JE RECHERCHE
Toute mimi et déjà surdouée : sur les traces de Lorde adolescente

Toute mimi et déjà surdouée : sur les traces de Lorde adolescente

Lorde, 19 ans, vient de sortir Melodrama, son deuxième album après deux ans d’absence qu’elle a occupé à traîner sur des plages d’Auckland, à se promener dans les montagnes – et à redevenir simplement Ella Yelich-O’Connor. Cette jeune fille surdouée en tout, à qui l’univers a donné un léger coup de pouce à 12 ans. Mais malgré ce qu’elle chante dans « Royals », la vie de Lorde n’a jamais été toute à fait normale.

En juillet 2013, Ella Yelich-O’Connor a 16 ans. Elle patiente impatiemment alors qu’une coiffeuse se débat avec la masse de cheveux qui s’affiche désormais en couverture de Rolling Stone, Billboard, Vogue et Elle. Le maquillage et la coiffure ? Pas vraiment son truc, mais un passage obligé. La faute à The Love Club, son tout premier EP sorti quatre mois plus tôt et qui a fait s'écarquiller plus d'un œil dans l'industrie musicale. D'où ces séances photos à répétition. La monotonie du moment est interrompue par l’arrivée de Scott Maclachlan. Cet anglais, à l'époque le manager de Lorde, est un grand brun ténébreux aux yeux foncés qui a déménagé à Auckland après son mariage avec une néo-zélandaise. Il a approximativement trois fois son âge, ce qui ne l’empêche d’avoir l’air tout excité lorsqu’il passe la porte ce matin-là. David Guetta veut Lorde pour son prochain album. Album auquel participeront Sia, John Legend et Nicki Minaj. Et pourtant... « Fuck no », répond Ella, les cheveux encore coincés dans un lisseur à 200 degrés. « Sérieux, c'est non, répète-t-elle. Il est tellement vulgaire ». Scott Maclachlan vient probablement de s’asseoir sur plusieurs dizaines de milliers de dollars de commission – mais il ne dit rien. Il ne soupire même pas. Il passe à autre chose. Pourquoi ? Parce qu’il sait bien à qui il a à faire.

Sonja Yelich et Vic O’Connor ne sont pas des parents hélicoptères. Sonja n’a jamais rêvé de chanter : elle est poète. Vic, lui, est ingénieur en génie civil. Le couple a élevé ses quatre enfants (trois filles et un garçon, Ella est la deuxième) dans la petite ville néo-zélandaise de Devonport, un peu plus de 5 000 habitants. C’est une jolie station portuaire à un court trajet de ferry d’Auckland, faite de librairies, de cafés et de bons restaurants. Tout porte à croire que les parents Yelich-O’Connor n’ont pas élevé leur fille dans le but de la voir vendre 3,5 millions d'exemplaires de son premier album à 17 ans, d'entendre David Bowie lui dire un jour qu’elle écrit « la musique du futur » ou de remporter trois Grammy Awards. Pourtant, ils ont su très tôt qu'Ella avait quelque chose de spécial. Dès le plus jeune âge, la fillette passe son temps à lire, fait montre d'un redoutable esprit de compétition et se fixe sans cesse des objectifs de haute volée. Un professeur de la Vauxhall Primary d’Auckland finit par suggérer qu’Ella pourrait être surdouée. Un examen avec un professionnel plus tard, le verdict tombe : à six ans, Ella aurait 21 ans d’âge mental.

"Elle aurait pu être une grande romancière"

Sa mère est revenue sur cet épisode auprès de Duncan Greive, du magazine néo-zélandais Faster Louder : « Ses dessins démontraient une perception mature du monde, une perspective originale, en plus d’un niveau exceptionnellement élevé en lecture, écriture, expression verbale, capacité de raisonnement, d’écoute et d’analyse ». On conseille à Sonja de placer sans attendre sa fille dans une institution spécialisée. Elle s'exécutera, à contrecœur. Avant de se raviser. Au bout de quelques semaines seulement, elle vient chercher sa fille et lui dit : « Monte dans la voiture, tu dois être dans le monde avec tout le monde ». Sauf que Ella ne sera jamais vraiment comme tout le monde. À 12 ans, elle lit Raymond Carver. À 14, elle relit la thèse de sa mère. Tout ça en entretenant une véritable vie sociale. « Elle était très entourée, sûre d’elle, d’une façon mature », nous explique Leon Jacobs, professeur et coach du club musical de Belmont. La nuit, Ella et son entourage se glissent dans les bateaux amarrés au port. À l’école, elle finit sur le podium d’un concours de nouvelles, puis d’éloquence ou de littérature. « Elle était exceptionnellement mature, et si elle n’avait pas voulu chanter, je pense qu’elle aurait pu être une grande romancière », assure Geoff Allen, qui fût le prof de théâtre de l'adolescente. Avant d’ajouter : « Elle est très déterminée à être elle-même ».

