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Alice Coltrane : récit d'une fin de vie mystique pour la prêtresse du jazz

Alice Coltrane : récit d'une fin de vie mystique pour la prêtresse du jazz

Si à la mort de John Coltrane en 1967, beaucoup voulaient voir sa femme Alice poursuivre l’épopée musicale mystique de son mari saxophoniste, très peu sont ceux qui pensaient qu'elle irait si loin. Soit dans son propre ashram au milieu des montagnes californiennes. Loin, très loin du jazz.

7 août 1982. Ce jour-là, le soleil se lève à peine sur Woodland Hills, un quartier paisible de Los Angeles, situé dans la vallée de San Fernando. Alors que les rues sont encore vides, une Chevrolet Camaro s'engouffre à contre-sens dans une rue à deux pas de Canoga Park, avant de percuter de plein fouet une autre voiture stationnée dans les environs. Le conducteur Derrick Traylor s'en sort avec de multiples blessures à la tête et aux abdominaux. Même s'il n'avait pas le permis, il avait décidé de prendre le volant pour relayer son ami trop fatigué pour conduire. Dans le choc, ce dernier est tué sur le coup. Ce samedi matin, la ville de Los Angeles n'est même pas encore réveillée que la police de Los Angeles doit constater le décès de John Coltrane Jr., 17 ans, fils de la légende jazz du même nom.

Après avoir été la star de son lycée grâce à son niveau très prometteur en football américain, l'adolescent s'était progressivement tourné vers la musique en apprenant la contrebasse. Une semaine plus tôt, il avait rejoint ses deux frères saxophonistes Ravi et Oran ainsi que sa mère pianiste Alice sur la scène du Royce Hall pour son premier et dernier concert en famille. Une tournée avait même été programmée pour l'année suivante, avant d'être brutalement annulée.

Michelle Coltrane, sa sœur, se rappelle de la disparition tragique de John Jr. et de l'effet qu'elle a eu sur ses proches : « Nous étions tous dévastés mais ma mère, qui est une femme très stoïque, restait très calme vis-à-vis de la situation. J'étais vraiment perturbée par le fait qu'elle n'avait visiblement pas l'air bouleversée. Je lui ai donc demandé comment elle arrivait à ne pas exploser en sanglots. Elle m'a dit qu'elle avait eu John Jr. pendant 17 ans à ses côtés, qu'elle l'avait aimé et qu'il avait eu une vie et une famille merveilleuse. Elle a ensuite continué en me disant que certaines femmes ne peuvent pas avoir d'enfant et qu'elle était reconnaissante d'avoir pu être sa mère. Je n'ai jamais oublié ces mots. J'y repense dans chaque moment difficile. » Malgré les apparences, la mort de John Coltrane Jr. n'a pourtant pas laissé Alice Coltrane indifférente. Au contraire, cet événement tragique a même été le point de départ d'une étape décisive dans la vie de la pianiste : quelques mois plus tard, en 1983, elle décide de partir en retraite spirituelle. Et de devenir une sorte de prêtresse hindoue jusqu'à la fin de sa vie.

Une révélation mystique

Si le décès de son fils est sans doute pour beaucoup dans la décision d'Alice Coltrane d'ouvrir son ashram, on ne peut pas considérer pour autant que le tragique accident déclencha chez elle une soudaine illumination mystique. Cela fait déjà plusieurs années que la pianiste se consacre pleinement à sa quête spirituelle. Après le décès prématuré de son mari John Coltrane en 1967, Alice se retrouve seule avec ses quatre enfants à charge. Plutôt que de se transformer en mère au foyer, elle accélère pourtant la cadence et multiplie les concerts, dans un style prolongeant l’œuvre déjà très mystique de son mari. Elle apprend aussi la harpe, signe un contrat avec le label Impulse, sort toute une série de disques mêlant la musique indienne au jazz modal et effectue même un pèlerinage de cinq semaines en Inde avec le célèbre guru Swami Satchidananda.

C'est à cette époque qu'elle connaît aussi une première révélation hindoue, dans laquelle une force supérieure la rebaptise Turya et lui demande de suivre les tapasya, une série de pratiques ascétiques visant à tester la résistance de l'esprit et du corps face à la souffrance. « Au cours d'un test de résistance à la chaleur, ma main droite a subi une brûlure au troisième degré. La peau est tombée, les ongles ont noirci, tout ce que je pouvais faire était d'envelopper la chair restante dans un linge de lin pour la garder en place », expliquait Alice Coltrane, citée dans la biographie Portrait of Devotion que lui consacre Shankari Adams, sa secrétaire pendant presque vingt ans. Suite à cette grave brûlure, Alice Coltrane est emmenée en urgence à l’hôpital. Là-bas, suivant ses instructions divines, elle refuse les anti-douleurs qu'on lui propose pour mieux sentir sur sa main blessée la force du prana (défini dans l'hindouisme comme le principe du souffle vital).

