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Vous serez prévenus, Ho99o9 déclenchera bientôt une émeute près de chez vous

Vous serez prévenus, Ho99o9 déclenchera bientôt une émeute près de chez vous

Souvent décrits comme « déclencheurs de chaos » par ceux qui ont survécu à leurs performances live, le duo Ho99o9 a élevé le bordel au rang d'art de vivre. Ou comment transformer un quotidien morose dans le New Jersey en grande fête borderline et permanente.

Dans quelques heures, le duo Ho99o9 a rendez-vous chez Canal + pour une performance live. C’est leur toute première apparition sur une télé nationale mais pourtant, pas question de suivre la moindre directive. « Toutes les règles et les restrictions peuvent aller se faire foutre », envoient-il, confortablement installés dans la cour de l’hôtel Alba, près de la gare du Nord à Paris. Après la théorie, la pratique : la veille, Eaddy et theOGM ont tenté d'organiser un concert sauvage à Paris. Le patron de leur maison de disques grimace, un peu gêné. Trop compliqué de trouver un lieu, matériel trop cher, ils ont dû faire machine arrière. Ce n'est que partie remise, selon Eaddy : « On trouve toujours un moyen de faire ce qu’on veut. À notre manière. Ne pas faire ce qu’on a envie n’est même pas une option ».

Sur la paume de theOGM, on peut distinguer la silhouette d’un squelette auréolé de flammes, tatouée à l’encre noire. Eaddy, lui, garde sa veste du groupe de métal Megadeth alors qu’il s’assoit. De quoi réactiver le débat sur le « style » Ho99o9. « Rap métal », « néo-punk », ou « noise-rap », ont déjà tenté des journalistes anglo-saxons. Le duo préfère « deathkult » pour catégoriser ses productions saturées de riff de guitares poussées dans leurs derniers retranchements. Eaddy rit cependant des dénominations de que les critiques tentent d’accoler à sa musique : « Accepte qu’il y ait un nouveau truc qui s’infiltre dans ton cerveau. Ceux qui y réfléchissent trop, leur tête va exploser. Voilà ce qu’on fait, ça s’appelle Ho99o9, c’est nous, point ».

Depuis leurs débuts, theOGM et Eaddy, 28 ans tous les deux, tentent d'élever le bordel au rang d'art de vivre. Si leur tentative parisienne a échoué, ils laissent depuis leurs début en 2012 une sacrée traînée de poudre. Les live du duo sont souvent décrits comme « déclencheurs d'émeutes », comme lorsque Eaddy a fini un concert complètement nu à convulser sur le sol au milieu du public, alors que theOGM a pris l'initiative de déverser des kilos de pop-corn sur le public lors d'un concert où ils n'officiaient qu'en première partie. Sans oublier un concert au festival SXSW arrêté par la police, des dizaines de salles de concerts ravagées. Dans leurs clips, des images de manifestations Black Lives Matter se succèdent à des explosions, comme dans « War Is Hell ». « Les gens ont beaucoup de frustration à expulser, on le voit à nos concerts ! » assure Eaddy. Les deux se marrent tout en se défendant d’en être les responsables. TheOGM explique : « Ce sont les gens qui créent le chaos. Nous, on se nourrit de ça. Bon, c'est vrai, parfois les gens cassent des trucs... »

"Des gens inanimés dans les coins"

