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"Reims, c’est plus seulement l’electro pop à la Yuksek ou The Shoes"

"Reims, c’est plus seulement l’electro pop à la Yuksek ou The Shoes"

Au moment où se déroule la première édition du festival La Magnifique Society, à Reims, nous avons demandé à Cedric, directeur de la salle rémoise, La Cartonnerie et à Anthonin, leader d’un des plus intéressants nouveaux groupes rémois, les psychédéliques, Black Bones, de raconter leur ville.

Depuis 2013, Cédric Cheminaud, 43 ans, un sedanais au look franchement orienté vers le garage rock et les rééditions de blue eyed soul, a été promu au poste de directeur de La Cartonnerie, véritable (et seule) institution pour les musiques actuelles qui passent par Reims. Qu’on en juge plutôt : La Cartonnerie, c'est deux salles de concert de respectivement 350 et 1200 places. Ne manquait qu’un festival pour reprendre le flambeau de l’ancien Elektricity dont Yuksek assurait le rayonnement. Au terme d’un long brainstorming, La Magnifique Society est donc née. Si ce nouveau venu sur une carte festivalière déjà encombrée a un but, c’est de prouver qu’une manifestation exigeante est toujours possible. Il peut également redonner à Reims un statut de place forte du grand mix.

Quand il parle de son festival, il utilise l’expression de « nouveau départ » pour sa ville. Puis, en croquant à pleines dents dans un burger frites servi sur une terrasse parisienne, l’homme théorise : « A Reims, on est désormais à la jonction de deux périodes dans la musique. On sent que les nouveaux artistes ont gardé l’esprit do it yourself des tous débuts. Ils ont l’expérience des trucs faits à la main, entre potes. Ils savent comment Yuksek, The Shoes, Brodinski ou les Bewitched Hands ont réussi à attirer les grosses maisons de disques, les médias. Ils les ont vu encaisser le choc. Surtout, ils ont l’intelligence de ne ni trop croire à l’underground, ni trop aux mirages de la notoriété. Ils naviguent entre les deux. »

Quoi qu’en diront certains, il reste toujours un siège de première classe à prendre dans la mythologie des villes hexagonales à forte valeur musicale. Entre Rennes, Le Havre, Paris, Lyon et Bordeaux plus exactement. Pour autant, Reims ne revendique rien. Pas dans l’habitude d’une ville plutôt connue pour la discrétion de sa (grande) bourgeoisie locale. En revanche, la ville semble quand même capable de montrer les muscles au moment où commence sa Magnifique Society. A preuve, la programmation éclatée du nouveau rendez-vous. Air, BCUC, Fishbach, Camille, Sleaford Mods et Groupe Doueh & Cheveu. Quelques jeunes pousses basées entre la cathédrale et le quartier Croix Rouge ressortent aussi. Leurs noms ? Puzuzu et les psychédéliques Black Bones, dont le premier album sort en septembre et dont le style évoque un mariage entre The Flaming Lips, Of Montréal et les films fantastiques d’auteur d’un George Romero ou d’un Terry Gilliam.

Selon Cédric Cheminaud,« Reims, maintenant, c’est plus seulement l’electro pop à la Yuksek ou The Shoes qui tient le haut du pavé. Ça s’est diversifié. » Surtout si l’on rajoute à la sélection forcément incomplète les plus entraînes Rouge Congo et leur electro pop pas totalement éloignée des BO de Nicolas Winding Refn. Comment cette ville qu’on dit trop incarnée par ses grandes maisons de champagne, son Raymond Kopa et son concert culte de Nico et Tangerine Dream devant le parvis de la Cathédrale est devenue puis redevenue un laboratoire ? Au moment où s’ouvre la première édition de La Magnifique Society, Cédric de la Cartonnerie et Anthonin Ternant (ex de The Bewitched Hands et désormais leader de Black Bones) ont accepté de remettre, un peu, les choses dans l’ordre. En revenant très en amont de ce qu’on a appelé « La scène de Reims ». Quoi que cela signifie réellement.

