Greenroom

Récit : la lanceuse d’alerte qui s’est sauvée au son de « OK Computer »

Avant Edward Snowden et Julian Assange, il y eut David Shayler. En juillet 1997, cet ex-membre du MI-5 révélait des informations compromettantes sur les méthodes des services de renseignement britanniques. Accusé de trahison, il prit la fuite vers l’Europe avec Annie Machon, sa compagne de l’époque rencontrée à la bibliothèque du MI-5. Désormais basée à Bruxelles, celle-ci nous raconte cette cavale d’un mois entre les Pays-Bas et l’Espagne à travers l’album qui les a accompagnés dans leur fuite à l’étranger : OK Computer de Radiohead.

Août 1997. Aéroport de Londres Gatwick. Un vol en provenance de Barcelone vient d’atterrir. Une dizaine de policiers attendent l’arrivée d’une certaine Annie Machon. Ancienne agent des services secrets britanniques, cette élégante blonde est en cavale depuis un mois avec son compagnon de l’époque. A peine le pied posé en Albion, les agents lui passent les menottes et la jettent dans un fourgon. Au bout de quelques minutes et malgré ses entraves, Annie Machon s’illumine : de la radio s’échappe d’abord une guitare acoustique, puis une ligne de piano, suivis d’un chant torturé reconnaissable entre tous. Le titre du morceau ne mettra que quelques secondes à s’afficher dans l’esprit de l’ancienne espionne : « Karma Police ». Il faut dire qu’elle l’a déjà écouté des dizaines de fois. Des centaines, peut-être. Et qu’il tient une place toute particulière dans son histoire récente. « C’était un hit à l’époque ! se souvient aujourd’hui Machon qui se délecte encore, vingt ans après, de son anecdote. Et quelle ironie de l’histoire ! Alors je m’en suis amusée : j’ai interpellé les officiers au devant du véhicule en leur disant  »Wow, c’est quoi cette chanson ? Vous savez qui c’est ou pas ? Parce qu’elle est formidable ! Vous pouvez monter le son s’il vous plaît ? » Évidemment ils ne l’ont pas fait, mais je m’en rappellerais toujours de la vue de ces policiers en train de regarder dehors à la fenêtre, embarrassés, tentant d’ignorer les paroles du morceau. Et moi j’étais à l’arrière, avec à la radio le groupe qui m’avait accompagné alors que je fuyais ces mêmes policiers ».

Quelques heures plus tôt, avant de tomber aux mains des autorités, Annie appelait déjà OK Computer de Radiohead à la rescousse. Sur le lit d’un hôtel barcelonais, Annie et David Shayler, son compagnon et ancien collègue au sein des renseignements britanniques, s’enlacent une dernière fois au son de « Exit Music ». Le plan a été négocié par l’avocat d’Annie : cette dernière doit se rendre aux services secrets britanniques et se livrer sur sa relation avec Shayler, auteur d’un article-scandale sur ses secrets d’espion publié dans The Mail On Sunday, l’un des grands tabloïds du pays. Si pour Shayler, un retour au Royaume serait synonyme d’incarcération immédiate et de procès pour trahison, Machon sait qu’elle s’en sortira au prix d’un interrogatoire musclé. Alors sur leur lit, les deux tourtereaux espèrent que la séparation n’est que provisoire, mais la chanson qu’ils écoutent religieusement peut leur faire craindre le pire : « Exit Music » est une relecture de Roméo et Juliette qui, comme dans la pièce de Shakespare, se clôt sur la mort de deux protagonistes en cavale contre des forces trop grandes pour eux. « C’était comme si cette chanson avait été écrite pour nous, se souvient Annie Machon, aujourd’hui âgée de 49 ans. Un mois plus tôt, on avait eu trois jours pour tout préparer et s’enfuir de Grande-Bretagne. C’était effrayant ».

L’article de David Shayler, lanceur d’alerte avant l’heure, a provoqué un véritable séisme politique en Grande-Bretagne. Il y révèle l’inaction du MI-5, l’agence de renseignements britanniques, dans l’attentat de l’ambassade israélienne à Londres en 1994, alors qu’il avait été prévenue de l’attaque. Il a aussi dévoilé que le MI-5 aurait offert 100 000 livres à des extrémistes islamistes pour assassiner le dictateur lybien Mouammar Khadafi. Leur tentative, ratée, avait débouché sur la mort de plusieurs civils. De manière générale, Shayler dénonçait la culture virile, conservatrice et immorale des renseignements britanniques, qui avait poussé Shayler et Machon à démissionner un an plus tôt. Les deux anciens espions se sont alors trouvés des boulots de consultants, bien payés. Mais pas assez pour se complaire dans le silence. Annie Machon explique : « Quand tu penses être dans le côté du Bien, de la Justice, il y a un sentiment de libération dans la fugue. Au début, ça ressemble à un road-trip de vacances ». D’un coup, elle prend un air plus grave. « Puis la réalité revient au galop avec le doute, la paranoïa, la peur. La Grande-Bretagne prenait David pour un criminel, il risquait très très gros. On n’était en contact avec personne, nos familles n’avaient pas été prévenues. Au moins étions-nous en couple pour se serrer les coudes, je n’ose même pas imaginer ce que doit être une cavale solitaire… On se sentait coincés ».

