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"L'Amérique est un pays anti intellectuels" Entretien sur des braises avec Algiers

"L'Amérique est un pays anti intellectuels" Entretien sur des braises avec Algiers

 The Underside of Power. Voilà le titre sans équivoque du deuxième album d'Algiers qui se place du côté des laissés-pour-compte et envoie son post-punk gospel à haute teneur politique sur fond de « Black Lives Matter ». Eparpillés entre Atlanta, Londres et New-York, le groupe continue à revendiquer un discours structuré et sans concessions. Normal dès lors que dans cet entretien la bande à Franklin James Fischer fustige le rap bling-bling, convoque les spectres des Black Panthers ou de James Baldwin et souffle sur les braises de l'Amérique des années Trump. 

Dans  « Walk like a Panther », un des morceaux phares de votre nouvel album, vous samplez Fred Hampton (un des leaders assassinés des Black Panthers) et vous parlez d'attaquer « the pig ». A quoi ça fait référence ?

Franklin James Fischer (leader et chanteur du groupe) : Fred Hampton est mort tellement jeune, 21 ans, juste avant de devenir une figure nationale. Il était tellement magnétique, tellement prometteur que le FBI l'a tué. Mais il savait que son temps était compté, qu’il était foutu. Pour lui les Black Panthers étaient une affaire de fierté noire au service de la communauté noire mais aussi un groupe anti-capitaliste solidaire de tous les travailleurs. Il encourageait même des Blancs à rejoindre les Black Panthers. Et « The Pig », c'est plusieurs choses : évidemment la police qui attaquaient et tuaient et continuent à tuer des Noirs. Mais dans le même temps, j'aime faire la connexion avec le porc capitaliste, quelqu'un qui est juste avide de pouvoir et d'argent. Et pour qui cette avidité est une addiction. Ils se foutent de qui ils doivent piétiner pour booster leur ego, leur mégalomanie.

Débuter votre deuxième album avec ce titre c'est une façon de placer votre musique sous une lumière politique ? 

Ouvrir l'album avec ce morceau c'est surtout une manière de faire comprendre aux gens de quoi parle Algiers, au cas où ils auraient raté le premier album. Comme ça, il n'y a pas de malentendu. Quand j'ai écouté la demo, c'était un trucs les plus durs que j'avais entendu du groupe, c'était juste méchant. Et comme on va parfois dans des directions plus douces ou abstraites, je me suis dit que c'était un bon manifeste à poser au début. On est très conscients du fait que si on était chez une major, ils essaieraient de faire de nous « Franckie James and the Algiers », on aurait des costumes vintage et on jouerait des chansons très proprettes et nostalgiques 60's soul.

Selon vous, que reste-t-il de l'héritage des Black Panthers dans l'Amérique actuelle ?

Pour moi, ça fait partie des quelques rares exceptions avec le mouvement de Chicago et le mouvement féministe des 1970's, c'est l'une des rares organisations de groupes de l'histoire américaine moderne qui proposait une alternative au mode de vie capitaliste et consumériste. Parce qu'en Amérique personne ne questionne rien. Et l'idée n’est pas de lancer une révolution et de tuer tous ceux qui ont de l'argent. L'idée, c'est de rêver d'un futur où on pourrait se débarrasser de toutes ces inégalités et de toutes les saloperies qui ressortent de cette culture consumériste.

Lee Tesche (guitariste) : On est toujours intéressés par ce qui touche au soutien des communautés et ce qui peut améliorer la vie avec succès. Un exemple parmi d'autres, si on prend le programme scolaire de petits déjeuners mis en place à l'époque qui nourrissait 50 000 élèves tous les matins à travers le pays pendant quelques années. Edgar Hoover, chef du FBI à l'époque, s'est appliqué à détruire ce programme communautaire.

FJF : Hoover a aussi été très bon dans son entreprise de diabolisation des Black Panthers, il les a balayés des livres d'histoire. L'Américain blanc moyen pense encore aujourd'hui que les Panthers étaient racistes, qu'ils étaient l'équivalent noir du Ku Klux Klan, ce qui est complètement absurde. Les Panthers voulaient renforcer la solidarité dans les communautés. Ils défendaient le peuple. En tant que groupe multi-racial, c'est le genre d'ambitions qu'on a envie de défendre.

LT : Les Panthers ont même redynamisé la musique. Prenons une de nos plus grosses influences, Fela Kuti. Il a passé 6 mois à Los Angeles et a rencontré les Panthers, puis il est reparti au Nigéria et est devenu une figure activiste politique, tout en révolutionnant la musique.

Avez-vous participé aux mouvements Black Lives Matter ?

