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Et si Radiohead, avec "OK Computer", avait prédit l'avenir ?

Et si Radiohead, avec "OK Computer", avait prédit l'avenir ?

Dans l'histoire du rock anglais, OK Computer marque une date clé, mais aussi un crépuscule. Sorti en 1997, juste avant la démocratisation d'internet, le chef d’œuvre de Radiohead est le dernier vrai héritier des Sgt Pepper's et The Dark Side Of The Moon, le dernier spasme du Grand Album Pop anglais, aussi audacieux que populaire. Pourtant, près de vingt ans jour pour jour après sa sortie, certains chercheurs, fans et journalistes voient dans OK Computer les signes annonciateurs de notre propre époque, de Trump à Facebook en passant par Macron. Une illumination ? Pas tant que ça, à entendre les plus renseignés. 

À Rennes, l'université de sciences humaines est à quelques arrêts de métro du centre-ville. Station : Villejean. Direction : J.F. Kennedy. Mais en ce jeudi 18 mai, dans l'amphi T1 de Rennes 2, c'est d'un autre homme politique au sex-appeal indéniable dont il est question, l'ancien Premier ministre britannique Tony Blair, ainsi que d'un groupe de musiciens bien moins appétissants, Radiohead. « La genèse d'OK Computer est indissociable à l’ascension au même moment du leader travailliste, rappelle au pupitre Jérémy Tranmer, maître de conférence en civilisation britannique, devant une salle clairsemée mais studieuse. Tony Blair arrive au pouvoir le 1er mai 1997. Soit même pas deux mois avant la sortie du disque. » Au contraire de Blur et Oasis qui eux préféraient s’acoquiner avec la nouvelle face de la gauche anglaise, les membres de Radiohead n'ont pas été séduits, souligne-t-il. Preuve en est, la chanson « Electioneering », extrait d'OK Computer, qui démonte la stratégie électoraliste de Blair, dépeint comme un professionnel de la politique prêt à tout pour s’installer entre les murs de la résidence du 10 Downing Street. « Blair voulait être de droite et de gauche, et c'est ce qui est parodié dans le refrain d' « Electioneering », appuie Tranmer à la suite de son exposé. Alors évidemment, quand je me suis replongé dans cette chanson il y a quelques semaines pour ma présentation, j'ai pensé à un homme : Emmanuel Macron. »

Ce jour-là à Rennes, Tranmer ne sera pas le dernier à évoquer des parallèles entre OK Computer et le climat politique actuel. Pourtant, le nom de la conférence du jour (qui voit se succéder une dizaine de présentations autour du disque) portait déjà quelques germes : « Vingt ans après OK Computer : les héritages musicaux, sociaux et politiques de Radiohead ». Guillaume Clément, autre universitaire spécialiste du Royaume-Uni, est l'homme qui a voulu cette conférence. « Le déclencheur a eu lieu lors d'un séminaire l'année dernière, rationalise l'homme. Je me souviens qu’un collègue britannique m'avait expliqué qu'OK Computer, par ses paroles notamment, est une sorte de chronique presciente de ce que le Royaume-Uni allait devenir. C'est un album qui représente la fin des années Thatcher et qui, malgré la victoire de Blair, avait imposé durablement une société très orientée sur le capitalisme, le consumérisme, la mondialisation. Ce disque reflétait le point de vue d'une jeunesse qui allait s'orienter vers des politiques alternatives. Et l’on observe des choses similaires en ce moment... ».

Prophétie post-milléniale ?