Cédric Cheminaud : Je viens de Sedan, dans les Ardennes. Sur place, j’ai vite gravité dans le milieu des concerts en MJC, tout ce tissu de petites associations qui font vivre la musique au niveau local. Comme tout Ardennais qui se respecte, je pars pour Reims quand j’ai 18 ans et le bac en poche, pour suivre des études à la fac. Trois mois de L.E.A et tout mon temps consacré à aller voir des concerts dans les squats, des concerts dans l’ancienne grande salle locale, l’Usine. Il n’y avait que ça à faire… C’était une ville assez endormie. Ce qui vivait un peu ce n’était pas le milieu alternatif, c’était plutôt ce que j’appelle « le niveau intermédiaire » de la musique.

Anthonin Ternant : Je suis né à Reims. Mon père était directeur d’une MJC. Ce serait exagérer que de dire que dans les années 90, ça bougeait beaucoup dans la ville. À cette époque-là, j'étais encore au lycée, et mon truc c'était plutôt le skateboard. La musique qu’on aimait c’était tout ce rock U.S qui va des Pixies à Nirvana en passant par Dinosaur Jr. Défendre ce genre de goût dans une petite ville comme Reims, forcément ça te pousse à te recentrer sur une bande très réduite de potes. Et comme le sujet de discussion ça reste avant tout la musique, tu commences à en jouer au fur et à mesure. Juste histoire de passer le temps.

"Reims a été une ville culte"

C.C : Le Reims de ces années, c’est ouvert musicalement, mais rien ne sort du lot. D’un côté tu as les mecs qui jouent du noise, de l’autre des groupes qui font du post rock, quelques DJ par ci par là, mais tous avec des messages très cérébraux et, surtout, pas du tout ouvert sur un éventuel public large. Donc, tu passes sans arrêt d’une chapelle sonore à une autre, mais impossible de regrouper les individualités pour les faire progresser ensemble. Je crois que le seul groupe un peu « énorme » sur Reims, à cette époque, ce sont les Western Specials. Eux, ils jouaient du ska. Ils ont eu leur petit moment de gloire en jouant au Printemps de Bourges et après plus rien. Après, c’était aussi ça qui était intéressant : le manque de stars locales et la façon de rester confiné dans des micro scènes, ça t’envoie un message très clair. Le message ? « Démerdez-vous, faites la musique que vous aimez, n’attendez rien des autres. Jamais ! »

A.T : Avant internet, on ne savait pas vraiment ce qui s’était passé sur le front de la musique à Reims. On voyait bien qu’il y avait pas mal de bars super actifs pour organiser des concerts, des bonnes petites structures, mais pas exactement de « gloires rémoises ». Les grandes heures des concerts planants organisés devant la cathédrale, avec Nico et Tangerine Dream et des milliers de baba cools, j’ai appris ça très tard. Forcément, quand tu vois ça, tu te dis : « Hey mais c’est cool. Reims a été une ville culte ». Ça rend fier. Parce qu’avant de voir ressurgir ce passé, je crois qu’on nous remettait souvent l’exemple des Lionceaux. Les Lionceaux c’était le groupe de rock le plus énorme sorti de Reims. Ils avaient fait une tournée avec Johnny Hallyday et avaient même assuré les chœurs pour ses concerts à l’Olympia dans les années 1960. Ils ont sorti quelques albums de reprises des Beatles, tu vois le genre. Et puis, les Lionceaux, le gros soucis, c’est qu’ils ont aussi intégré le jeune Herbert Léonard vers la fin...

