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David Lynch, Montréal et minauderies pop : rencontre avec She-Devils

David Lynch, Montréal et minauderies pop : rencontre avec She-Devils

L'un vient de l'Ontario, l'autre de Montréal. L'un manipule des machines, l'autre le micro. Ensemble, c'est dans la capitale québécoise que Kyle Jukka et Audrey Ann Boucher ont formé She-Devils, duo qui prend un malin plaisir à pervertir le rockabilly des gros voisins un peu gênants, les États-Unis. Rencontre.

Vingt-cinq ans que les fans attendaient une suite à Twin Peaks, la série culte de David Lynch. Dimanche 21 mai, leur attente a enfin pris fin avec la diffusion des premiers épisodes de la saison 3. Pour mesurer l'influence du cinéaste sur la musique, de Zola Jesus à Lana Del Rey en passant par Chromatics, il suffisait d'être à Paris le mercredi 17 mai. Sur le Canal de l'Ourcq, Xiu Xiu, groupe californien tellement marqué par l'univers lynchien qu'il a consacré un album entier à des reprises de la bande originale de Twin Peaks se produisait au Petit Bain. Plus au sud, entre Bastille et la Gare de Lyon, une inquiétante séductrice brune tout droit sortie de Blue Velvet et un jeune homme coiffé façon Eraserhead se présentent sur scène. Kyle Jukka et Audrey Ann Boucher installent un tableau lynchien parfait, celui du glamour américain perverti : armé d'une simple machine, Jukka installe une ambiance synthétique froide et sombre à l'aide de beats électro et de samples de guitares rockabilly triturés à la moelle. Par-dessus, voilà Boucher qui minaude avec des airs d'actrice hollywoodienne meurtrie. « Don't try to resist me / Let me whisper in your ear the beautiful words so you can hear me closer / Come », incante-t-elle sur leur dernier morceau de la soirée, « Come ».

Jukka et Boucher évoluent sous le nom de She-Devils. Leur musique n’est pas sans rappeler celle de Timber Timbre ou de Dirty Beaches, autres formations montréalaises qui, à leur manière, emmènent le rock'n'roll vers des contrées impressionnistes et minimales. Pas étonnant selon Boucher qui y voit le rapport ambigu de Montréal face à la culture américaine : « On en est abreuvé tous les jours mais en même temps, on reste extérieur. Alors on aime bien la détourner, lui donner notre propre saveur. Un peu comme les yéyés français des années 60 ». Jukka abonde : « La perspective des Français qui imitent les sons américains est géniale, ça donne vraiment une vision unique. Par exemple, je suis tombé amoureux des chansons jazzy de France Gall. Elles sont quasi cartoonesques, j’ai l’impression qu’elles caricaturent la musique américaine. Ça m’a donné moi aussi l’envie de m’amuser avec ».

Le loyer le moins cher du Canada

Alors que Boucher vient du Québec et confie être devenue fan de Serge Gainsbourg à l’âge de 8 ans malgré « ses paroles qui me perturbaient », Kyle Jukka vient de l’Ontario, au sud-ouest du Canada. « A deux pas des États-Unis, ajoute-t-il. Enfant, j’idéalisais les héros de la culture américaine ». De milieu social modeste, il décide il y a cinq ans de suivre un ami qui a trouvé, paraît-il, le plan parfait pour faire de la musique électronique sans le sou à Mile-Ex, le « quartier caché de Montréal qui conquiert les créatifs » selon Vogue. Là-bas, une usine désaffectée a été transformée en espace culturel accueillant une multitude de petits studios et locaux de répétition où se côtoient musiciens, danseurs, acrobates... « Il n'y avait pas de douche, rien, mais c'était le loyer le moins cher du Canada, et l'ambiance était assez dingue » raconte-t-il aujourd’hui. Il y rencontre Audrey Ann, une adolescente montréalaise qui vient de quitter son foyer pour explorer sa propre identité musicale. Boucher : « Je viens d’une famille de créateurs, ma mère a étudié la mode et mon père est musicien. J'ai grandi dans la musique, sauf que rapidement, le discours de mon père ne me plaisait plus : je voulais écrire et chanter moi aussi, créer mes propres chansons. Il me disait qu'une carrière ça s'apprend, qu'il faut commencer par des reprises... ».

C’est elle qui fait écouter France Gall, entre autres, à son compère. Séduit, il laisse de côté le pur beatmaking électronique pour former avec Boucher le duo She-Devils, au sein duquel il prend un malin plaisir à sampler des guitares aux sonorités 50’s et 60’s pour mieux en jouer. « The World Laughs », leur excellent single qui évoque les trips hawaïens d’Elvis Presley, en est sûrement le meilleur exemple. L’atmosphère est ensoleillée, mais les petits tricotages de Jukka tout au long la perturbe d’une bizarrerie ambiante. Tout comme le chant de Boucher, pop et innocent, qui livre avec délice un conte de prise de pouvoir romantique, mais exorciste : « Je veux rentrer en toi et contrôler comment tu bouges / T’injecter de choses plus étranges pour qu’on puisse avancer ensemble ».

Cette malsaine séduction est un thème récurrent du premier album éponyme de She-Devils, sorti le vendredi 19 mai dernier. « Ma séduction ne parle pas de romance, c'est pour moi, pour qu'on vienne vers moi, c'est un truc de puissance », confie Boucher, plus hésitante et fébrile sous le soleil printanier que sous les lumières tamisées de la scène. Avant de lâcher, de but en blanc : « Je suis très branchée astrologie et je suis née sous le signe du Scorpion, un signe de domination et de manipulation. C'est ce qui ressort dans mon chant, moins dans ma vie. Mon corps a été fait pour chanter ». Pour son tout premier passage en Europe, son hypnotique performance parisienne a été à la hauteur de ses paroles. Gageons que comme dans Sailor et Lula, le road-movie surréaliste de David Lynch bombardé de références à Elvis et James Dean, la cavale de Kyle et Audrey Ann réserve encore bien des surprises étranges et sensuelles.