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Phoenix en blind-test 100% pop italienne, de Battiato à Calcutta

Ti Amo, comme le titre du nouvel album de Phoenix prévu pour le 9 juin. Comme une déclaration d’amour à l’Italie aussi, menée par les deux frères Christian Mazallai et Laurent Brancowitz, guitaristes d’origine italienne du groupe français le plus célèbre des États-Unis. Entre la plage de Rimini, Silvio Berlusconi, et les clips de l’italo-disco, voici le blind-test 100% Italie de Phoenix. 

Cet amour pour l’Italie, il vous vient d’où ?

Christian Mazzalai : Notre père était italien, et on a passé beaucoup de nos étés là-bas. On allait un peu partout, entre Rome, les montagnes, les Dolomites, puis en Sardaigne aussi. Je me souviens très bien des tableaux de glaces en plastique ou des parties de babyfoot et des petits jukebox.

Laurent Brancowitz : Et les pièces de cent lires ou les magasins tenus par des petites mamies. Et puis la télé italienne aussi ! Il y avait des pubs pendant les films. Ça n’existait pas quand on était petits en France. Là-bas, c’était fait sans transition. Tu regardais un western, et boum ! Le plan d’après, ils te mettaient une pub. La stupéfaction. Voilà nos souvenirs les plus puissants, dont on parle souvent entre nous. Des fois, on est là, à Hong Kong par exemple. Christian renifle, il y a une odeur, et on se regarde, et on sait que ça nous rappelle l’odeur d’une petite boutique dans un village paumé quelque part en Italie.

Mais vous êtes un groupe français, vous chantez en anglais, et vous parlez d’Italie. Sacré combo non ?

Laurent Brancowitz : Disons que parmi toute la concurrence internationale, on sait qu’il y a des milliers de groupes qui chantent des super trucs avec des références américaines ou anglaises. Mais des petits glands comme nous qui venons de France, et qui parlent d’Italie, il n’y en a pas. On a aussi fait des albums qui évoquent l’Allemagne, on a fait des trucs qui parlent de Franz Liszt, et ça il n’y en a pas beaucoup qui osent en parler. On a cette chance d’être totalement à côté de la plaque, alors qu’au début de notre vie, on pensait que c’était un handicap fou.

Christian Mazzalai : La génération des années 60-70 en Italie propose une alternative à la pop musique anglo-saxonne, en particulier quand on pense à Lucio Battisti. En France, Serge Gainsbourg était notre alternative quand on était adolescents, mais on a redécouvert sur la dernière tournée de l’album précédent Bankrupt! une autre alternative à cette musique anglo-saxonne formidable : c’est l’Italie. Une musique à la fois hyper émotionnelle et hyper intellectuelle en même temps. Dans la composition, ou même dans les structures de morceau. Si tu vas en Italie, tout le monde connaît les morceaux de Lucio Battisti ! Pourtant, ce sont des morceaux extrêmement atypiques. Dans la forme, et dans les paroles qui ont l’air simples, sauf qu’en les étudiant bien, il y a toujours un système ou une astuce très très élaborée, poétique même.

(Au moment de lancer le blindtest, Laurent commence à raconter à son frère un rêve impliquant son père, Bob Dylan, et un ami de la famille, le tout « dans un contexte rital »)

Calcutta – Del Verde

Laurent : Je connais pas… C’est un truc moderne non ? Coquin. On connaît que dalle aux trucs modernes. C’est pas un mec avec une moustache qui chante ?

Christian : Ça a l’air bien !

Laurent : L’Italien n’hésite pas à utiliser des notes un peu fausses. C’est vachement italien, ça. L’émotion prime sur tout, même sur la justesse. Surtout à notre époque où la fausseté n’existe plus grâce aux technologies modernes, c’est un vrai choix artistique et esthétique de faire ça. C’est Lucio Battisti, je crois, qui a introduit la note fausse, dans un pays ultra opéra, où il y a une vraie culture du bel canto. Lui voulait la note fausse, où l’émotion prime sur tout, même sur la technique.

Donc pas de musique italienne moderne pour vous deux ?

Laurent : Il y a deux ou trois petits trucs, mais l’Italie post Berlusconi, c’est dur. Il a quand même réussi à tout détruire le mec. Heureusement il y a des résistances comme ce qu’on vient de découvrir. Et Mainstream, très bon titre d’album de Calcutta en tout cas !