De ces épreuves, la pianiste tire une certitude : pour que sa quête spirituelle puisse aussi profiter à d'autres, elle doit commencer à l'enseigner. En 1972, elle ouvre alors un premier centre directement chez elle, où les curieux peuvent venir étudier les écrits fondateurs de l'hindouisme et du bouddhisme comme le Badghavat Gita, le Ramayana ou les textes sur l’éveil spirituel de Bouddha. Peu à peu, la communauté d'Alice Coltrane s'étoffe et ses disciples donnent à leur guide le nom de Swamini, « maîtresse » en hindi. « À l'époque, je n'avais que 19 ans et je faisais beaucoup de basket, nous explique son ancien élève Purusha Hickson. J'ai suivi une initiation avec Swamini. Elle m'a proposé de rediriger l’énergie que je mettais dans le basket-ball vers le yoga, et de devenir ensuite le professeur de hatha yoga de la communauté. Elle m'a dit que ça m'aiderait à progresser dans mon développement spirituel. On peut dire que ça a changé ma vie. »

Médecine douce

En 1983, Alice Coltrane décide donc d'ouvrir leur propre ashram à Agoura, sur un terrain de vingt hectares dans les montagnes autour de Santa Monica. Une région longtemps peuplée par les indiens américains Chumash, avec lesquels la pianiste partage de lointaines racines. « L'ashram est à vingt kilomètres de l'océan Pacifique. C'est un endroit très calme, au milieu des chênes et il y fait beau presque toute l'année. Il est traversé par un ruisseau naturel et on peut y voir beaucoup d'animaux comme des cerfs, des lynx, des hiboux, toutes sortes d'oiseaux, des canards, des serpents », raconte Michelle Coltrane. De son côté, Purusha Hickson semble lui aussi avoir été marqué par la beauté du lieu : « C'est un endroit un peu secret. On pouvait sentir le calme et la paix un peu partout dans les alentours. Il y a un vieux proverbe soufi qui dit que quand l'homme ou la femme reviennent à la nature, tout ce qui était artificiel en eux disparaît. » Baptisé « Shanti Anantam Ashram", ce refuge se consacre entièrement à la spiritualité sous toutes ses formes. Et surtout, sous tous ses dogmes. Pour Shankari Adams, cette ouverture d'esprit est essentielle dans le fonctionnement de l'ashram : « Nous respectons les croyances de chacun. Au fil des années, nous avons même organisé des journées de paix sur des thèmes inter-religieux. Les enseignements que nous suivons sont universels et non confessionnels. Nous ne cherchons pas non plus à faire des convertis. C'est beau de pouvoir accepter la foi de chacun, quelle qu'elle soit. »

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À l'ashram, la vie s'organise autour d'activités simples mais bien définies. On se lève aux aurores pour les premières méditations de la journée, on travaille la terre, on répare les bâtiments, on prépare de la cuisine végétarienne pour tout le monde et on étudie les textes sacrés. Surtout, chacun est libre d'aller et venir comme il le souhaite, d'habiter l'ashram ou pas, selon sa vie professionnelle et familiale. Pour le reste, Alice Coltrane s'occupe de tout, à en croire le livre de Shankari Adams, qui cite plusieurs de ses adeptes : « Grâce aux interventions de Swamini, beaucoup de blessures et de douleurs, que certains avaient parfois depuis des années, étaient immédiatement soignées. C'était difficile de rester insensible en voyant une homme de 56 ans se balader avec un grand sourire et une énergie nouvelle. » Un peu plus loin, un disciple victime de douleurs dans le dos revient lui aussi sur son expérience : « Pendant que j'étais assis, Swamini marchait autour de moi. Elle m'a dit de me lever, puis elle a posé ses mains sur mon dos. Elle a ensuite répété le processus plusieurs fois. Elle m'a dit :''Le Seigneur fera ce qu'il fera, et quand il le fera.'' Une semaine plus tard, ma douleur avait totalement disparu et elle n'est jamais revenu. » Appelons ça de la médecine douce.