En 2017, qu'est-ce qui peut pousser deux quasi-trentenaires à avoir autant envie de foutre le bordel ? Il y a d'abord un quotidien ennuyeux à mourir dans le New Jersey. « C’était comme être bloqué dans un désert sans jamais pouvoir en sortir », raconte Eaddy. TheOGM, né de parents haïtiens, parle d'une éducation très stricte : « C’était comme être en prison. Je ne pouvais inviter personne chez moi, je devais aller à l’église tout le temps. Maintenant, ma mère ne sait même pas toute ma rage, ma frustration, ça vient d’elle ! » La rencontre s'est faite à Newark, au nord de l’État, pas loin de New York. Nous sommes en 2012 et dans cette ville populaire rongée par les gangs, ils passent le temps au sein du collectif JerseyKlan, qui improvise des soirées agrémentées d’installations artistiques. « En novembre 2012, on a décidé de donner notre tout premier concert dans le loft d’un pote. On a juste branché un iPhone sur une enceinte pour pouvoir chanter dessus », revit theOGM. A cette époque, Eaddy travaille la nuit dans un hangar où il doit remplir plusieurs poids lourds de packs d’eau minérale. « Pendant le boulot, j’avais juste le droit de m’asseoir trente minutes uniquement. Tout ça pour porter de la fucking agua », souffle le jeune rappeur.

Pour oublier les jobs alimentaires, les deux compères multiplient les live, en organisant tout de bout en bout, et commencent même à y prendre goût, à en croire theOGM : « On ne publiait aucune chanson sur Internet, on jouait juste un peu partout. C’était sauvage. On retrouvait des gens inanimés dans des coins de salles ou d’appartements parfois ». Des lieux où le rap est exclusivement à l’honneur, bien différent du style revendiqué par les deux amis, fans de James Brown ou encore Megadeth. Ils assument passer pour des « weirdos » à contre-courant.

C'est en 2013, à Brooklyn, que tout s’accélère. Au festival Afropunk, plus précisément. Les groupes défilent sur scène, alors que theOGM et Eaddy, eux, sont là pour vendre des goodies. Soi-disant. « On avait loué une grande tente avec des potes. Personne ne nous connaissait à cette époque. On suivait les groupes qui jouaient les uns après les autres ». Jusqu’au moment où ils sortent leurs instruments jusqu'ici cachés. Pas besoin d’être invités sur scène pour jouer au festival, pensent-ils. OGM éclate de rire : « Les gens étaient en mode ‘est-ce que ça fait partie du festival ça ?’, nous, notre objectif c’était de faire notre concert, quitte à prendre le festival en otage, et de foutre un peu le bordel ». Premier effet : le festival fait signer un contrat à tous les commerçants leur interdisant d'amener des instruments de musique dans leur tente. Mais surtout, ce jour-là, une de leurs connaissances s’empresse de parler de ce happening à son ami, le manager d'artistes Mike Feinberg. « Quelques semaines plus tard, Mike nous a appelé pour refaire la même chose à Los Angeles, sourit the OGM. Maintenant, c’est notre manager. C’est grâce à lui qu’on est devenu un groupe à part entière, qu’on a pu sortir un album. »

Après cinq années à répandre le désordre aux États-Unis et en Europe, plusieurs mixtapes et des clips culminant à plusieurs centaines de milliers de vues, Ho99o9 a enfin livré son premier album début mai. Sur United States of Ho99o9, Eaddy et theOGM semblent avoir trouvé une nouvelle raison de répandre la poudre : l'état actuel de leur pays. « Tu n'es pas né raciste, on t'a appris à l'être », peut-on lire sur le livret de l'album autour d’une lame de couteau sur laquelle un Jésus au visage de bébé est crucifié. A côté, une tête de policier à la mâchoire squelettique est désigné comme un « corrupt officer of Amerikkka » — en référence au Ku Klux Klan. Les « deux mecs noirs dans l’Amérique contemporaine », comme ils se désignent, font entendre leurs idées politiques comme dans la chanson « Knuckle Up » où ils semblent même appeler au soulèvement contre Donald Trump, « We don’t take no shit from a motherfucker » hurlent-ils. Pour autant, ils ne préfèrent pas revendiquer de responsabilité politique à part entière. « Les jeunes peuvent faire ce qu’ils veulent. Nous ne sommes pas politisés, on veut juste que les gens soient au courant, clarifient-ils en chœur. On vous balance ça, comme du porno hardcore, de la viande crue. »