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Reykjavíkurdætur : éruption imminente de rap féministe

Elles sont dix-sept, s’expriment dans une langue que personne ne comprend, ont appris à rapper sur le tard et sont en conflit ouvert avec la scène hip-hop qui les a vu grandir. Le gang de filles Reykjavíkurdætur –aka « Les Filles de Reykjavik »– pourrait bien devenir la nouvelle sensation venue du grand froid.

Au 18 de la rue Hverfisgata s’élève un château gris. Avec ses deux tourelles et ses airs de pub irlandais au rez de chaussée, le Bar 11 du centre ville de Reykjavik conserve son mystère. Le message satanique « Lead Us Into Temptation » s’affiche sur chacune des grandes fenêtres noires de l’établissement. C’est là, au sous-sol, qu’a lieu la première « Women’s Rap Night » d’Islande au début de l’été 2013. Pour un pays qui a dû attendre 2001 pour voir la sortie d’un album de rap en langue islandaise -oeuvre du groupe XXX Rottweiler avec XXX rottweiler hundar- la perspective d’un groupe de rap mené par des jeunes filles féministes reste une notion floue.

Peut-être pas par hasard, c’est cette année-là que Þuríður Blær et Kolfinna Nikulásdóttir, deux jeunes locales de 22 ans aux cheveux longs, l’une blonde, l’autre brune, décident de combler le vide. L’île a beau compter 330 000 habitants, on doit bien pouvoir y dénicher quelques femmes fans de rap. Quelques jours plus tôt, Blær et Kolfinna s’invitaient à la télévision locale pour promouvoir leur première soirée de rap féminin, et partaient alors dans une improvisation endiablée. Le gouvernement, que beaucoup tiennent responsable de la crise de 2008, vient d’être réélu. Blær se lance dans un couplet qui suggère au gouvernement de « lui lécher la chatte ». Quelques jours plus tard, plus de 300 filles se pointent au Bar 11 – qui peut en contenir 50.

Spice Girls version rap grand-froid

Le public s’empile bon an mal an dans les escaliers, partage des tabourets, tente d’écouter en tendant l’oreille depuis l’extérieur, les pieds dans la neige. « Il y a eu deux éditions et ça a vite été perçu comme une prise de position politique par les médias islandais, expliquent-elles collectivement . À chaque fois, la salle était bondée de nanas de plus en plus lookées comme des cailleras. Imaginez le truc : une soirée où tout le monde pourrait se lancer dans des freestyles rap sur scène et ne pas avoir peur de dire des choses réprimées par la morale. Ces soirées ont été perçues comme une libération. » Lors de ces deux soirées de juillet 2013, une petite dizaine de filles de tous les âges montent tour à tour sur scène, récitant poèmes, gribouillages, rappant ou déclamant.

Aujourd’hui, ces filles opèrent au sein de ce qu’elles appellent raisonnablement un « collectif » au nom imprononçable. Elles sont dix-sept, et n’ont rien perdu de l’esprit des Women’s Rap Nights. Dans le clip de leur premier morceau « Reykjavíkurdætur », on les découvre dans un méli-mélo de fourrures, de perruques, de déguisements à fleurs. Dix-sept jeunes filles au teint diaphane accroupies dans la neige, moon boots aux pieds, ou en robes de soirées excentriques dans un intérieur de chasseur nordique, dans un genre de revival des Spice Girls version rap grand-froid. Inutile de parler la langue pour comprendre qu’on ne part pas ici à la recherche du prince charmant. Les thèmes ? La culture du viol, le féminisme, le body-shaming, la politique, la fête, le sexe, et la société islandaise qui se contente en réalité d’une vague égalité de surface. Le tout avec un sens de la punch line convaincant : « Je suis plus serrée qu’une tresse française », chantent-elles dans « Ógeðslegg ». Très vite, le morceau « Drusla » (« salope » en islandais) devient l’hymne de certaines réunions féministes locales.

Un petit bouleversement pour cette île qui n’a connu qu’une seule rappeuse, Cell 7, disparue aussi vite qu’elle est apparue en 1998, avant de faire son come-back en 2013. Au début des années 2000, l’Islande découvre (timidement) le potentiel hip-hop de sa propre langue : le Prikið, un bar du centre-ville de Reykjavík, devient le repère de la scène hip-hop locale et accueille notamment les bastons d’apprentis MC un peu nerveux. Ils évoluent sous la bannière « XXX generation », en hommage groupe le plus populaire du moment, les XXX Rottweiler dont l’éphémère carrière s’achèvera en 2003. Il faudra surtout attendre 2015 et l’album du rappeur Gísli Pálmi, créature à casquette et lunettes de soleil souvent dévêtue. Le garçon est né en Islande, élevé dans les rues de Los Angeles, et revenu dans son pays d’origine à l’adolescence. Son premier album éponyme devient la plus grosse vente nationale depuis Sigur Ros.

