Greenroom

Noga Erez, ou comment changer le monde à coups de beats techno

Dernière pépite d’une scène de Tel Aviv de plus en plus bouillante, Noga Erez fricote entre techno et rap avec une appétence pour des textes politiques. « Pas le choix », à l’entendre, tant le monde devient fou. À l’image de son titre « Dance While You Shoot », est-il possible de danser et de remettre un peu de justice dans l’époque ? Réponse avec l’intéressée.

À Tel Aviv, le « grand mix » est une réalité du quotidien. Il suffit de quelques heures à peine pour traverser la deuxième ville d’Israël à pied et, foi de local, « tout le monde se connaît ». Tout le monde se mélange, aussi. Surtout ceux qui font de la musique : les rockeurs deviennent DJ, les rappeurs s’essaient à l’électro et les métalleux se mettent au ukulélé. Un contexte propice à l’émergence de projets divers et interconnectés d’une manière ou d’une autre : de la techno de Red Axes et Moscoman, en passant par le rock crasseux de The White Screen et jusqu’au reggae digital de Miss Red. Tel Aviv version 2017, ou la mondialisation en marche. La dernière fulgurance locale se cache derrière une frange, des yeux verts, une voix grave et huit lettres : Noga Erez. Dans sa musique et ses clips bouillonnent une verve à la MIA sauce moyen-orientale, un sens de la mélodie barré à la Björk et le Speakeasy californien de Flying Lotus. Avec un détour par Kiev, où la jeune femme (25 ans) est partie avec son binôme Ori Rousso tourner le clip de « Dance While You Shoot ». Un titre, une chanson et un clip qui encapsulent la démarche Noga Erez : techno-house rappée en anglais, décors urbains oppressants, saillies politiques. Le texte est conçu comme un doigt d’honneur aux manipulations des gouvernements : « You steal and you know how to hide it so damn fucking good / You cheat and you know how to justify it so damn fucking good » (« Vous volez et vous savez très bien comment le cacher / Vous trichez et vous savez très bien comment le justifier »).

La politique ? Pas forcément le filon le plus vendeur dans la pop en 2017. Encore moins dans la scène techno. Mais à écouter Noga, il s’agirait presque d’une affaire de conscience. « Globalement, on est à un moment où le monde est devenu très radical. Partout dans le monde les gens doivent faire avec la violence, la terreur. C’est tout à fait naturel que l’art commente ça. Et c’est juste le début de ce phénomène. » Si Noga Erez n’ira pas jusqu’à affirmer que la musique peut changer le monde, et encore moins le monde actuel, elle affirme tout de même que quelque part, elle peut contribuer à faire avancer les mentalités. « La musique, je crois, peut changer la façon de penser des gens. Ou au moins les intéresser à ce qu’il se passe dans le monde. Et ça, c’est la chose la plus importante à changer. Car à terme, l’accumulation peut créer un vrai changement. C’est comme tout, ce sont des petits pas. Je ne crois pas qu’un seul d’entre nous puisse le faire à lui seul, mais chacun d’entre nous peut y contribuer, un peu, à sa façon… Enfin, après, je ne sais pas comment pensent les gens de Paris, de Londres, c’est juste mon point de vue en tant que fille de Tel-Aviv. »

Épiphanies, fun et gravité

Noga Erez a grandi dans un petit village au nord d’Israël. Père businessman, mère prof de littérature et d’anglais. À onze ans, elle découvre Londres lors d’un séjour dans une école de chant. Première épiphanie : « C’était différent en Angleterre, il n’y avait pas de guerre. En rencontrant des enfants du monde entier, j’ai réalisé que mon histoire était intéressante pour eux. Intéressante, et pas normale. » Après avoir et passé son adolescence à Herzliya, au centre du pays, Noga Erez met le cap vers Tel Aviv à 18 ans. C’est aussi à ce moment-là qu’elle se met à la musique, d’abord en tant que percussionniste dans le groupe indie The Secret Sea, mais aussi pour l’armée. Comme tout jeune Israélien, garçon ou fille, elle a dû intégrer, pour deux ans, les services militaires du pays à sa majorité. L’une de ses missions : chanter pour des communauté juives à travers le monde, mais aussi pour les soldats sur place. « Pendant que j’étais à l’armée, il y a eu une opération à Gaza, et la situation est alors devenue très radicale, raconte-t-elle. J’ai dû aller chanter pour des soldats, juste avant qu’ils n’aillent à Gaza. Et ça m’a fait quelque chose… vraiment. En fait, ça m’a vraiment pété le cerveau. Déjà, j’ai réalisé que je chantais pour des gens qui n’allaient pas forcément revenir. Ensuite, que c’était des gens qui allaient peut-être prendre des vies. »

Voilà la deuxième épiphanie de la vie de Noga Erez, qui décide alors de monter son projet en solo, sous son nom, avec l’aide du musicien Ori Rousso il y a quatre ans. Si Rousso préfère rester en retrait (« c’est un mec de l’ombre », tranche Noga), c’est elle qui prendra toute la lumière et établira les contours du projet, à la recherche d’un « équilibre entre le fun et la réalité, combiner à la fois légèreté et gravité ». La gravité d’abord : « Certains se réveillent et ouvrent, je ne sais pas… Pitchfork. Pas moi. Je suis obsédée par ce qu’il se passe, et ça me pèse sur le cœur. Je suis très intéressée par ce qu’il se passe dans le monde. Tous les Israéliens ne parlent pas de la situation. Personnellement, j’ai choisi d’en parler. » La légèreté, ensuite : « Maintenant, ma musique est influencée par beaucoup d’artistes : Flying Lotus, Thundercat, Kendrick Lamar, Beyoncé, PJ Harvey, Saint Vincent, MIA, Modselektor, Aphex Twin, FKA Twigs. » Une manière de résumer les influences politiques et musicales condensées dans ses quatre morceaux déjà publiés, et son premier album Off the Radar, qui sort sur le label berlinois City Slang le 2 juin. Et qui devrait la propulser bien hors des murs de sa ville de Tel Aviv qu’elle a récemment quittée : la presse du monde entier, du Guardian, à la radio publique Américaine en passant par Libération, a l’air bien décidée à comprendre ce qu’il y a derrière cette frange, ses yeux verts, et cette voix grave.