« En résonance avec ma propre expérience »

Ce mois de cavale va mener Machon et Shayler d’Utrecht, aux Pays-Bas, à ce fameux hôtel barcelonais en passant par la campagne française. Règle numéro un : voyager léger. Pourtant, Machon s’est encombrée d’un walkman, de petites enceintes et de quelques disques, comme du Oasis, du Leftfield, mais aussi du classique et de la transe. « J’étais une fana de musique, j’allais tout le temps voir des concerts à l’époque » se justifie-t-elle. Ce « caprice de jeunesse » devient, au fil des nuits passées à l’étranger, une vraie source de soutien : « La musique me rassurait, me rendait plus sereine. Quand tu bouges de chambre d’hôtel en chambre d’hôtel, toutes plus inconnues et impersonnelles que les autres, il faut faire le maximum pour se sentir comme à la maison. Cette chambre, c’est ton refuge. Alors on allumait des bougies, on ouvrait une bouteille de vin, on mangeait et on mettait de la musique, comme si on était chez nous. Ça ressemblait à une fausse normalité. C’est un mécanisme de survie ».Sorti quelques semaines plus tôt, le 16 juin 1997, OK Computer de Radiohead entre tout particulièrement en résonance avec le quotidien du couple. Annie Machon : « Je l’ai acheté à sa sortie, et dès la deuxième chanson,  »Paranoid Android », j’en suis tombée amoureuse. Dans les quelques semaines qui ont séparé ce moment et notre départ, je n’arrêtais pas de l’écouter, au grand dam de David qui, moitié sourd, n’a jamais compris l’obsession qu’on peut avoir pour un disque. Puis avec les événements, le disque est évidemment entré en résonance avec ma propre expérience. On s’opposait à une machine très lourde en sachant qu’on allait se faire écraser, un sentiment qui parcourt l’album. Radiohead ont été visionnaires dans leur peinture d’un système global qui casse les esprits. On était dégoûtés des institutions et des médias, mais on en avait très peur. Ça, c’est ce que raconte  »Paranoid Android » ! Et puis surtout, il y a  »Exit Music ». C’est en la réécoutant que David aussi s’est attaché au disque. Cette chanson encapsulait ce qu’on traversait ».

Le pire dans tout ça ? C’est que l’ironie de l’histoire ne s’arrête pas là. En 2015, Annie comme le reste du monde apprendra qu’un immense programme britannique de surveillance et profiling numérique avait comme nom de code… « Karma Police ». Un nouveau scandale qui prouva une nouvelle fois l’état d’esprit discutable de certains agents des renseignements, déjà mis en cause par l’article de Shayler. « Ils ont vraiment un sens de l’humour tordu, considère ainsi Machon. Personnellement, même s’il y avait un côté divertissant dans cette histoire, ça m’a choqué. Tellement de gens sont très attachés à ce morceau et à OK Computer, et voilà qu’on en détourne complètement le sens, l’esprit ». En tout cas, c’est en liberté que Machon et Shayler ont eu connaissance de cette mauvaise blague. Après son retour à Londres, Machon était parvenue à rejoindre son compagnon dans une planque près de Limoges. Ils y sont resté presque un an avant de mettre le cap vers Paris où la police française a finalement attrapé Shayler en août 1998. Direction la Prison de la Santé. Le Royaume-Uni demande son extradition. Après quatre mois derrière les barreaux, Shayner apprend avec surprise que la justice française refuse la demande britannique : l’ancien espion est considéré comme réfugié politique et se voit libéré. Sa photo triomphante à Paris avec le maillot du club de foot Middlesbrough FC, sa ville d’origine, fait le tour du Royaume.

Depuis, le couple s’est séparé. Il faut dire que toute cette histoire a sérieusement atteint la santé mentale de Shayler : en 2009, il a déclaré être le « messie » et le « détenteur du secret de la vie éternelle », tout en confiant vivre travesti dans un squat. De son côté, Machon est devenue journaliste. Forcément, ses articles et ses livres s’intéressent aux dérives de la surveillance et des renseignements. Elle est en contact avec les nouveaux lanceurs d’alerte persécutés que sont Julian Assange, Edward Snowden et Chelsea Manning. En revanche, elle n’écoute presque plus OK Computer : « Avec les odeurs, la musique est le médium le plus puissant pour te catapulter dans une relation amoureuse passée. Et vu que ces temps étaient durs, écouter Radiohead a longtemps été douloureux pour moi… »