Outre « Electioneering », les treize morceaux d'OK Computer ne sont pas explicitement politiques. Peut-être parce que la bande emmenée par Thom Yorke ne se positionne pas sur le même terrain contestataire qu’un Rage Against The Machine ou un The Clash. « C'est d’ailleurs pour ça que ce morceau reste pour moi le plus mauvais de l'album » assure, cash, Tim Footman, auteur du livre référence sur OK Computer, sorti en 2007. Une pause, puis l’homme développe sa pensée : « A mon sens OK Computer est davantage un disque sociétal qui regarde autour de lui d'un point de vue personnel et qui parle de manière ambivalente de l'effet de la technologie sur la société, à la manière de Crash de JG Ballard. A cette époque, Thom Yorke n'avait pas encore lu le No Logo de Naomi Klein, un bouquin sorti en 2003 devenu en quelque sorte le manifeste de l'altermondialisme, et qui dénonce les effets néfastes du marketing capitaliste et mondialiste dans la vie des gens. Le ''petit porcinet à Gucci'' de ''Paranoid Android'' c'est du pur Naomi Klein ». Selon Footman, OK Computer a ainsi prédit l'émergence du mouvement altermondialiste. Et ceci avant même que ce dernier devienne une composante essentielle de la société moderne à l’occasion des émeutes de Seattle le 29 novembre 1999, où des milliers de manifestants bloquèrent un sommet de l'Organisation Mondiale du Commerce. Le plus étonnant ? Beaucoup de ces jeunes gens regroupés autour de la bannière altermondialiste ont écouté Radiohead : « Il ne faut pas oublier qu'OK Computer a été un incroyable succès commercial et critique ! expose le journaliste anglais. Quelques années après Seattle, j'ai pu voir l'impact  de ce disque: beaucoup de personnes se sont mises à lire No Logo et à s'intéresser aux mouvements altermondialistes. Quand tu leur demande pourquoi, ils te répondent souvent que le déclic s'est produit en écoutant Radiohead. »

Ceci posé, il n'en faut pas plus pour que certains s'exclament « Thom Yorke est un prophète ! » C'est le cas du musicologue Brad Osborn qui vient de publier un décorticage en 250 pages de la discographie du groupe. « Je pense souvent aux clips de ''Paranoid Android'' et "Pyramid Song", un morceau écrit pendant les sessions d'OK Computer. Le premier est une succession de dessins sur la société de consommation, le second montre une société futuriste noyée sous les eaux. Tout y est ». En tant que militant écologiste, ce dernier confie même utiliser Radiohead histoire de convaincre autour de lui sur l'urgence à aller vers une société de décroissance. Plus sceptique envers les supposés talents de devin de Thom Yorke, Tranmer préfère mettre en avant ses engagements personnels. Si ce dernier a rejoint la cause du mouvement ATTAC dès la fin des années 90, c'est aussi grâce à Radiohead : « Quand j'entendais Radiohead passer régulièrement à la radio en 97, 98, c'était réconfortant. On se sentait moins seul en quelque sorte ».

Les nouveaux visages d'OK Computer

Dans l'amphithéâtre de Rennes 2, certains ont abandonné la conférence après la pause déjeuner. Pour une raison simple : les présentations de l'après-midi ne sont pas des plus accessibles. La première rentre en profondeur dans « l'arpège de Radiohead », mais parle dans le vide pour ceux qui n'en possèdent pas les notions. La seconde poétise « l'abjecte transcendance » du disque. En anglais dans le texte, forcément. La journée se finit enfin le temps d’une conversation par Skype depuis le Canada, où un chercheur, Phil Rose, discute (toujours en anglais) du concept de technopolie, soit une société dont les valeurs seraient celles d'une machine, en le confrontant à OK Computer. L'aliénation mélancolique dans la dystopie ultra-technologique que peint le disque est ainsi analysée comme plus pertinente que jamais car, dans les prochaines années, la dépression deviendra la première maladie du monde occidental. Ce n'est pas tout. Il y a la chanson « Climbing Up The Walls ». Et dans « Paranoid Android », un aspirant-roi annonce que quand il sera au pouvoir, « tu seras le premier contre le mur ». Et quand le narrateur du morceau réalise vers la fin que c'est « la panique, le vomi », pour Rose, il n'y a presque plus de doute : Thom Yorke aurait bel et bien entrevu la victoire de Donald Trump dans un rêve.