La nouvelle génération est née, et Lord Pu$$whip, Úlfur Úlfur, Shades of Reykjavic, Emmsjé Gauti, Gísli Pálmi en sont les fers de lance. Un paysage dans lequel les filles de Reykjavíkurdætur font office d’exception féminine. « Quand on a commencé, on était toutes influencées par Cell 7, remet Katrín Helga Andrésdóttir, jolie blonde aux yeux bleus cachés derrière une épaisse frange. Même si elle rappe en anglais, c’était important d’avoir un modèle en Islande. Depuis son album de 2013, une autre rappeuse, Nadia, a sorti un titre « Passaðu þig » qui était une réponse à la scène exclusivement masculine de Reykjavík. Une autre, Alvia Islandia, s’est aussi mise à faire de la musique toute seule. » Si les groupes de rap se multiplient sur les scènes islandaises, Katrin reste pourtant assez sceptique : « J’y ai beaucoup réfléchi récemment et en fait je pense que la nouvelle scène hip-hop islandaise apporte beaucoup de musique fun mais ça nous ramène aussi des années en arrière en terme de la place de la femme dans l’industrie. Heureusement, les quelques nouvelles rappeuses devraient pouvoir changer cela. »

D’ailleurs, le public de Reykjavíkurdætur, reste en majorité féminin. Katrín Helga Andrésdóttir, jolie blonde aux yeux bleus cachés derrière une épaisse frange, s’exprime au nom du collectif : « Peut-être qu’en fin de compte, les filles ne sont jamais plus libres que quand elles ont l’occasion de se produire devant un public de filles. Mais attention, nous ne faisons pas ce groupe pour rester entre filles. Cela ne nous amuse pas quand on donne un concert dans notre pays et que l’on se retrouve face à un public à 80% féminin, mais qu’est-ce qu’on y peut ? »

Mais ce n’est pas encore gagné. « La moitié des habitants du pays sont racistes, antiféministes, fermés, les gens nous regardent et ils ne savent même pas par où commencer », affirmait récemment Vigdis Osk, une autre membre du collectif, au site Nylon. Il faut dire que quand Reykjavíkurdætur monte sur scène, cela ressemble à un grand cirque désorganisé. Lorsque l’une rappe, les autres dansent et sautillent de l’autre côté de la scène. A mi-chemin entre le cabaret et la cour de récré. « Ils nous regardent et ils ne savent pas si c’est bien, si c’est autorisé, ils ne pensent pas qu’on devrait s’exprimer ainsi, continue Vigdis Osk. Les gens sont choqués de voir des filles monter sur scène en n’étant pas des artistes parfaites et accomplies. Quand les filles montent sur scène, il faut que tout soit parfait. Nous sommes une toute petite nation, alors quand les gens se font remarquer, ça se sait vite. »

Condamnées à l’exportation ?

Une défiance qui s’exprime jusque dans la scène rap locale  « Quand nous sommes devenues assez populaires, les mecs qui régnaient sur la scène rap depuis des décennies ont commencé à nous critiquer, explique Katrin. L’un d’entre eux à même été jusqu’à dire qu’on était comme un goûter d’anniversaire où n’importe qui pouvait rentrer. Et soudainement, on s’est faites huer sur scène, les gens devenaient agressifs. Ils n’avaient pas tort puisqu’on était ouvertes avec les filles qui débutaient, on débutait toutes, mais c’était le but du collectif. Une partie de la scène hip hop islandaise nous déteste toujours, mais on a des fans. »

Les filles de Reykjavíkurdætur sont alors les artistes islandaises qui se produisent aujourd’hui le plus à l’étranger. Une raison comme une autre : la radio nationale refuse toujours de les passer sur les ondes. Le vocabulaire fleuri qui peuple les morceaux de leur dernier album RVK DTR, sorti en juillet 2016, n’aide pas. Récemment, lors du festival Women of the World à Londres, le collectif a été repéré par le présentateur influent Huw Stephens qui les a invitées en studio pour BBC1. D’autres leur conseillent de rapper en anglais, histoire de s’ouvrir le marché américain. Mais dans un pays qui a oublié une partie de son histoire musicale, les rappeuses ont comme une mission. « Avant, en Islande, les groupes les plus connus étaient menés par des femmes : Múm, Seabear, Emilíana Torrini, Ólöf Arnalds, Amiina, Sóley, Björk… », soupire Katrin. Alors qu’est-il arrivé aux musiciennes islandaises ? « Partout où vous allez, il y a plus de rappeurs que de rappeuses, c’est le symptôme de beaucoup de choses. Les médias et l’industrie sont dirigés par des hommes, qui nous ont tout simplement oublié. »