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Le meilleur album de pop française de l'année parle de suicide

Le meilleur album de pop française de l'année parle de suicide

Depuis une quinzaine d'années, le projet Orval Carlos Sibelius fait dans le psychédélique artisanal et crée des mondes colorés dans lesquels on aime se plonger pour oublier le quotidien. Derrière ce pseudo se trouve Axel Monneau, projectionniste dans la « vraie vie », un métier qui a subi de plein fouet le « progrès » technologique du numérique. Cette expérience de la marche destructrice de la modernité semble d'ailleurs au centre d'Ordre et Progrès, son quatrième album sorti chez Born Bad. Rencontre.

Il suffit parfois d'un rebattement de cartes pour sonner moderne, et Axel Monneau en est la preuve. Connu de la scène underground parisienne comme un orfèvre psychédélique de premier ordre, le multi-instrumentiste parisien semblait destiné à jouer les petits génies incompris dans son coin coupé du monde. Mais pour son nouvel album sous l'alias Orval Carlos Sibelius, il a décidé de sortir de sa taverne : il s'est entouré de musiciens, et s'est mis à chanter en français au lieu de se cacher derrière l'anglais. Personne ne s'y attendait, mais le résultat de cette mue a donné un disque qui attrape son époque avec justesse et poésie, un disque souvent absurde qui parodie un système économique et politique aussi statique que dévorant, raconté du point de vue d'un mec paumé, joyeusement suicidaire qui « chaque jour mène un combat qu'il est pressé de perdre ». D'allure chétive à tendance normcore et en possession d'un vieux Nokia préhistorique, Monneau n'a effectivement pas le visage du vainqueur conquérant. Il le reconnaît d'ailleurs, il y a de lui dans ses histoires de corps broyés : « Chaque morceau est une portion de moi, de ce que je pense, de ce que je suis, de ce que j'imagine ». À la sortie de son cours de chant hebdomadaire, ce leader non-né se confie et nous emmène derrière le rideau de son coup de maître avec la même prose que sur le disque : bordélique et pleine de doutes.

Tu as fait appel à un groupe pour enregistrer Ordre et Progrès, une première pour le projet Orval Carlos Sibelius. Le processus de création a été collectif ou tu en es resté maître ?

Je me suis vraiment pris pour Brian Wilson ! Rien n'a été joué live, je calais les créneaux avec chacun des musiciens selon leurs disponibilités et je les dirigeais depuis derrière la console. Pendant un très long moment, je n'ai pas joué une note. Je n'avait jamais fait ça de ma vie, mais c'était marrant de dire des trucs comme « magnifique, allez on va la refaire ! » J'ai pas mal pensé aux méthodes de management de Jean Renoir avec ses acteurs : il leur disait tout le temps qu'ils étaient formidables dès la première prise, histoire de les mettre à l'aise, genre « C'est génial ! Mais viens on essaye autre chose ! » Pour moi, un groupe est une perte de temps. Je me dis « bon, je me débrouille à la basse, à la batterie, à la guitare, je connaît les morceaux, ça va plus vite si je le fais moi-même ». Et c'est cher un studio, on est plus dans les années business du rock 70's où on rentrait en studio sans avoir rien écrit. Je ne crois pas à la magie du studio. Mais après Super Forma, mon dernier album, il me fallait un peu de pression pour progresser... Ordre et Progrès, c'est ça aussi, avoir un son de groupe, avec des musiciens qui sont bien plus talentueux que moi sur leurs instruments.

Le groupe t'a donné un son plus lourd, plus ample, assez grandiloquent. C'est ce que tu cherchais ?

L’héroïsme pompeux du disque est là pour renforcer le pathétique. Prends le dernier morceau, « Désastres et Compagnie ». Quand on répétait, on faisait un truc horrible qui ressemblait à une marche militaire de l'Armée Rouge, vraiment horrible. Mais il fallait ça pour ce morceau qui parle de surplace, c'est une parade triomphale débouchant sur un idéalisme qui va se prendre le mur, un héroïsme qui pédale dans la semoule, comme un cauchemar. L'album est vraiment un gros loukoum indigeste que j'ai essayé d'alléger... Je reste persuadé qu'il fallait couper des bouts, mais bon... c'est fait, c'est fait ! « Cœur de Verre », je voulais en faire un tube pop, bien construit. Je me suis raté. Au milieu du morceau, ça bifurque vers une chanson en quatre parties. Je suis comme un mec qui essaye de se retenir au pieu : je suis avec la nana, je lui dit « t'inquiètes ça va aller, tranquille »... Et pah ! je peux pas me retenir et j'en fous partout ! C'est plus fort que moi.