Rino Gaetano – Mano a mano

Laurent : Ah c’est pointu ça. Je connais mais…. C’est coquin de nous mettre ça….

Christian : Il y a des super morceaux de Rino Gaetano, il y a même une sorte de série télé qui a été créée sur sa vie d’ailleurs. Toutes les histoires italiennes sont folles pendant cette période.

Tous ces chanteurs avaient aussi un vrai rôle politique en Italie.

Laurent : La période des Brigades Rouges éclaire le monde moderne. Ils étaient vraiment dans la guerre froide à 100% les Italiens. Pendant quinze ans, ils ont vécu entre le parti communiste qui était à la limite de remporter les élections, et de l’autre côté la CIA qui voulait pas, et qui soutenait des groupes d’extrême droite. Donc ils étaient pris en tenaille entre l’extrême droite et l’extrême gauche. Et ça s’est fini en quelques mois. En 1983, autour de Berlusconi. J’y pense souvent, parce qu’on se demande comment sortir de la spirale de la violence, et je pense qu’il faudrait s’intéresser un peu à l’Italie, même si c’est pas du tout le même contexte. Ils ont connu ces années de tension folle, qui a engendré un art assez noble. Comme celui de De André par exemple. De André, c’était un bourgeois qui s’encanaillait un peu en étant engagé à gauche. Il y a des photos géniales de lui dans sa maison d’enfance, c’est un palais à Gênes. Puis il a été enlevé en Sardaigne par des malfrats un peu mafieux, et il est resté un mois en captivité. Il a fait un album là-dessus. Après, il a tout pardonné à ses ravisseurs, en disant qu’ils avaient été manipulés par les forces du mal. C’étaient des bergers.

Franco Battiato – Voglio vederti danzare

Les deux ensemble : Ah, ça c’est Battiato !

Christian : Franco Battiato, c’est typiquement l’exemple de l’artiste qui réussit à faire des pop songs avec des paroles qui parlent de choses très sophistiquées.

Laurent : Il est hors-jeu, lui. Après une carrière expérimentale, il a fait des albums pop fous, mais vraiment fous. D’ailleurs, je crois que ce sont les disques les plus vendus en Italie. A l’époque c’était énorme, alors que c’est vraiment très étrange. Ses clips sont tout aussi étranges. Pour nous, les clips de Battiato, c’est une référence énorme ! Il était dans un trip un peu chelou sur le désert pendant longtemps.

Christian : Notre père a quitté l’Italie en 1966, donc on a découvert tout ça sur le tard. Battiato, c’est un peu l’artiste qu’on se passe en secret. La première fois que je l’ai entendu, c’était à Brooklyn.

Laurent : Le premier album Battiato que j’ai acheté, je l’ai aussi trouvé à New York. Un album hyper bizarre, qui parle de fuoco, le feu. J’étais dans le magasin Other Music, dans le coin rital de cette petite boutique. En France, il y a une petite société secrète qui aime tous ces trucs-là, comme Battiato. Sébastien Tellier, il connaît très bien !

Ryan Paris – Dolce Vita

Laurent : Ryan Paris ! C’est notre enfance ça, on a entendu ce titre en 1984 ou 1985. T’entends le petit synthé là ? Ouverture de filtre, technique French Touch avant l’heure.

Christian : On revient d’un concert en Alabama, et on était avec Mac DeMarco qui nous a parlé de cette chanson, et de la reprise qu’il va préparer avec Ryan Paris.

Laurent : Mac DeMarco parlait de ce clip aussi. C’est une vidéo mortelle ! Ça fait partie de nos grandes références, avec tous ces plans sur des passantes. L’été dernier, on a fait des petits tournages à Rimini pour un futur clip, mais ça manquait vachement de filles dans les premiers extraits. Donc j’ai montré Ryan Paris au caméraman et j’ai dit : « Il faut des filles comme ça ! » C’est un copain qui était parti pour filmer mais il a eu des problèmes… Il était habillé entièrement en costard sur la plage à Rimini, et c’est pas passé. Il avait une énorme caméra, il filmait les nanas, alors il s’est fait courser. Il s’est fait voler sa caméra. C’était à l’italienne, rocambolesque ! Il y avait une ambiance de tournage clandestin.