FJF : A vrai dire, je viens de rencontrer le père d'Eric Garner (mort au cours d'une interpellation musclée en 2014 à New-York) dans le cadre du tournage d'une vidéo pour le morceau « Cleveland » qui évoque les morts suite aux brutalités policières. On veut créer des liens avec ces communautés où ce genre de meurtres arrive. C'est ce qu'on essaie de faire en ce moment : s'impliquer. J'ai évidemment participé aux manifestations « Black Lives Matter » qui étaient très encourageantes parce qu'il y avait beaucoup de Blancs dans les rues. On sentait un élan de solidarité que je n’avais pas vu en Amérique depuis longtemps. Mais les manifestations, les marches blanches, c'est vraiment le tout-tout début du changement. Clairement, c'est un bon début...

Récemment, I Am not your negro un très bon documentaire de Raoul Peck sur James Baldwin (intellectuel et romancier noir dans les années 50-60) est sorti. Ne pensez-vous pas que les mouvements de revendication aujourd'hui manquent de ce type de leaders ?

Pour être honnête, je n'ai pas vu le documentaire mais Baldwin reste une de mes plus grosses influences. Il avait un discours tellement articulé, une langue tellement sophistiquée. Le problème, c'est qu'en Amérique il reste très peu d'intellectuels célèbres comme il pouvait y avoir il y a 50 ou 60 ans. Il y a encore des gens comme Noam Chomsky (linguiste, philosophe et activiste très à gauche) ou Cornel West (philosophe et activiste noir) et Gore Vidal, récemment décédé. Il ne reste quasiment plus de gens qui n'ont pas peur de parler de ce qui est en train de se passer. Parce que la culture américaine n'est plus encline à célébrer les intellectuels. C'est un pays clairement anti-intellectuels. Vous en France, vous avez encore des gens comme Michel Onfray qui sont sur le devant de la scène (sic).

Vous venez d'Atlanta, une place forte du mouvement des droits civiques dans les années 1960 (la ville héberge notamment le Martin Luther King Jr. National Historic Site). Est-ce que cela a joué dans votre prise de conscience politique ? 

C'est certain que vivre à proximité d'Atlanta a joué un rôle dans ce que je suis aujourd'hui en tant que personne. J'étais aussi en banlieue ce qui est un univers complètement différent du centre-ville. Un environnement très blanc, classe moyenne et très conservateur. Atlanta est encore pour nous une échappatoire au monde réel de la banlieue. Par exemple, je me souviens qu'avec ma famille on ne manquait jamais les célébrations du Martin Luther King day. Même si ça paraissait chiant pour le gamin que j'étais, parce que ça se résumait à aller à l'Eglise et rester assis pendant 3 à 4 heures et écouter des gens parler. C'est en grandissant, que j'ai compris comprend pourquoi nos parents nous emmenaient à ce genre d'événements. Ceci étant dit, en ce qui concerne Algiers, on n'a jamais voulu faire de la « musique politique » a proprement parler : le monde qu'on a crée se nourrit de certaines expériences politiques positives comme celle-là, mais surtout d'expériences négatives qui ont moins à voir avec Atlanta qu'avec cette Amérique blanche libérale qui a dominé le XXème siècle.

Vous avez découvert le gospel en allant à l'Eglise avec vos grands-parents en Caroline du Nord, pas à Atlanta, non ?

Pour les Afro-Américains, l'Eglise est autant une forme de réaffirmation de l'identité noire qu'une forme de spiritualité stricto sensu. On a grandi dans une banlieue blanche et donc on allait dans une Eglise blanche. Donc quand on pouvait aller dans une Eglise noire, avec nos grands-parents notamment, c'était une expérience radicalement différente. Ca a aidé à façonner mon identité et mon rapport à la foi en tant que chose positive. Pour les Noirs et toutes les autres minorités aux Etats-Unis, l'Eglise est un endroit où on se sent en sécurité, où on passe du bon temps. Pas comme dans une Eglise catholique blanche où on ne fait que vous répéter à quel point vous êtes une mauvaise personne. C'est pour ça que la plupart de mes amis blancs sont athées, je comprends parfaitement !

A première écoute, votre rock apparait comme assez sérieux. Quelle place accordez-vous à l'humour dans votre musique qui semble globalement assez sérieuse ?

Bien sûr qu'il y a de l'humour mais je ne suis pas sûr qu'on capte toujours les blagues. C'est drôle parce qu'on peut mettre des choses qui nous amusent mais parfois ça ne passe pas du tout. Par exemple, récemment j'ai découvert que le morceau de Radiohead « Paranoïd Androïd » était une blague. Quand on m'a expliqué ça je me suis esclaffé : « Quoi? Mais comment ça peut être une blague, c'est tellement génial... » Je ne veux pas qu'on arrive au point où on se prendrait tellement au sérieux qu'on oublierait qu'on reste des musiciens, qu'on reste un groupe de rock. On ne va pas rejoindre les guérillas en Colombie, on ne participe à aucune révolution, on fait de la musique.

A un moment donné dans l'album, vous parlez de « self-genocide ». Qu’entendez-vous par là ?