C.C : La jeunesse rémoise, elle est pour beaucoup composée de gens qui viennent de l’Aisne, de l’Aube qui viennent des Ardennes. Tous se sont installés sur place pour s’inscrire en fac de lettres ou de science. Tu as aussi une petite clique de véritable rémois, d’anciens potes de lycée qui commençaient tous à multiplier les projets. Tu avais Guillaume Brière de The Shoes qui connaissait Clément de ALB, Anthonin de The Bewitched Hands puis de Black Bones. Et, au milieu, un peu à part, mais vraiment central pour comprendre l’explosion de cette scène : Pierre Yuksek. Quand tu traînais dans ce petit milieu, tu voyais bien qu’ils étaient tous sur le point de prendre le pouvoir.

A.T : Guillaume de The Shoes, on le connaissait depuis le lycée. Avec son groupe, il jouait des reprises de Led Zeppelin devant un fast-food à Reims, moi, de mon côté, je jouais des cover de Dinosaur Jr. On a très vite accroché. Quelques années plus tard, il est parti s’installer à Bordeaux. Là-bas, il a formé son ancien groupe, The Theme. Un jour, on apprend qu’il a décroché un gros contrat pour une synchro avec cette formation, donc, tu imagines jusqu’à quel point ça a fait fantasmer ceux qui vivaient encore à Reims. Pour la première fois, on visualisait qu’un membre de notre petite bande avait la possibilité de vivre de sa musique.

"Ça pouvait dégénérer"

C.C : Le pire période à Reims, ça a été en 2000 quand les pouvoirs publics ont pris la décision de fermer la grande salle de concerts l’Usine pour des raisons, selon la Mairie, de nuisances sonores et de plaintes du voisinage à répétitions. Les temps forts à l’Usine, les événements qui ont vraiment fédéré les gens c’était d’abord le festival Octobre Rock, mais ça a été aussi le concert de NTM. Avant même que le concert commence, la salle a été évacuée deux fois. Les cars de CRS ont débarqué. Ça a commencé à se balancer des gaz lacrymogènes. On était en pleine période de guerres entre les quartiers, les cités. On était en plein dans le phénomène autour du film La Haine. Pour te dire, la scène dans La Haine où tu vois un bus, flamber elle a été tournée dans un quartier de Reims. Pour certains, c’était la grande fierté : « Hey ! Mate ça, on est au cinéma ! » De plus, la salle n’était pas du tout aux normes, il fallait rajouter des ventilos. Pendant cinq, six ans donc, jusqu’à l’inauguration de la Cartonnerie, Reims a vécu sans salle de concert. Le maire de l’époque, Jean-Louis Schneiter, a bien pigé tout le bordel qu’il y aurait si on laissait les « musiciens » sans salle. Il voyait bien que tout le monde se mettait de nouveau à rappliquer en masse dans des squats ou des lieux clandestins. Ça pouvait dégénérer.

A.T : La date marquante qui définit ce qui va suivre à Reims, c'est le moment où Guillaume de The Shoes revient à Reims et propose à tous ses potes de former un big-band. On est alors en 2006. Ça a l’air évident comme ça de réunir aujourd’hui Yuksek, Brodinski, les Bewitched Hands et ALB, mais j’ai l’impression qu’aucun de nous n’aurait fait le premier pas vers l’autre pour aller vers cet esprit de collaboration. Peut-être parce qu’on est trop timides à Reims. On est nés comme ça avec The Bewitched Hands. Avec cette idée de former un grand orchestre pop et psyché dans le sens où l’entendaient les Américains de I’m From Barcelona ou Arcade Fire. Ceci étant, cet esprit, clairement, c’est Guillaume qui l’a amené en ville. Ensuite, il y a d’autres petits gestes marquants, comme ce jour ou Pierre Yuksek nous propose de remixer son premier single « Tonight ». Au sein de The Bewitched Hands on sait qu’il est celui qui est le mieux parti pour devenir la star de la ville, on lit ici et là qu’il est « destiné à devenir le prochain Daft Punk » et il nous offre la relecture de son tube. Nous, on hallucine. Normalement c’est le DJ qui remixe un groupe de pop, pas le groupe de pop qui se voit proposer de réinterpréter comme il le veut un titre électro. Ça te pose assez l’esprit de cette scène, si on peut appeler ça une scène d’ailleurs.

