Greenroom

Rencontre en Afrique du Sud avec l’homme qui a redécouvert Sixto Rodriguez

Il est à l’origine du documentaire musique le plus vu de ces dix dernières années, Searching for Sugarman. Disquaire, véritable historien de la musique de Cape Town, Steven ‘Sugar’ Seagermann raconte comment sa vie a changé après le succès de ce film sur l’icône perdue Sixto Rodriguez et en profite pour offrir une visite de ce qui ressemble à la meilleure collection de disques de toute l’Afrique du Sud. 

 

Quand il se met à parler de la légende du folk  Rodriguez, Steven « Sugar » Seagarman a des étoiles dans ses yeux. Normal, puisque le disquaire de Cape Town aura tout connu aux côtés du chanteur de « Sugar Man ». Tout connu dont une nuit à la cérémonie des oscars. Une récompense pour services rendus à la notoriété de Cape Town hors des frontières de l’Afrique du Sud. Steven Seagarmann se gratte le crâne et rembobine : « C‘est la mairie qui m’a payé le billet pour L.A, comme pour me dire « MerciIl y a eu tellement de touristes qui sont venus visiter Cape Town après avoir vu le documentaire sur Rodriguez » En 2013 donc, Sugar, petit disquaire de Cape Town, passionné par un chanteur qu’il croyait mort il y a encore deux ans, se retrouve à Los Angeles, sa statuette dans les mains, invité à la plus prisée des soirées : l’after-party organisée par le magazine Vanity Fair. « On a traversé Los Angeles dans une limousine, avec la statuette, on la brandissait par la fenêtre. C’était comme dans un rêve. A la soirée Vanity Fair, on a vu Quincy Jones, et aussi Orlando Bloom et Seth Rodgen qui fumaient un joint sur le balcon. » Il raconte longuement cette soirée, compte les stars qu’il a pu y rencontrer… Mais l’une d’entre elle l’a particulièrement marqué : « Nous étions debout, près de la table centrale de la salle. Tout le monde voulait voir notre Oscar, le toucher. C’était fou. Mais de l’autre côté de cette table, il y avait un vieux type avec les cheveux gris, un Américain, avec la Medal of Honor sur lui. On m’a présenté à lui, c’était Buzz Aldrin. Pour moi, un baby-boomer, c’était un symbole incroyable. Buzz Aldrin est allé sur la Lune, il n’y retournera jamais. Et moi, je suis allé aux Oscars et à la soirée Vanity Fair, et je savais que je n’y retournerai jamais. Tout le monde autour allait revenir, mais pas moi, je ne faisais pas partie de ce monde. Ça a été une grande leçon de vie pour moi, cette métaphore m’a fait comprendre d’où je venais et où il fallait que je sois : chez moi à Cape Town. »

Très fan de Sugar Ray Leonard

Cape Town donc. C’est dans cette ville d’Afrique du Sud de presque 435 000 habitants que « la légende » Steven Seagerman a élu domicile. Au 13 Forest Road, dans le quartier d’Oranjezicht, la sonnette ne marche plus. On est pourtant dans un quartier plutôt huppé, situé sur les contre-forts de Table Mountain, le massif montagneux qui surplombe la ville, lui donnant un faux air de Rio de Janeiro. Il faut manier une petite corde tirée de la première grille à la porte d’entrée de la maison, accrochée au heurtoir. On frappe comme ça désormais. L’homme qui ouvre porte un t-shirt illustré par la pochette d’Astral Weeks de Van Morrison. Le même qu’il porte au début du documentaire Searching for Sugarman, sorti en 2012, récompensé par le Prix du public international du Festival de Sundance 2012, par l’Oscar du meilleur film documentaire en 2013, et dans lequel on le voit effectuer en voiture le même trajet que l’on vient de faire pour se rendre chez lui. « C’est l’album que je préfère au monde. Ne me dis pas que tu l’écoutes autrement qu’en vinyle… »

Rondouillard, dégarni et attaché aux microsillons Steven « Sugar » Seagerman est disquaire de profession. Mieux, sa boutique principale, Mabu Vinyl située un peu en contrebas de sa maison, dans le quartier de Gardens ne désemplit jamais. Peut-être parce que Cape Town est redevenu la place forte musicale de l’Afrique du sud après avoir été celle du crime. Peut-être aussi parce que la bonne étoile de Sugar s’appelle Rodriguez. Il est celui qui a permis au commun des mortels de se régaler de l’histoire folle de Rodriguez. L’histoire ? Celle d’un folk singer de Detroit pas si éloigné dans le style de Bob Dylan, mais laissé sur le bord de la route qui aurait dû l’emmener vers le succès. Dans les années 70, Rodriguez a sortir deux albums aux Etats-Unis. Sans réponse de son pays. Parallèlement à cela, sa musique est devenue culte en Afrique du Sud. Plus que celle des Stones, dit-on. Mais Sixto Rodriguez n’en a jamais rien su. Les Sud-africains le pensaient d’ailleurs mort sur scène, à une date indéterminée. Jusqu’à ce que Sugar ne décide de retracer son histoire avant de découvrir que l’idole était en fait en vie, à Detroit, et de le faire revenir en triomphe à Cape Town. Facile dès lors de penser que le surnom sucré de Steven Seagerman ait quelque chose à voir avec le « tube » de Rodriguez « Sugar Man ». Sauf que pas du tout. A propos de ce surnom, l’homme replace immédiatement les choses dans leur contexte : « En 1976, je vivais dans une communauté à Johannesburg, on était neuf dans la même maison. Mais il y avait trois Steven. L’un d’eux a décidé qu’on devrait avoir des surnoms. Et comme mon vrai nom est Seagerman, et que j’étais très fan du boxeur Sugar Ray Leonard, c’est devenu Sugar. » 