« Dans toutes les photos qu'on voit de Trump, on voit une tête repoussante, dégoûtante » s’emballe Rose, comme possédé par la puissance de son analogie. Quelques jours plus tard, Brad Osborn, domicilié dans le Kansas, ne dit pas autre chose : « Lors des élections présidentielles de novembre aux Etats-Unis, j'ai souvent pensé à OK Computer. J'ai l'impression que toutes les paroles de Thom Yorke avaient prédit ce moment ». Ce parallèle est d'autant plus remarquable que de manière assez ironique, Trump a gagné sur des thèmes protectionnistes qui se sont nourris du rejet de l'économie globale. Tim Footman : « Ces dernières années, la principale opposition à la mondialisation est venue de la droite, de Trump au Brexit en passant par Marine Le Pen. Ce qui est évoqué dans OK Computer est devenu de plus en plus évident dans la vie des gens normaux depuis sa sortie en 1997. Donc ses thèmes ont été captés par la droite extrême, les populistes, et retournés contre la gauche. Même si, évidemment, Radiohead a le cœur à gauche ».

Heureusement pour le groupe, Trump et compagnie n'ont pas encore chopé le monopole sur les connotations politiques d'OK Computer. En France et aux États-Unis, Jean-Luc Mélenchon et Bernie Sanders et même le candidat du PS aux dernières présidentielles, Benoît Hamon ont réussi à faire progresser un discours anti-libéral et écologique de gauche. Au Royaume-Uni la même voie « à gauche toute » compte de plus en plus de supporters. A quelques jours des élections législatives anglaises, le Parti travailliste monte dans les sondages sur un programme bien différent de celui de Tony Blair en 1997. A en croire Alex Niven, ancien membre du groupe rock anglais Everything Everything, et aujourd'hui rédacteur dans la revue de gauche New Left, il s'agirait aussi d'un effet à retardement de OK Computer. « Dans le cadre de ces années 90 très apolitiques en Angleterre, Radiohead a été un groupe très important pour moi et beaucoup d'autres jeunes. Déjà, ils ont remis au goût du jour un rapport entre musique et politique. Leur exemple a immédiatement intéressé les militants qui gravitaient autour de New Left. Ce sont eux qui ont repositionné le Labour de Tony Blair à la gauche de l'échiquier politique. A l'époque, la majorité de ces penseurs d'une nouvelle gauche s'étaient spécialisés dans le rapport entre culture et société. Parfois, ils écrivaient sur la pop music, parfois sur l'architecture... Donc on peut dire que de manière indirecte cette scène a préparé le terrain pour l’actuel patron du Labour, Jeremy Corbyn ».

Mais loin des politiciens professionnels, le visage d'OK Computer en 2017 se trouve peut-être autre part. Du côté des données privées collectées sur internet, à en croire le fiévreux Tim Footman. Pour lui, aucun doute possible, il y a un lien évident entre l'univers de l'ultra-surveillance et l'album de Radiohead. Le plus sérieusement du monde, l'homme pose sa démonstration en invoquant les vertus prophétiques du tube de l'album, le très célèbre « Karma Police » : « En 1997, les réseaux sociaux n'existaient pas encore. Le web oui, mais pas Facebook, ni Reddit, ni Twitter...  En 2017, ce n'est plus du tout pareil. La Karma Police, dont parle Radiohead dans sa chanson, celle qui te rattrape et te poursuit, c'est ton historique internet. » Pas forcément si dingue, ramené à l'histoire de ce citoyen Suisse récemment condamné à une peine de sursis assortie d’une amende de 3700 euros pour avoir « liké » des « commentaires sur Facebook qualifiant, sans preuve, de « raciste », « fasciste » et « antisémite », le président d'une association contre les élevages et abattoirs d'animaux. D'ailleurs, en 2015 les renseignements électroniques du Royaume Uni ont poussé l'ironie jusqu'à baptiser « Karma Police » l'un de leurs programmes de surveillance. Finalement, pour éviter le meilleur des mondes promis par OK Computer, peut-être faut-il chercher des réponses dans un autre morceau du groupe. Un plus récent pour le coup. Son titre : « How to disapear completely ».