C.C : Au lancement de La Cartonnerie, on était super excités. Enfin, on laisse entre les mains d’une petite bande d’alternatifs et de musiciens du cru la possibilité de s’installer et de se développer dans une salle. Le régisseur de la salle est un ancien membre des Western Specials, le régisseur lumière est un mec qui a connu le milieu squat et alternatif dont je parlais tout à l’heure. Et dans le rôle du directeur, Gérald Chabaud qui a été bassiste du groupe angevin très connu The Thugs. Tout sent le neuf et on y voit une vraie aubaine, même si on a un peu de mal à s’approprier le lieu au départ. Certains de nos potes du do it yourself voient quand même le truc d’un mauvais œil. Il y en a qui me vannent un peu quand je leur explique qu’ils auraient intérêt à proposer leurs projets musicaux à la Cartonnerie : « Ouais, bah écoute, on n’a pas super envie de devenir des notables et de rentrer dans l’institution. » C’est une réaction assez normale, ceci dit. Quand tu as vécu toute ta vie dans la marge, tu te méfies quand on te propose de continuer à être marginal, mais avec l’accord des pouvoirs publics, cette fois-ci.

A.T : Quand l’explosion de la nouvelle scène de Reims arrive, on hallucine, moi le premier. Ça fait quand même quinze ans que je faisais de la musique. Pourquoi, ça arrive maintenant ? Après, je me dis qu’on bénéficie quand même d’une parenthèse enchantée pour la pop, le rock et l’electro français qui revendique vraiment une culture anglo-saxonne. Vers 2008, 2009, on est en plein dans ces années où des groupes comme Phoenix, Justice ou Revolver commencent à s’imposer, parfois même hors de France. Et puis, c’est aussi le moment où Yuksek fait bouger les choses sur place en s’occupant du festival Elektricity. Il y a tous ces concerts à la Cartonnerie. Ça pallie au manque de salles et d’animation, c’est sûr.

Merci Yuksek

C.C : En 2008, tous les projecteurs se sont braqués sur Yuksek. Les directeurs artistiques l’adoraient, les médias parlaient de lui comme du seul renouveau réel à la french touch. Bon, lui il angoisse un peu face à toute cette pression, parce qu’il n’aime pas trop tout ce qui touche à la promo et à la trop grosse exposition. Mais pour nous, à la Cartonnerie, ce succès tombe au meilleur moment. En 2008, on commençait à être rodés, à savoir faire marcher une salle de concert. Et comme ça coïncide avec à la hype autour d’un artiste rémois, Yuksek, ça multiplie l’impact par mille. On voit se pointer Louis Brodinski, tout jeune, pour à mixer le temps des apéros organisés dans la salle. C’est Yuksek qui lui a conseillé de venir. Et voilà que The Shoes prennent place aussi, puis les membres de The Bewitched Hands. Je n’idéalise pas du tout l’aspect ''la grande famille de la musique rémoise'', mine de rien on voit des gens qui n’arrêtent pas de se filer des coups de mains, les uns, les autres, et qui font bénéficier tout le monde de leur expérience, de leur signatures sur des gros labels, de leurs tournées aux États-Unis. Tu as aussi un rémois, Fabrice Brovelli (vice Président de l’agence BETC, ndlr) qui va aider ces musiciens. C’est lui qui réussit à leur trouver des contrats d’édition, à leur faire tomber des synchro sur des musiques de pub, etc. Pour la ville, c’est inestimable.

A.T : Je me souviens d’une époque où des musiciens me disaient : « Je commence ma tournée française par Reims, parce que Reims c’est mort, le public ne bouge pas. Donc t’as aucun risque à faire une mauvaise performance à Reims. » C’est bien fini, ça.