Donc l’italo-disco ça vous tient à cœur ?

Laurent : L’italo-disco, c’est des italiens qui essaient de faire Studio 54 mais qui se plantent. Ils sont hyper tristes de rater, mais après ça évolue. On peut faire le parallèle avec les Beatles, des anglais qui essaient de faire du blues, du rythm’n’blues, et qui se plantent. Mais c’est là que ça devient les Beatles. L’italo-disco, c’est l’erreur heureuse. Mais l’erreur avec de super synthés.

Mina – Città vuota

Laurent : C’est Mina ? J’ai reconnu la voix.

Christian : On avait un CD de Mina quand on était petits. Elle a fait des bonnes chansons, certaines arrangées par Ennio Morricone

Laurent : C’est l’époque juste avant la « révolution battistienne ». Il y a un charme fou, mais pas le petit truc en plus, la petite folie qui nous plaît, dans Battiato, Battisti, le festival de San Remo.

Vous citez le festival San Remo dans votre single « Ti Amo ». Pourquoi tant d’attachement à cet événement ?

Laurent : Ouais, ça convoque plein de souvenirs de trucs un peu minables, un peu mainstream. Le festival existe toujours, c’est assez pathétique, mais il y a un truc pas mal : c’est l’orchestre. Les italiens ont gardé les vrais orchestres, même dans les émissions télé, les prises de son se font en live, c’est assez audacieux. Pourtant, leurs émissions sont folles puisqu’elles ont inventé le monde moderne dans lequel on vit. Mediaset, le monde berlusconien, on y est !

Dans J-Boy, vous faites quand même une intro façon Mediaset sur un plateau de télé à l’italienne

Christian : Pour nous, c’était évident de faire ça !

Laurent : Même si Berlusconi a créé un monde ignoble. Petits, on avait un voisin italien qui nous montrait la Rai (chaîne de télévision nationale italienne, ndlr) et nous disait « la Rai, ils ont 20 d’avance ». On était enfants avec Christian, mais on se foutait déjà de sa gueule. C’était un adulte, très patriote, mais en fait il avait raison. Il avait vu venir l’entertainment complètement débile, poussé à son extrême, son paroxysme, sans aucune dignité. C’est lié à la télé, mais il ne faut pas oublier tout le reste, la musique, les arts plastiques, le cinéma. Avant Berlusconi, il y avait une puissance culturelle italienne, mais après, Silvio est arrivé.

Lucio Battisti – Una donna per amico

Christian (dès les premières notes) : Ah ce début de Battisti, una donna per amico, j’adore. Ce chanteur reste vraiment la référence pour tous les italiens. Lui, au premier degré, c’est sublime ce qu’il fait.

Laurent : Là, c’est sa période anglaise. En 1973, son fils a failli se faire enlever par les Brigades Rouges. A l’époque, les mecs enlevaient le président du Conseil (Aldo Moro, ndlr) le flinguaient, et on le retrouvait dans le coffre d’une bagnole. Après cette tentative, il s’est coupé du monde, et est parti faire un très bon album à Los Angeles, où il combinait le professionnalisme des ricains, et l’âme italienne. Quand il est allé en Angleterre, le producteur était un peu moisi. Le son est un peu trop propre, la note moins fausse, le synthé plus accordé. La meilleure période de Battisti reste celle où il avait son studio dans sa maison de campagne. Là, tu sens que c’est lui qui branche les trucs, ça sonne un peu bizarre. On a appelé un de nos accords « l’accord Battisti ». C’est quand tu es en Do majeur, et que tu fais un Fa 7e Majeur. Lui-même le fait dans ses chansons, au moment le plus important.

Christian : Mais il faut qu’il soit placé à un certain moment, cet accord. Et il créé exactement cette émotion folle, à la fois remplie d’espoir et d’une tristesse folle. Quand tu ressens de l’émotion en écoutant nos morceaux, c’est un accord Battisti.

Laura Pausini – la Solitudine

Laurent : Ça c’est post-Berlusconi. On pousse pas le vice aussi loin que Laura Pausini. Il y a des trucs modernes très limites, que j’aime en musique italienne.

Christian : Tout arrive dans la vie, mais celui-ci… C’est trop loin de nous.