Autre première pour toi : le chant en français.

C'était le moment, j'en avais envie. Pourtant, je n'écoute rien de francophone, j'aime bien ne rien comprendre à ce qui se dit dans les paroles. Au début, c'était laborieux, puis des idées émergent, tu cherches des thématiques. Je dirais qu'il y a quand même deux thèmes récurrents : la mort et l'impuissance politique. À un moment dans ma vie, j'ai cru à la politique, mais j'ai arrêté de voter assez tôt. Et même quand je votais, je savais que ça n'allait rien changer. J'ai joué le jeu de la République jusqu'à ne plus vouloir y participer.

Tu te sens anarchiste ?

Je ne sais même pas ce que je suis. C'est marrant que tu parles d'anarchie, car dans les mots « Ordre et Progrès » tout le monde tique sur « ordre », alors que tout le monde s'en fout de « progrès ». Il y a une définition assez étrange de l'anarchie qui fait comme ça : « L'anarchiste aime tellement l'ordre qu'il n'en accepte pas sa parodie ». Cette phrase, je l'ai retournée dans tout les sens en me demandant à quoi ressemblait l'ordre voulu par l'anarchiste ? Et c'est quoi sa parodie ? J'ai fait un DESS de communication politique à la Sorbonne, ce que j'avais complètement oublié... J'étais jeune et je ne savais pas du tout dans quoi je me lançais, ça ne m'intéressait pas du tout.

C'était comment ?

Les gens de la classe étaient tous les mêmes sauf qu'ils avaient choisi leur segment, certains socialistes, d'autre RPR (l'ancêtre du parti les Républicains, ndlr), mais ce n'était que du segment marketing. Finalement tout le monde était d'accord sur la manière de faire de la politique. Pour moi ce n'est que de la propagande, de la manipulation.

Ordre et Progrès est sorti pendant l'entre-deux-tours de la présidentielle, dans une élection très tournée sur le « anti-système ». T'as pas eu espoir lors de cette campagne ?

Non. Tout le monde a bien joué son rôle. On s'est retrouvé avec Le Pen-Macron et voilà, on a le vainqueur le plus libéral, européiste, tout ce que tu veux. Même face à Mélenchon au second tour, il serait passé. Mais je ne suis pas pour autant un pessimiste. On subit et on s'adapte. Un écrivain que j'aime beaucoup, c'est J.G Ballard. Ses personnages sont souvent écrasés par des forces extérieures, des bouleversement climatiques, sociaux... mais au final, l'humain s'adapte, avec plus au moins de névroses à l'arrivée. Dans L’île de Béton, un mec se crashe dans un no man's land de voitures qui foncent sans s’arrêter et rien d'autre. Et finalement, il en fait son univers. Dans le disque, le morceau « Antipodes » tente vaguement de raconter les décharges numériques au Ghana où tout l'Occident déverse ses écrans plat et iPhones cassés. C'est horrible, il y a de la fumée partout parce que les gens les brûlent pour récupérer le cuivre. Mais en même temps ils y travaillent, c'est un vrai écosystème. Ils gagnent leur vie comme ça. C'est horrible, mais les mecs sont très contents de se faire un revenu là-bas qu'ils n'auraient jamais eu autrement. Bon ça, c'est le départ de la chanson, après, forcément, ça part en couilles sur une révolution qui n'aura jamais lieu parce qu'il y aura des mecs qui tireront les marrons du feu au bon moment en s'appropriant la joie du mouvement populaire : laissez-les faire leur petite révolution, c'est nous qui écrirons la nouvelle Constitution.

Dans « A Ma Décharge », tu dis : « Pour ne pas laisser le problème sans solution, je cède une partie de moi-même à mon patron ». Tu pensais à quelqu'un de particulier ?

À ce moment oui, au boss du cinéma de St Michel dans lequel j'étais projectionniste. Mais en vrai ce n'était pas le pire, je ne garde que les bons souvenirs de cette période : comme j'avais les clés du magasin, je faisais des projos pirates entre potes à regarder Mad Max, j'invitais des filles à regarder des films et je ne me suis jamais fait choper.

Tu es devenu projectionniste sur le tard, en 2007 à l'âge de 30 ans. Tu faisais quoi avant ?

