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À quoi peut bien ressembler la vie du seul disquaire de Cannes ?

À quoi peut bien ressembler la vie du seul disquaire de Cannes ?

Il y a sept ans, Marian, 66 ans, a ouvert Discotis, boutique minuscule où chaque recoin déborde de poussière et de disques rares voire introuvables. Jusqu’ici, rien de spécial. Sauf que ce retraité a une particularité, comme il l’affirme : il est le seul disquaire de Cannes et de ses environs. Ce qui donne toujours envie d’en savoir un peu plus en cette période de festival du film.

Dès l’entrée, une pile poussiéreuse de 33 tours aux bouts écornés. Le premier de ces vinyles dévoile un titre tout aussi intrigant : « Contes pour les enfants lus par la Princesse Grace ». Sur la pochette, Grace Kelly porte beau, cintrée dans une robe Givenchy, diadème sur le haut du brushing. La comédienne culte d’Alfred Hitchcock devenue Princesse de Monaco - une fois son mariage avec le Prince officialisé - allume aussi en formant une moue, disons, lascive. Le prix de cette pose mi-protocolaire mi-incendiaire se vend à 20 euros. Marian Piekaski, 66 ans, et ancien responsable en magasin Darty à Douai, marque une pause. Une pause immédiatement suivie du sourire expert de celui qui sait : « De toute façon, ceux qui passent dans ma boutique pendant le festival de Cannes, ils sont comme ça. Ils bloquent sur les bacs de bandes originales à l’entrée. Ils fouinent, ils prennent quelques pièces qu’ils posent sur le comptoir. Puis, au moment où ils sortent la carte American Express ou j’sais pas quoi, je les avertis ''Hop, hop, hop, ici on ne prend que le cash. Jamais eu de machine pour lire les cartes, moi. Désolé, je ne suis pas vraiment un commerçant !'' Quand ils reviennent ils arrondissent leur récolte en me prenant un ou deux machins comme le Grace Kelly. Là, je suis obligé de faire un prix parfois. Bref, tout le monde est content… »

La boutique de Marian est ouverte de 14h à… « quand ça ferme » pendant la dizaine de jours du festival de Cannes. Au premier coup d’œil, l’endroit est pourtant difficile à repérer. Pas évident de situer ce petit local placé à une centaine de mètres des palaces aux façades ornées, pour l’occasion, d’affiches de blockbusters tous plus improbables les uns que les autres. Pour y accéder, il faut prendre le Boulevard de la Croisette, bifurquer au niveau du palace JW Marriott où les touristes se massent en nombre pour apercevoir, dans le meilleur des cas, une Jessica Chastain, et, dans le pire, une starlette rescapée des Marseillais à Cancun. Nous voilà désormais au milieu de grands immeubles comme sortis d’un film de Jacques Tati. Rond Point Dubois d’Angers. Ici, il y a un pressing qui porte le nom « Palme d’or » et un institut d’esthéticienne. Et au milieu de cette parcelle cannoise, la façade de Discotis, seul disquaire de tout Cannes, qui a aussi fait le choix de rester bloqué dans les années 60, 70 voire 80. Marian revendique cette appartenance à une culture du passé : « Il y a quarante ans le truc que je me disais, c’était : ''Si un jour t’ouvres un disquaire, ce qui ne risque pas d’arriver, tu l’appelleras Discotis''. Pourquoi, Discotis ? Parce que ça fait référence au plus grand de tous : Monsieur Otis Redding, le roi du rhythm and blues. Je ne l’ai jamais vu sur scène de son vivant, hein, mais je crois que j’ai une des plus énormes collections le concernant. Ça chiffre (sic) à quelques centaines, facile. »fullsizerender_1

Le cagnard tape fort quand un grand ours tout en barbe, casquette, et ironie made in Williamsburg pousse la porte. L’homme ne fera pas mystère des raisons de sa présence : il est principalement là pour accompagner en sélection cannoise son « pote le réalisateur Sean Baker qui a un film en sélection » et « faire la fête sur les plages privées pour la soirée Queer Palm où le cinéaste John Cameron Mitchell fait le DJ ». Chez Discotis, le lecteur de Vice teste un peu Marian sur un terrain qu’il imagine glissant : « Hey man ! Par hasard, vous n’auriez pas la B.O du film Night On Earth de Jim Jarmusch ? It’s almost impossible to find, but who knows… » Sans se démonter, le maître des lieux siffle un « Sure, my friend, let me see », plonge la main dans les bacs en plastique de 33 tours en équilibre instable, puis ressort l’objet tant convoité. Le barbu ironique est à ça de recracher son smoothie sur son t-shirt flambant neuf Frank Zappa.

