Greenroom

L’état d’urgence du nouveau punk à la française a un nom : Hystérie

Ils samplent parfois les phrases creuses des politiques d’ici. Convoquent dans leur esthétique les visages de Zyed et Bouna, et se reconnaissent dans les soulèvements populaires comme Nuit Debout. Depuis leur maquis de Castres, le trio Hystérie prépare la guérilla punk. Et le premier coup de feu vient de partir, avec Campagne / Capitale, un album qui ne fait ni dans le cynisme pute-à-clic ni dans le vote utile. Mais qui est le nouveau porte étendard no future français ? Eléments de réponse au moment où le trio nous offre en avant première son nouveau clip, le justement nommé « Le Grand Soir ». 

Il y a maintenant six mois, à Toulouse, la France était témoin d’un surprenant mea culpa. Fin novembre, le commissariat local voit débarquer une silhouette élancée à la démarche visiblement fatiguée. Gilles, 55 ans, ancien chanteur et bassiste du groupe punk Camera Silens a décidé de se rendre. Le 27 avril 1988, lui et ses amis, des musiciens, des anarchistes ou des squatteurs, avaient attaqué le dépôt toulousain de la Brinks. Grâce à un dispositif soigneusement mis en place, les copains étaient repartis les poches pleines de 11,7 millions de francs en espèces. De quoi partir couler des jours paisibles au soleil ? Pas exactement. Après des années de cavale en Espagne et au Portugal, des amis morts du sida ou rattrapés par la police et le ras le bol de vivre dans la clandestinité, Gilles avait donc décidé de rendre les armes. Quarante ans après la naissance du punk, il était tentant de voir dans tout ça une triste allégorie de ce qu’était devenu le mouvement né en 1977. Comme si la France d’aujourd’hui n’avait finalement plus grand chose à voir avec celle qui faisait rager les « petits agités » de la fin des 70’s.

Pourtant, à seulement quelques kilomètres de Toulouse, la ville de Castres ronronne aujourd’hui dans un train-train qui n’aurait certainement pas plu à la bande à Gilles. Ici, la sécurité rime souvent avec la morosité et tout ce qui ressemble un tant soit peu à la révolte est montré du doigt et singé du rire cynique d’une France qui n’aime pas les libertaires. De quoi donner naissance aujourd’hui à un groupe qui n’a pas choisi son nom au hasard : Hystérie. « Castres, c’est l’enfer. C’est une ville pour les vieux. La stratégie d’urbanisme ici c’est de faire des jolies places et de ne jamais rien foutre dedans. C’est le schéma classique : une mairie de droite et une politique culturelle qui s’oppose à tout ce qui est un peu trop rouge. Quand on a commencé le groupe il y a deux ans, il devait y avoir quatre bars potentiels où l’on pouvait jouer, maintenant, il n’y en a plus qu’un », racontent les trois membres du groupe de retour d’un concert à Marseille.

Face à l’austérité locale, Anthony, Jean et Louis décident donc de s’organiser eux-mêmes, inspirés par l’autonomie du collectif lorrain de La Grande Triple Alliance Internationale de l’Est qui a vu naître il y a quelques années des groupes comme Scorpion Violente, The Feeling of Love ou Noir Boy George. Ensemble, ils créent donc avec leurs économies le label Ascèse Records, montent la mini salle de concert L’Abri et signent avec leur groupe Hystérie un premier manifeste qui sent bon le gaz lacrymo : Campagne / Capitale, album sorti chez Le Turc Mécanique. Réalisée par LLCoolJo du groupe Strasbourg, la pochette de cet album au vitriol en dit d’ailleurs long sur l’humeur du groupe de Castres. À la manière d’un zapping du journal de 20h, elle fait défiler les images d’une France pas franchement en meilleure forme que celle des années Giscard : les visages de Zyed et Bouna, Pierrette Le Pen nue dans Playboy, des casseurs en t-shirt, des CRS en armure, le terroriste Carlos, des traces de poudre blanche ou la voiture de police incendiée lors des manifestations contre la loi Travail. À croire qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de l’État d’Urgence.

Article 35

Mais contrairement aux apparences, Hystérie n’a rien de cet anarchisme dépolitisé qui joue la posture pour ne pas avoir à se casser la tête sur les questions propres à notre société (les fameux « anarchistes en sarouel » du morceau « En taule »). Au contraire, le trio de Castres ne peut s’empêcher d’injecter de la politique dans des morceaux qui cognent quelque part entre Métal Urbain et Black Bug. « On a suivi les élections, ça nous intéresse. De toute manière, la politique s’impose à nous tous les jours. On ne veut pas se mettre des œillères en se disant  »ça, ça les regarde eux, mais pas nous ». On a même une sorte de culte autour des petites phrases des politiques. On les répertorie, on les note, on se le ressort entre nous. À une époque, on utilisait des samples de ce genre de phrases en concert. Entre les morceaux, on balançait Manuel Valls qui hurle ou des saillies complètement débiles de Gilbert Collard. Si on le faisait encore, on aurait des dizaines de phrases de Macron »Les morceaux de Hystérie parlent de coups de taser, d’emplois fictifs, de prison, de paradis fiscaux, de voitures piégées et de violence sociale. Un discours insurrectionnel qu’ils assument pleinement, quitte à ne pas rentrer dans les clous des discours promo bien comme il faut. « On est plus admiratifs de choses comme la R.A.F que de Gandhi. Je caricature mais c’est un peu ça. Évidemment, nous ne sommes pas pour la violence. Mais parfois, elle peut être légitime si elle est justifiée par une oppression trop forte. On cite souvent entre nous l’article 35 de la Déclaration des Droits de l’Homme qui dit que quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

Logiquement, le groupe s’est donc en partie reconnu dans les événements du printemps dernier, quand les manifestants contre la loi Travail, les insomniaques de Nuit Debout et les déçus de l’Europe des Panama Papers ont pris la tête des cortèges pour faire entendre leurs voix autrement que par la paisible promenade dominicale. Et dans le fracas des vitrines de banques, on aurait presque cru entendre la musique taillée au pied de biche d’Hystérie. « Ce qui créé cette révolte, c’est cet espèce de fatalisme insupportable. Les gens en viennent à penser que tout combat contre une oppression, c’est quelqu’un qui geint parce qu’il n’est pas content, comme un gamin qui ferait un caprice. Maintenant, les réactionnaires se posent systématiquement comme les garants du retour à la réalité. Ils disent qu’il faut arrêter d’être un bisounours et qu’au bout d’un moment, si tu ne veux pas bosser 40 heures quand on te le propose, c’est ton problème. »

On a en tout cas rarement vu bisounours si féroces. Et sur les huit morceaux qui composent cet impressionnant premier album Campagne / Capitale, les trois membres du groupe de Castres rappellent à chaque note qu’ils sont un groupe en plein dans leur époque. « Je pense que ce qui s’est passé ce printemps lors des manifs contre la loi Travail sera peut-être aussi un point de départ important dont on parlera dans quelques années. En tout cas, ce qu’il y a de positif à garder de ce second tour de la présidentielle, c’est qu’on ne manquera pas de matériel d’inspiration pour les années à venir. On sera très content de sortir notre second album sous l’ère Macron. » Gilles et ses anciens potes braqueurs de Camera Silens peuvent donc prendre leur retraite sans crainte. Assurément, le punk n’est pas encore mort. Et les dépôts de la Brink’s ont encore quelques mauvais jours à passer.

Hystérie, « Le Grand Soir » (nouveau clip en exclusivité pour Greenroom) :