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Et si la révélation de We Love Green s'appelait d'ores et déjà Tshegue

Et si la révélation de We Love Green s'appelait d'ores et déjà Tshegue

Ce sont les invités de dernière minute du festival We Love Green qui se déroule à Paris ce week-end. Prévue à l’affiche dimanche, la nouvelle formation parisienne Tshegue et sa chanteuse Faty ont déjà leur place sur le radar des médias branchés U.S. Trop tôt ? Pas si fou, quand on mélange l’héritage des groupes punk new-yorkais et celui des pères de la rumba congolaise et qu’on a compris comment réécrire l’histoire de la sono mondiale. Présentation avant l’envolée attendue.

« Tshegue, c’est le nom qu’on donne aux gamins qui zonent dans les rues à Kinshasa. On ne peut pas dire que ce sont des méchants voyous. Ce sont des petits bandits gentils qui font de la musique et se débrouillent comme ils peuvent le reste du temps. J'aime bien l'image... » En lieu et place d’un quartier ayant échappé à la gentrification, Faty Sy Savanet a fixé rendez-vous dans une de ces brasseries branchées de Barbès-Rochechouart. A l’extérieur, des vendeurs de clopes de contrebande et des joueurs de bonneteau qui ont défini leur territoire sous le métro aérien. A l’intérieur, des DJ’s portant la casquette à fleur, des mannequins métisses, des clippeurs sirotant leurs sodas sans détourner les yeux de l’iPad. Dans ce Pigalle entre deux ambiances, deux époques, deux classes sociales, la chanteuse de Tshegue semble à sa place. Pas si étonnant. Surtout si l'on s'en tient à ce que racontent certains de ses proches au sujet de cette jeune femme partie pour être brûlante en 2017  : « Faty ? Faut bien comprendre qu'il y a plein de monde dans sa tête.»

Plusieurs dans sa tête, mais seule à se régaler en fin d’après-midi d’un croque monsieur-salade baignant dans la sauce tomate. Avec méfiance Faty Sy Savanet rembobine son parcours de fille d’un père Guinéen et d’une mère Congolaise d’origine Sénégalaise, née à Kinshasa. Si elle évacue d'un sourire forcé la question « Que font tes parents ?» par un revers à la volée « Ecoute, si ça ne te gêne pas je préférerais parler de musique », elle slalome vite pour éviter la gêne. Pour cela, une relance de fond de court sur ses souvenirs d'Afrique « Kinshasa, c’est une ville qui grouille dans tous les sens. Les gens sont aussi intenses politiquement qu’artistiquement. J’ai été bercée avec beaucoup de rumba, les disques de Franco, de Tabu Ley, beaucoup de rhythm & blues américain aussi." Une pause, et le regard fixé sur un point invisible : "Dans ma famille, la musique c’est important. Mes frères et mes sœurs pratiquent. Avec ma mère on allait dans les églises où les pasteurs jouent de la guitare électrique. On habitait près d’un bar. Kinshasa, c’est une ville où il y a plein de bars de quartier incrustés dans les barres d’immeubles. Tu te levais le matin et tu avais du son pour rythmer ta journée. »

Quand elle n'a que 8 ans, la famille quitte le Congo pour s’installer d’abord en banlieue parisienne à Creil, avant de rallier Paris. Tout sauf un déracinement : « Arrivée en France, je fais l’école hôtelière, je prends des cours de danse et je me dis 'La musique, ça va resurgir un jour, forcément'. Quand les choses font autant partie de toi, tu sais d’instinct que la musique revient dans ton quotidien un jour ou l’autre ». La jeune femme va pourtant attendre la vingtaine pour rebrancher les fils de cette histoire. A cette période, Faty papillonne d'un milieu noctambule à un autre et se pose du côté d'Oberkampf et de sa petite scène garage rock parisienne localisée du côté de salles comme La Mécanique Ondulatoire. C'est là que le premier véritable groupe va naître. Il s'appelle Jaguar. Musicalement, ses intentions se situent clairement du côté du rhythm & blues des origines, des hululements de Screamin’ Jay Hawkins et des fièvres transmises par les jeunes The Stooges. Spirituellement, disons que c'est plus étrange. Il arrive que la chanteuse parle de « voodoo’n’roll » pour souligner la mystique africaine pointant déjà son nez derrière les riffs. Au sein de Jaguar, Faty se fait vite la réputation d’une performeuse capable de finir ses live dans une transe totale. Forcément, cela ne pouvait pas durer longtemps. « Avec Jaguar, on avait écumé tout le circuit des petites scènes garage de la capitale, sourit-elle. On a pas mal tourné, fait des premières parties de The Bellrays, The Black Lips, The Gories, mais peut-être qu’on était trop dans une formule, qu’on préférait le frisson du rock au rock pour de vrai. » Il faut attendre le courant de l’année 2015 pour qu’une renaissance se joue. Le déclencheur prendra la forme d'une rencontre avec le producteur et musicien Nicolas Da Cunha, alias Dakou. « Tshegue ça commence ce soir où je me fais présenter Dakou, à L’Embuscade, par un ami commun relance avec gourmandise Faty On a discuté toute la soirée de musique. Ca n'en finissait pas. A l’époque, je cherche une nouvelle identité musicale. J’ai du mal à savoir pourquoi, mais j’éprouve l’envie de retourner sur mes racines congolaises, de jouer avec une rythmique hyper tribale, d’aller dans le fond de ces sons qui me hantent toujours. »