2009. Belmont Intermediate School. C’est le jour de la « Belmont Idol », la compétition musicale de l’école, et le duo « Louis & Ella », qui fait déjà le tour des cafés et des petites scènes de Devonport, tente sa chance avec une reprise de Duffy, « Warwick Avenue ». Bien sûr, ils remportent la compétition. Bien sûr, Ian McDonald, père de Louis – jeune guitariste de 14 ans et premier partenaire musical de la jeune Ella, 12 ans – filme le tout. Ian vient de lire un article sur un certain Scott Maclachlan, récemment débarqué chez Universal, à la recherche de nouveaux talents néo-zélandais. Ian a de l’ambition pour son fils, et lui envoie la vidéo. Sans demander la permission des parents Yelich-O’Connor. « J’étais vraiment mécontente, raconte Sonja à Faster Louder. Je n’aurais pas voulu que les choses se passent comme ça, pas à 12 ans ! » Sauf que le destin d’Ella n’est plus vraiment entre les mains de sa mère. Sonja et sa fille rencontrent bientôt Maclachlan dans un café. Ce dernier leur propose d'enregistrer une compilation de reprises. « J’étais vraiment pas intéressée » se souvient la jeune fille pour qui il est hors de question de chanter les chansons de quelqu’un d’autre.

"Je pouvais lui parler comme à une adulte"

Heureusement, Maclachlan a su rebondir. Il rencarde Ella avec Frances Dickinson, prof de chant. « Les gens du label Universal m’ont appelée et parlée de cette gamine avec qui ils travaillaient, se souvient-elle aujourd’hui avec affection. Je crois qu’ils avaient essayé avec un autre coach vocal avant moi mais ça n’avait pas collé. Ella est venue à mon studio, dans son uniforme d’écolière. Elle n’avait que 13 ans, et je me suis rendue compte qu’elle forçait un peu sa voix, c’était pas très sain ». Alors les deux femmes travaillent ensemble, sans relâche : « On a éliminé tous ses effets de voix pour arriver à quelque chose de dynamique sans perdre son authenticité. On a aussi beaucoup travaillé ses aigus et son style. On écoutait des chansons et on réfléchissait aux techniques utilisées et à ce qu’on aimait ». Mais rapidement, la relation devient amicale. « Je pouvais lui parler comme à une adulte, elle avait un regard unique sur le monde, je me souviens avoir été impressionnée par les objectifs qu’elle se fixait, à la façon dont elle résistait à la pression du label et ne voulait pas compromettre son intégrité. J’ai pleuré comme un bébé quand elle m’a dit qu’elle avait eu un Grammy pour sa performance vocale ! »

Encore faut-il écrire le tube qui l’amènera jusqu’aux Grammy. Et ce n’est pas chose facile. Alors que Maclachlan essaie de la caser avec un songwriter local, la magie n’opère pas. « C’était incroyablement gênant et stressant », raconte celle qui n’est pas encore Lorde à Duncan Greive. Les candidats s’enchaînent, sans que les morceaux n’émergent. Jusqu’à Joel Little. Il a 30 ans, soit deux fois l'âge de la chanteuse, porte des pulls à capuches et des jeans serrés, et avait commencé sa carrière dans le punk. « Il est gentil et drôle, se dit-elle. C’était la première fois que je me sentais à l’aise avec quelqu’un pour écrire, alors que ça avait été tellement compliqué et personnel pour moi ». Ensemble, ils écrivent « Million Dollar Bills », « Bravado », « Biting Down » et finalement « Royals », une ode à la vie normale, anti-establishment de l’industrie musicale, inspirée par Lana Del Rey et ses références aux fringues de luxe, à l’alcool et aux belles voitures. En quatre jours pendant les vacances scolaires, ils enregistrent en studio ce qui deviendra The Love Club EP. Quelques mois plus tard, Ella décide de diffuser gratuitement sur internet ce premier EP. The Weeknd a fait la même chose l’année précédente et a donné des idées à la jeune fille. Là encore, inutile d’essayer de la faire changer d’avis. « Ce jour-là, j’ai crée un Facebook, un Twitter, et une page Soundcloud, se souvient-elle. J’ai tout mis en ligne. J’ai invité mes amis à aimer ces pages. Et c’était fait ». Elle clique sur « rafraîchir » toutes les dix secondes. En quelques heures, 300 fans se manifestent. Bientôt, on décompte 60 000 téléchargements. À Devonport, l’adolescente fixe son écran. En quelques clics, Ella donne naissance à Lorde.