C'est là-bas, à l'ashram, que la musique d'Alice Coltrane va évoluer vers quelque chose de finalement assez différent du jazz de ses débuts. Car dans les montagnes de Santa Monica, la musique a avant tout pour fonction de rapprocher toujours plus du divin. Progressivement, la pianiste abandonne l'orchestration classique du jazz, inspirée notamment par le célèbre mantra « Love Supreme » chanté par son mari sur l'album du même nom. À l'image de son défunt mari, Alice Coltrane se met alors à chanter, dans une voix grave et possédée qui illumine par exemple le superbe morceau « Om Shanti ». En 1985, pour répandre la bonne parole, on la voit même animer une émission télévisée intitulée Eternity's Pillar sur Channel 18 dans laquelle elle récite des textes sacrés et invite certains de ses disciples à venir chanter ou jouer des percussions avec elle. Peu à peu, on comprend que pour elle, la musique est définitivement devenue un moyen plutôt qu'une fin. En 1988, lors d'une des cérémonies qui se tiennent chaque dimanche à l'ashram, elle prononce un discours qui marque ses fidèles : « La musique est un accessoire, une ornementation. Je peux l'abandonner complètement, si elle ne me permet pas de faire les louanges de Dieu. La musique doit servir Dieu. Quand elle ne peut pas le glorifier, je n'y vois aucun intérêt. »

Durant des années, alors qu'elle s'est définitivement retirée du monde du jazz et n'a plus de contrat en maison de disque, Alice Coltrane profite donc du cadre de son ashram pour enregistrer et produire elle-même quatre cassettes audio de musique purement dévotionnelle, chantée souvent en sanskrit et accompagnée d'harmonium, de chœurs, de tambourins et de claquements de mains. À ses côtés, aucun musicien professionnel, ce sont désormais ses disciples qui l'accompangent lors des grandes cérémonies du dimanche. Michelle Coltrane se rappelle : « Le dimanche, de 13h à 15h, il y avait un Sat-song (des chants collectifs, ndlr) et un Kirtan (un chant dévotionnel en forme de prière) pendant que ma mère jouait de l'orgue. Après ça, il y avait le Prasad (nourriture bénie par une divinité) et parfois quelques invités. À mon avis, ma mère n'a jamais regretté de ne plus pouvoir faire de concert dans le cadre d'une carrière professionnelle car elle pouvait déjà jouer de l'orgue tous les dimanches. » C'est de ces quatre cassettes jusqu'alors inédites que sont extraits les huit morceaux de The Ecstatic Music of Alice Coltrane Turiyasangitananda, sortis début mai sur le label Luaka Bop. Un disque poignant puisqu'il témoigne avec précision de la vie de la communauté à l'ashram tout en rendant compte de l'évolution spirituelle et musicale de la pianiste de jazz devenue un jour prêtresse hindoue.

L'ashram au cœur

Mais les grandes utopies ne durent souvent qu'un temps. Aujourd'hui, dix ans après la mort d'Alice Coltrane, tout le monde peut désormais se payer l'ashram des montagnes de Santa Monica. « Il n'y a pas eu de successeur nommé à l'époque du décès de ma mère. Depuis, dix ans ont passé, des disciples sont restés là pour prier et méditer. Mais à cause de la taille de la propriété et des travaux de maintenance qu'elle demande, nous avons dû reconsidérer les choses », explique Michelle Coltrane. Proposer à la vente l'année dernière, les lieux ont été mis à la merci des agents immobiliers, qui n'ont d'ailleurs pas hésité à les découper en deux terrains identiques, vendus 2,5 millions de dollars chacun. « Ils sont faits pour aller ensemble mais ils peuvent aussi être vendus séparément », explique par exemple l'agent Nona Green, en charge du dossier. Un crève-cœur pour les anciens disciples ? Pas tant que ça. Visiblement, ils ont su tirer les leçons de la réaction d'Alice Coltrane à la mort de son fils. « J'adore le terrain autour de l'ashram. C'est un endroit magnifique, avec une très belle vibration. Il y a là-bas une forme de paix et de beauté remarquable. C'est là où j'ai appris à mettre en pratique la gentillesse, la compassion, à servir les autres et à servir Dieu, à surmonter mes peurs et toutes ses choses qui sont en moi. Je suis immensément reconnaissant pour ça », explique Purusha Hickson avec un sourire. Il montre son cœur : « Mais c'est ici qu'est l'ashram. L'essence de tout ça est ici. Pour toujours. »