Cesaria Evora et les branchés

Mais comment se frayer un chemin à coups de machettes rythmiques dans la brousse alternative ? Tshegue a d'abord donné une série de concerts dans des bars du quartier Château Rouge. Objectif : garder la tête froide avant d’envisager la suite sous forme de tournées et de premier album. « J’ai envie de viser la carrière longue, de ne pas tout brûler tout le fuel de notre musique en quelques dates. » En éclaireur, il y a tout de même un clip de présentation co-réalisé par Mélanie Brun et Andy GV publié sur le site Vice US accompagné du titre« This Afropunk singer should be very very famous » (« Cette chanteuse afro punk pourrait devenir très très célèbre »). Pas rien pour un groupe dont le circuit se limite principalement au nord est parisien et dont les influences se situent entre les Bad Brains, le rap cold-wave des new-yorkaises d’ESG et la rumba rock congolaise de l’immense Franco Luambo alias Franco. « On fait de la musique pour donner de la force aux gens. On cherche une pulsation ou un truc d’échange d’énergie » théorise calmement Faty de sa voix éraillée.

Depuis quelques semaines, le nom de Faty Sy Savanet et de son groupe Tshegue émerge dans le circuit musical de la capitale. D’abord une release party nocturne entre les murs forcément select du club Les Bains. Ensuite, quelques chroniques à droite et à gauche pour annoncer l’arrivée d’un groupe d’importance. Enfin, la sortie d’un EP. Peut-être que ses accointances avec Maroussia Rebecq (patronne de la marque de fringues branchées Andrea Crews) a contribué à cela. Peut-être est-ce dû au caractère « bien introduit dans le milieu » de son manager (par ailleurs découvreur et protecteur de l’écorché vif Benjamin Clementine). Peut-être est-ce la conséquence de la faconde de Faty, qui lui a valu une proposition qui ne se refuse pas de la part de Lionel Bensemoun - un des propriétaires de l’Hotel Amour et du Baron entre autres hauts lieux de la branchitude parisienne. La proposition ? Devenir directrice artistique de L’Embuscade (une rhumerie du Cap Vert où plane le fantôme de Cesaria Evora située en plein Pigalle). Dans cet endroit, la jeune femme rythme le quotidien des noctambules au son de vieux titres de kuduro, de baile funk ou de ragga signé Chaka Demus & Pliers.

 

C'est mon mec

Preuve que la machine s’emballe et que Tshegue est un flash, un vrai, le festival parisien We Love Green a rajouté, en dernière minute, le groupe à son affiche 2017 formée autour de Justice, Anderson Paak ou Solange. Ce geste est certainement à interpréter comme une façon de ne pas manquer un groupe en pleine montée. D'autant qu'entre temps Tshegue a déjà sorti son premier maxi et que celui-ci électrise quasiment dès la première écoute. Ici se consument cinq titres de punk-funk mitraillés en rafales continues. La musique de Tshegue n'a pour l'instant que du muscle, du nerf, de la souplesse, de l'urgence et de l'instinct.

Il sera temps plus tard à Faty de prendre ses aises ans l’exercice de l’interview. Pour l'instant, elle s’agite, écarquille les yeux et part dans des éclats de rire incontrôlés. Parfois même elle se transforme presque en midinette, en parlant de sa passion au premier degré pour les premières œuvres blues signées Captain Beefheart, l’electro jazz planante de Flying Lotus, le feeling de Kendrick Lamar ou la production signée Jack White  avec ou sans The White Stripes (« Lui, c’est mon mec. Je l’aime d’amour pour de vrai ! »). Au naturel, Faty Sy Savanet est ce Paris de 2017, redevenu le carrefour d’une sono mondiale, comme Catherine Ringer incarnait le Ménilmontant de la fin des 80s. Seule différence de taille entre la cantatrice des Rita Mitsouko et la figure de proue de Tshegue : il arrive qu'une lueur sombre passe parfois en un éclair dans le regard. Un éclair qui brûle encore plus fort quand Faty se saisit d’un micro, relève la capuche de son hoodie, ajuste sa casquette et remue en connexion mystique sur les rythmes à l'os de « Survivor » ou « Muanapoto ». Jusqu'où la fièvre peut elle être poussée ? Forcément loin. "Once you go black you never come back".