Quand il ne se trouve pas derrière son  comptoir encombré de 33 tours rares, l’homme ouvre volontiers aux plus aventureux son propre sous-sol dans le quartier d’Oranjezicht. Parfois sur invitation et toujours à des jours et des plages horaires a priori bien définis, mais finalement très flexibles. Il faut d’abord descendre un escalier extérieur qui longe la maison, traverser la terrasse, puis pénétrer dans le sous-sol, un deux-pièces : une pour les vinyles rangés, classés et à vendre, l’autre pour stocker les innombrables 45 tours récupérés dans des radios sud-africaines depuis des années. C’est ici entre les babioles, les posters aux murs et les robinets hors d’usage qu’il garde ses meilleurs vinyles. C’est ici que Sugar a domicilié toute sa collection de musique locale (du Dollar Brand, plus connu sous le nom d’Abdullah Ibrahim, du Jonathan Butler, du Ray Phiri) mais aussi plusieurs étagères dégueulant de vinyles jazz. Pas sans raison. L’homme précise que les sud-africains ont un langoureux passé avec cette musique, et que les disques du genre ne sont pas chers.

 

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Kwaito et homicides

Mais avant de devenir le disquaire le plus célèbre des années post-Apartheid, l’homme vivait à Johannesburg. Sans ambition particulière dans le monde de la musique. A cette période, Steven n’a pas encore glané son surnom très populaire sur le web de « fan qui a retrouvé Rodriguez ». En revanche, il sait fournir toutes sortes de coups de mains nécessaires à son père et son grand-père entre les murs de la bijouterie familiale. Spécialité de ses doigts agiles : la fabrication des alliances. C’est quand il tombe malade, que l’homme décide de changer de ville et atterrit à Cape Town pour laquelle il s’est pris de passion. « C’est un endroit très cool, où la détente signifie vraiment quelque chose et ça se ressent dans la musique.« Cape Town est très jazz rationalise Sugar. Disons que Johannesburg est plus viscérale et Cape Town plus cérébrale. On dit aussi que Cape Town est Athènes, et que Johannesburg est Rome. Techniquement, c’est d’ici que viennent les meilleurs musiciens. Le morceau qui symbolise le mieux le son de la ville, c’est  »Mannenberg Is Where It’s Happening », de Dollar Brand. » Une fois ce titre prononcé, l’homme lève les yeux au ciel comme s’il avait énoncé une formule magique capable de changer le plomb en or. Résultat : il se met à farfouiller dans ses rayonnages et pose le disque sur une platine.

Conscient de l’ébullition actuelle de la scène sud-africaine, Sugar tient maintenant à faire écouter son groupe préféré du moment : John Wizards, et leur excellent album éponyme. Mais pas une minute à perdre. La nouvelle scène sud-africaine est trop riche à en croire l’homme qui caresse désormais deux pochettes en parfait état : dedans il y a la pop de Beatenberg, mais aussi les vétérans groove de The Rockets. Puis il se replonge dans le passé, d’où il exhume un artiste bluffant, unique, blanc (c’est important) : David Kramer. Une star en Afrique du Sud qui s’est très peu exportée, mais dont la carrière est passionnante. Au milieu des années 1970, l’homme se fait connaître en écrivant des chansons folk en Cape afrikaans, une des très nombreuses langues du pays, généralement parlée par les coloured de la péninsule du Cap, et la mixe avec de l’anglais. Les autorités, sur les dents en plein conflit lié à l’Apartheid, le censurent, le jugeant trop vulgaire, et ne tolérant pas qu’un blanc puisse revendiquer une autre culture que celle à laquelle il est censé appartenir. Avec son compère Taliep Peterson, David Kramer monte en 1986 la comédie musicale District Six, en référence à ce quartier de Cape Town auparavant peuplé de Xhosa et de coloured, déclaré « zone d’habitation blanche » par le Group Aeras Act le 11 février 1966. Les non-blancs doivent dégager et aller se parquer dans les Cape Flats, les townships, à quinze kilomètres du centre-ville. 70 000 personnes déplacées en cinq ans, et une blessure encore ouverte dans les mémoires. Le duo sortira un autre projet de musical, Kat On The Kings, en 1995, avec une musique et un son typique de Cape Town.  les touristes affluer et la hype s’imposer depuis ces dix dernières années.

Il est désormais tard. Sugar continue pourtant à faire visiter sa maison pièce par pièce. Sa femme fait du thé, le chien Baddy est en transe, comme à chaque fois qu’un étranger est accueilli par son maître. Il devrait pourtant être habitué, les équipes du documentaire sont venues filmer ici-même, plus précisément dans la pièce que Sugar s’est réservée au milieu de sa demeure très classe moyenne. Dix mètres carrés qui ressemblent au cerveau de Sugar : des souvenirs partout sur les murs, sa collection de vinyles new wave, ses disques, sa télé, une réplique de l’Oscar du documentaire, des photos de la remise de prix, et beaucoup de clichés de Sixto Rodriguez, avec qui il est resté ami. A preuve, le produit phare de la boutique de Steven « Sugar » Seagermann est toujours le même : le t-shirt à l’effigie de Sixto Rodriguez, évidemment.