore rien entendu, ils vont te lâcher des pépites, ils vont tout arracher. Personne ne peut les arrêter à part eux-mêmes. Mais je vais te dire un truc : moi, je ne les regarde pas, et j'espère qu'ils ne me regardent pas, tu vois le délire ? Je ne peux pas me permettre de me comparer à eux toute ma vie. Ils ne sont pas au top du rap. On doit regarder ceux qui sont en haut, c'est eux qu'on doit bousiller. Quand je serai en haut, là je pourrai les regarder. Oui, j'ai l'esprit de compétition, mais avec les bonnes personnes. Et encore, je m'en bats les couilles d'être en haut : jouer devant 600 personnes, ça me va. Je veux juste être satisfait de mon taf'. Ce n'est pas pour être sous les projecteurs, c'est pour être satisfait de moi-même ».Un mec normal, on vous dit.