Ca fait référence à tous ces rappeurs célèbres. Je ne sais pas dans quelle mesure les jeunes de la communauté noire se rendent compte que les images dont ils se nourrissent et forment ce qu'on appelle l'identité noire est fabriquée et perpétuée par des corporations blanches. Et quand on va dans les ghettos, il y a des boutiques d'alcool à tous les coins de rue, on est abreuvés de drogues. Dans ce contexte, il faut éviter d'avoir l'air intelligent et appeler tout le monde « brother » et « sister » et « nigger » en permanence sans même se rendre compte de la haine de soi que ça véhicule. D'autant que tout ça est encouragé par l'industrie du divertissement, à la télé, au cinéma. Ces rappeurs célèbres ne réalisent pas qu'ils participent à la destruction de la communauté noire et qu'ils ont une responsabilité plus grande que leur quête de gloire. En célébrant ces modèles, on se détruit nous-mêmes. C'est ça le « self-genocide ».

Quelle réponse amenez-vous à ça en tant qu'individus ? 

Et bien je pense sincèrement qu'en tant que peuple nous sommes plus intelligents et valons mieux que ces enfoirés qui se font passer pour des modèles. C'est de la merde. Fuck Drake ! Est-ce qu'un gamin qui écoute Drake sait qui est James Baldwin ? Je ne pense pas, c'est ce qui m'énerve et je tiens Drake pour responsable de ça. Et en plus Drake est un Canadien qui ne vient même pas d'un milieu populaire contrairement à ce qu'il voudrait faire croire. Il vient d'un endroit où il y avait de la protection sociale. Il se donne des airs parce que ça vend.

Vous avez l'air très en colère contre toute cette culture mainstream black...
Quand on commence à jouer un jeu qui ne bénéficie qu'à vous personnellement au détriment de la communauté à laquelle vous appartenez, il faut vous poser de sérieuses questions sur le sens de ce que vous faites. On doit vous rappeler qu'il y a des choses plus importantes que l'argent et la célébrité. Pour moi les gens qui jouent le jeu de la célébrité et du mainstream s'acoquinent justement avec les « porcs ». Quand je dis ça, c'est parce que ça m'importe. C'est comme engueuler un gamin. S'il traverse et que le feu est au vert, tu cries, mais pas parce que tu veux être méchant, simplement parce qu'il risque de se faire percuter par une putain de voiture. Avec Algiers, je ne veux pas qu'on en arrive au point où on se prendrait tellement au sérieux qu'on oublierait qu'on reste des musiciens; juste un groupe de rock. Il faut à tout prix éviter de considérer qu'on est grandioses. Kanye West par exemple reste un putain d'entertainer. A quoi ça sert qu'il se prenne pour un prophète ou je ne sais quoi ? Il a commencé ce truc comme une blague mais malheureusement il a fini par se prendre au sérieux et il est devenu un monstre.

Kendrick Lamar est-il le seul à échapper à ce constat ?

Il y a tellement d'artistes hip-hop qui font des choses qui changent leur communauté et la manière dont les gens perçoivent les Noirs. Mais ce ne sont pas eux qui obtiennent forcément la reconnaissance de l'industrie culturelle. Pour un Kendrick Lamar, il y en a vingt dont vous n'avez jamais entendu parler. Tout ce qu'il y a à la radio, c'est Drake, A$ap Rocky, Jay Z ou Beyonce. Je sais qu’elle essaye de passer pour une icône féministe black désormais. J’ai un peu de mal à exprimer ce que je pense à son propos. Elle a beaucoup de talent, certainement. En tant que femme noire forte elle est je pense un meilleur modèle pour quantité de jeunes filles que plein d’autres chanteuses actuelles. Après, j’ai du mal à la voir comme une conscience politique de la cause afro américaine. Voyons la, avant tout, comme une vraie entertaineuse.

On aimerait savoir ce que vous pensez du cinéma de Quentin Tarantino. Est-ce sa manière de s'approprier, de recycler, voire de réinventer la culture et l'histoire des Afro-américains c’est quelque chose qui vous intéresse ?

On a eu des débats là-dessus. C'est compliqué. Quoi qu’on en pense ce que fait Tarantino, ça reste de l'exploitation. Quand on fait de la fiction, on est dans le divertissement et on fait ce qu'on veut, mais quand on traite de questions historiques, c'est plus problématique. Je n'ai rien vu de lui depuis Kill Bill, je n'en ai pas eu l'occasion. Mais par exemple Django Unchained, sa manière de rejouer l'esclavage, je crois que ça me retournerait l'estomac. Même si c'est juste une base pour orchestrer une vengeance. Il est bon dans ce qu'il fait mais je ne sais pas si je pourrais totalement le défendre. De plus, je trouve que sa position est parfois assez présomptueuse par rapport à la communauté noire. Sa manière d'utiliser le terme « nigger » gratuitement dans tous ses films, par exemple... Je n'aime pas ça. Peu importe à quel point tu te sens noir, tu restes un homme blanc. Et tu n'as pas de laissez-passer pour faire ça. Mais ça ne m'empêche pas d'aimer les films que j'ai vus : Jackie Brown, Pulp Fiction, Kill Bill... A l'évidence, c'est un auteur.