Plus tard, trois jeunes américains frais, beaux et nourris aux fruits sans OGM et aux barres protéinées comme un épisode de la série Beverly Hills se fraient avec difficulté un chemin entre les bacs rouge sang débordant de 45 tours new wave. Moquent gentiment le caractère exigu de la boutique, s’interrogent devant son absence de rangement véritable. Dans la foulée ils prennent quelques selfies devant les raretés accrochées aux murs sombres comme ce picture disc de la B.O du premier Superman ou ce Are you Experienced ? de Jimi Hendrix sur lequel les couleurs psychédéliques sont de rigueur. Flegmatique derrière son comptoir, Marian pioche un bonbon caramel avant de disposer délicatement un 45 tours de Téléphone sur sa petite platine. « New York avec toi », évidemment. Réaction des trois californiens : une danse improvisée en pleine boutique. Sans doute que Marian avait anticipé son coup : « That band is Telephone ! French Rolling Stones, my friends. » Forcément, l’affaire finit dans le sac.

"Il est voûté, Vincent Lindon"

Comment Marian vit-il son rôle de « dernier disquaire de la région » quand le festival du film s’ouvre à Cannes dès la mi-mai ? Réponse simple : « Je m’adapte. Par exemple, j’ai un pote à moi, un grand collectionneur, qui possède des dizaine de milliers de musiques de films. Je ne peux pas dire son nom, sinon ça pourrait lui créer des ennuis. Avant le festival je lui passe un coup de fil : ''Tu aurais quelques trucs qui débordent dans ta collection ?'' Lui : ''Ça t’intéresse du Orange Mécanique ? Je veux bien t’en lâcher''. Le tout c’est de connaître les bons collectionneurs, qui peuvent te fournir les bonnes pièces à tout moment. » Puis il décoche un sourire enveloppant : « Chez les collectionneurs, il faut comprendre qu’il y a des amitiés, de la sympathie ». En disant ça, une voisine de Marian, sexagénaire à petites lunettes rondes, permanente et gros accent du sud vient de pénétrer dans la boutique. Elle pioche dans la coupelle à bonbons au caramel posée sur le comptoir et se met à exposer le quotidien des locaux cannois en période de festival. Elle : « Tu as vu ça ? Une douzaine de gamins blessés hier soir. » Lui, magnanime du fait de son attachement au rock : « Bah, il y a toujours des sacrées équipes pendant le festival, des bons allumés, qu’est ce que tu veux. »

Présupposé simple et logique : ceux qui viennent s’installer dans cette région PACA à l’âge de la retraite ont à disposition plusieurs façon de tromper l’ennui. Certains optent pour l’initiation à la plongée sous-marine. D’autres sont saisis par une étrange passion pour les pop stars locales Christian Estrosi ou Eric Ciotti. Seule la période du mois de mai pendant laquelle se déroule le festival de Cannes voit changer les septuagénaires ou plus. Il faut les voir déplier leur transat plastique sur la Croisette, face au Palais des festivals et guetter les stars qui montent les marches. Il faut surtout les entendre mitrailler des remarques aussi fastes que furieuses (« Je ne l’imaginais pas si voûté, Vincent Lindon, oh la la… »). Dégarni, bronzé et habillé d’un combo t-shirt aux couleurs de Guns & Roses et short en jeans, Marian, lui, porte beau. S’il ressemble un peu à ces vieux crooners de charme, il s’est choisi une vie alternative. Devenir disquaire, mais sur le tard. Une drôle d’histoire : « Avec ma femme on débarque à Cannes en 1990. A l’époque, elle est infirmière. Moi, je garde les immeubles du coin, je rends des services au voisinage, mais faut pas trop en parler… Ma fille, elle, va ouvrir un salon d’esthéticienne qui marche fort. » Et alors ? La famille originaire de Douai, dans les Hauts de France, s’acclimate doucement au cagnard local. Et déchante un peu, musicalement. « Au départ j’imagine que je vais compléter ma collection de disques de hard rock en arrivant dans le sud, pose très sérieusement Marian. Le Sud, je voyais ça comme un endroit où les gens devaient écouter beaucoup de métal. Finalement, pas vraiment. Ils sont plus calés en jazz dans le coin. Dommage… »img_0563
En 2010, changement de vie radical alors que l’âge de la retraite s’annonce à grand pas. « Il y a 7 ans ma fille m’annonce qu'un local à côté de son salon de beauté se libère, et que je pourrais y installer ma collection pour faire prendre l’air à mes disques. Evidemment, tu réfléchis. » Il ne faut pas longtemps pour décider l’intéressé. Seule contrainte pour lui : apprendre à jongler entre son travail de gardien d’immeuble et son boulot de disquaire calé sur ses heures de pause. Pendant cette période, l’homme assume donc des journées de « 15 heures de travail ». Mais à l’impossible on est tenu. Surtout quand on sait que le bon Marian a accumulé avec les décennies un fond de vinyles, disons, plutôt conséquent. Ce dernier frôle en effet les… 35 000 pièce, avec une spécialité pour le label soul historique de Philadelphie, Stax.