Des petits boulots... Le pire, c'était enquêteur pour IPSOS, ça a duré un peu moins d'un an. J'aime bien raconter le jour où je me suis dit qu'il fallait vraiment que je me barre. 99% de leurs chiffres, c'est de l'enquête commerciale donc j'avais des questionnaires hyper longs à infliger par téléphone aux ménagères. Et là arrive une pub Canard WC et je devais leur demander si elles trouvaient la pub « émouvante ». Je me suis dit « putain t'es là à demander à des gens si une pub de Canard WC est émouvante, non mais arrête, tout de suite ». Après j'ai fait des trucs dans le cinéma, attaché de presse, régisseur, distribution... Mais le côté bureau ne me plaît pas et je n'avais pas le temps de faire de la musique. Alors je me suis mis au chômage, j'ai pas mal vivoté comme ça jusqu'à ce qu'il faille vraiment trouver un boulot. J'en voulais un de manuel, un truc qui n'utilise pas ton temps de cerveau. Projectionniste c'est parfait. Tu mets la pellicule, tu lances le film, et t'occupes le temps. À St. Michel, c'était la planque du siècle ! Je lisais Dostoïevski, j'étais avec ma guitare dans la cabine, j'ai écrit toutes mes chansons là bas.

Pourquoi tu n'y bosses plus alors ?

Je suis parti il y a trois ans quand ils sont passés au numérique. Avec la sortie d'Avatar, un grand programme subventionné d'équipement numérique a été lancé. On était comme des ouvriers qui voient les machines remplacer leur boulot. On nous disait « tu vas voir, ça va être vachement plus simple, t'auras plus qu'à appuyer sur un bouton ». C'est comme un DVD. Je me souviens de la formation, le gars arrive, il a montré comment appuyer sur « play », tout content, nous on se regardait avec les autres, sceptiques... La formation a duré quinze minutes. Et maintenant n'importe qui peut le faire, alors les projectionnistes sont devenus des agents polyvalents qui vendent aussi le popcorn, vu qu'il n'y a plus vraiment besoin d’être en cabine. Heureusement, j'ai trouvé un plan à la Cinémathèque, et franchement, c'est le panard. Il y a de la pellicule quoi. J'ai un attachement au format physique. Pareil pour la musique : je n'ai pas de baladeur, mon téléphone c'est ce vieux Nokia... J'ai du mal avec le MP3. J'aime être posé chez moi et écouter du physique, vinyle ou CD, peu importe. Lancer une playlist, ça m'angoisse, il n'y a pas de fin, pas de but.

En parlant de fin, plusieurs chansons d'Ordre et Progrès peignent des personnages clairement proches du suicide. Là aussi, il y a un peu de toi ?

Oui, l'idée de suicide m'a travaillé. Il n'y a pas si longtemps, la femme d'un proche s'est jetée sous un train. Quand je dis « jeter les cendres comme on jette les confettis », j'essayais d'exorciser ce moment. Quelqu'un a dit, je ne sais plus qui : « Sans la possibilité du suicide, ça ferait longtemps que je me serais suicidé » (c'est une phrase de Cioran, Ndlr). C'est une possible porte de sortie quand tu te sens mal. Si la vie te déplaît, tu peux toujours te dire « bon je peux m’arrêter là ». C'est ce qui permet de ne pas devenir fou. Un mec normal, il pense cinq fois par jour au suicide, sans faire le pas. Il suffit d'une contrariété et, sur le moment, tu te dis que ça irait peut-être mieux après un poignard dans le cœur. Ce n'est pas une angoisse, je vis plutôt bien avec ces pensées-là. En fait je pense toujours à la mort, à la destruction, mais sans que ce soit un malaise. Ça se retrouve dans mes paroles, de manière exagérée. Il faut dire qu'Ordre et Progrès a été fait avec un attentat tous les trois mois. On est tous sur le qui-vive, on sait qu'il y en a un qui arrive, la semaine prochaine sur une terrasse de café ou dans un mois à un concert... Mais je n'ai pas envie qu'on écoute trop mes paroles. Je veux que les gens puissent écouter mon disque sans se dire « holala, il me bassine celui-là avec sa destruction proche et immédiate du monde et son Apocalypse ». Je ne suis pas là pour faire un constat social, dire qu'on est baisés et tirer la gueule. Je fais du voyage et je prends du plaisir. Là j'ai eu de la chance, Born Bad a bien voulu sortir Ordre et Progrès. Mais s'ils ne veulent pas du prochain disque, je le mettrai sur Soundcloud ou je sais pas. Je gagne pas un rond, je galère, mais je continuerai à faire de la musique. Je n'ai pas le choix.