Car avant toute chose Marian a été un collectionneur, un furieux, capable « de garder une partie de mon argent pour compléter ma collection. Pour ça je chine, je cours les foires, je repère les gars fiables qui peuvent me dépanner de quelques 33 ou 45 tours, et parfois je vide aussi les greniers. Il y a toujours des gens qui veulent se débarrasser de leurs disques. Moi, quand j’apprends ça, je rends service, mais je fais des bonnes affaires aussi. » Pour dater le début de cette « fièvre » il faut remonter à l’enfance. Dans la région Nord Pas De Calais plus précisément. Au début des 60's, la famille d’origine polonaise se localise dans les cités ouvrières de Douai. Le paysage : cette France encore insouciante dans laquelle les immigrés venus du Maghreb, d’Italie et de Pologne cohabitent tous en bonne harmonie et font vivre le tissu industriel local. À 12 ans, pour sa communion, son parrain lui offre son premier teppaz et le 45 tours des Beatles « A Hard Day’s Night » qui sera le premier d’une longue collection. Viendront ensuite, dans l’ordre, du Johnny Halliday, du Rolling Stones et la musique qui électrise Marian : « Moi, je viens du garage rock bien sauvage. J’étais un mec évaporé, intéressé par les filles et les conneries à l’adolescence. J’aimais les Them, le Spencer Davis Group, les Sonics. Tous ceux qui avaient des attitudes de voyous, en fait. C’est grâce à eux si plus tard je vais me mettre au rhythm & blues et aux chanteurs comme Otis Reding avec des voix rocailleuses. »

"Mick Jagger n'est jamais passé"

Marian est donc mûr pour expérimenter ses premières foires aux disques. Ces grandes braderies où l’on peut autant chiner des lots de vieux vinyles aux coins cornés que de la quincaillerie appartiennent au folklore nordiste. Pas encore adulte, Marian les sillonne toutes avec ses potes de jeunesse avec lesquels il a formé son seul et unique groupe, les Milords. Marian théorise alors son « obsession » : « Être collectionneur c’est mieux quand il y a une filiation, quand ce n’est pas un plaisir solitaire, je pense. Le partage du bon disque et de sa découverte c’est essentiel pour alimenter la machine. » Avec le temps, il a appris à négocier les pièces rares en appliquant des techniques commerciales bien rodées grâce à ses expériences accumulées en tant qu’adjoint de direction au magasin Darty de Douai. Après quelques années à ce poste, l’homme passe responsable d’implantation du célèbre détaillant en électro-ménager. Son premier poste à responsabilité. « Tu as déjà entendu parler de ce qu’on appelle S.O.N.C.A.S ? relance Marian le rusé en plissant un peu les yeux. Ça veut dire Sécurité Orgueil Nouveauté Confort Argent Sympathie. J’ai appris cette approche commerciale du temps où j’étais assistant de direction puis directeur chez Darty, à Douai. Ça peut aider dans d’autres domaines comme la vente et l’achat de disques. »

En prononçant ces mots, l’homme rembobine sa meilleure « prise de guerre » sous la forme d’un vinyle. Là encore, c’était dans le nord. Un jour des années 80 où il se dirige vers son « dealer » favori à Douai, une boutique d’accessoire de vélos qui vend aussi quelques 45 tours garage en fond de magasin, il bloque devant la pancarte « Fermeture définitive ». « Alors, je suis quand même rentré, poursuit le disquaire. Le propriétaire était là. Je lui lance, ''Mais à propos t’as pas des disques à me lâcher pour que je te débarrasse ?'' Il m’a monté une caisse. Dedans il y avait le premier single de Pink Floyd, Arnold Layne, en état impeccable. J’ai dû le payer 10 francs. Aujourd’hui, il vaut 900 euros, je crois. » Ceci posé, Marian observe le festival du film à bonne distance. A-t-il déjà vendu des vinyles rares à des stars ? En haussant les épaules, il reconnaît qu’il serait incapable d’identifier qui est qui dans ce milieu. Il se rappelle bien d’un Américain aux cheveux argentés (« sapé comme un vrai rocker ») qui a fouillé ses bacs pratiquement sans rien dire, mais ne saurait confirmer qu’il s’agissait de l’auteur de Dead Man et Stranger Than Paradise Jim Jarmusch. Il se souvient aussi qu’il se sentait un peu « triste et à l’étroit » dans ses dix mètres carrés, quand, à quelques encablures du magasin, un de ses héros, Mick Jagger, signait des autographes et se pavanait sur le boulevard de la Croisette. D’autant que le même Mick malheureusement, « n’est jamais passé au magasin ».