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LOAS : « Je ne m’intéresse qu’aux trucs où il y a des dysfonctionnements »

Quelques semaines après la sortie de son premier « vrai » album, Tout me fait rire, le rappeur LOAS paye son grand entretien. Pas pour assurer un fade service après vente promo. Plutôt pour rembobiner ses années squats, revenir son rapport à la spiritualité et expliquer en quoi, selon lui, la violence est parfois un mal nécessaire pour changer de monde. L’alternative d’aujourd’hui, en somme. 

Tu as l’air un peu vieux pour sortir ton premier album. Comment tu as commencé le rap ?

Je ne parle pas de mon âge parce que des attachés de presse m’ont dit que ça ne se faisait pas dans le rap. Passé un certain âge, en tout cas. L’histoire c’est que ma meuf de l’époque est tombée enceinte, qu’on est partis dans le sud. A ce moment j’étais enfermé chez moi quasiment toute la journée, je foutais vraiment rien, et je me suis mis à écrire à fond. J’ai commencé à communiquer avec des gens sur internet, j’ai lancé quelques collaborations, et voilà. D’habitude je suis hyperactif et là je me suis juste retrouvé dans un contexte où je ne connaissais personne, donc je me suis mis à écrire du rap.

Avant de te lancer dans le rap, tu faisais quoi ?

J’organisais des raves, des teufs. A une époque j’ai vécu dans un squat à Paris et j’ai aussi beaucoup voyagé. Mon modèle, ça a toujours été d’être un pied dans le n’importe quoi et un pied dans la réalité. C’est de l’arrache totale, j’ai eu 12 000 tafs alimentaires : dans le spectacle, la restauration, l’éducation, tout et n’importe quoi… A certains moments de ma vie je finissais avec beaucoup de fric à la fin du mois. A d’autre je bouclais ma vie avec 500 euros tout au plus. Maintenant, je me débrouille autrement.

Aujourd’hui, tu es focalisé à 100% sur ta carrière de rappeur ?

Non, je fais d’autres trucs à côté. De la vidéo, par exemple. J’ai fait une école de ciné et je me suis toujours vu évoluer vers la production d’objets audiovisuels. J’écris beaucoup. Je suis dans la même phase d’incubation où j’étais pour le rap il y a quelques années, mais pour la vidéo. J’écris sur tout, je bidouille les machines, avec du montage, de l’after effect. Comme c’est le début, je n’ai aucune limite, aucune conscience de ce qui se fait ou pas. De toute façon le début, c’est le moment où t’es le plus créatif. Je m’en suis rendu compte dans le rap. Là où j’en suis, j’ai davantage conscience de comment les choses doivent être, je me ferme sur plein de trucs. Alors qu’au tout début, pour moi tout était possible. Là je sais que je suis au tout début de l’exploration des possibilités de la vidéo, de la narration, de comment on peut être l’architecte d’une histoire.

Pendant 20 ans, le rap a été associé à la culture de la punchline, à des textes très directs. Est-ce que c’est pour briser cette mécanique que des artistes comme toi, Hyacinthe, Vald ou PNL écrivent des trucs plus impressionnistes ?
Lors de la première phase du rap, jusqu’au début des années 90, à partir du moment où ça rimait, c’était bien. Après, il y a eu le rap où tu pars d’un point et tu développes une idée. Un morceau thématique sur le racisme, des trucs clichés, ou les Svinkels qui ont fait plein de trucs autour de jeux de mots sur l’alcool. Après les choses se sont morcelées. Moi, ce qui m’intéress, c’est de mettre de l’air entre les mots et de l’espace entre les images, pour que chacun puisse s’y projeter. C’est comme les mailles d’un filet. Après, si c’est trop large, ça devient absurde, on tombe dans une écriture conceptuelle. Aujourd’hui, le rap parle à des gens qui ont été éduqués là-dedans. Comme ces auditeurs sont plus à même de comprendre le langage originel du rap, on peut les surprendre, les déstabiliser.


Il y a un peu plus de dix ans tu as vécu à Londres. C’était comment Londres à cette époque ?

C’était pile la meilleure période pour y être, au moment où le Grime était à fond. Il y avait des squats parties. A Londres, j’ai découvert le clubbing. Je ne connaissais que le sud de la France et les boites où il faut avoir une chemise, et j’ai débarqué à Londres où j’ai découvert qu’on pouvait faire la teuf habillé n’importe comment. Et les squat parties, ça m’a énormément influencé aussi. Bref, quand je reviens à Paris, je commence à organiser des teufs, à ouvrir toutes sortes de squats.

Les fêtes que tu organisais à cette époque, elles ressemblaient à quoi ?
Des trucs où tu t’introduis par les égouts, t’attaques une porte en métal avec une meuleuse et tu tires des fils. Dans des centrales EDF. Des choses comme ça… Moi et mes potes, on était dans le délire free party mais sans le clou dans la casquette. C’était une très grande époque, où Paris n’avait pas du tout cette vie nocturne qu’elle a aujourd’hui. Il n’y avait pas du tout de proposition, et nous on arrivait avec de vraies propositions, avant qu’il y ait les Concrete, Dissidence, tout ce qu’il y a maintenant. Sans mentir, on était des précurseurs. A l’époque, soit tu étais dans la techno pure et tu allais au Rex, soit tu étais dans le délire fluokids et tu allais au Social Club. Nous on n’avait pas d’école, on permettait à des gens de venir jouer de la techno, du dubstep, de la trance. L’idée était plutôt de proposer un concept de soirées. Et il n’y avait tellement rien à Paris qu’en envoyant vingt SMS, tu ramenais 400, 500 personnes. Des meufs en talons aiguilles, des mecs de la street, des types en casquette. Aujourd’hui, ça ne serait plus possible parce qu’il y a 12000 propositions pour faire la fête à Paris. Regarde, ce que sont devenus les squats : ils se sont transformés en des lieux de création artistique. Les squats désormais c’est le monopole des blonds décolorés, tous ces mecs sortis d’école d’art. Je ne vais pas mentir, ça me soule un peu. Ça a perdu un peu de couilles.

Tu as passé une partie de ta vie en Inde. Qu’est-ce que tu es allé faire là-bas ?
J’étais dans le sud, entre Bangalore et Pondichéry. Je bossais, mais j’étais dans une démarche aussi un peu spirituelle. L’Inde, j’ai toujours eu un rapport amour/haine avec ce pays. Mon premier voyage en Inde, un peu avant l’Australie, j’ai détesté adorer. C’est un sentiment très trouble. Quand je suis là-bas, je ne peux plus encaisser personne, je n’ai qu’une envie c’est de rentrer. Et quand je suis ici, je n’ai qu’une envie, c’est d’y retourner. Mais en fait, l’Inde, ça ne veut rien dire. C’est une multiplicité d’Etats, de langues, de cultures. C’est l’Europe à l’échelle d’un pays. Il n’y a qu’un fuseau horaire, c’est débile. A chaque fois c’est une expérience différente. A chaque fois je déteste et j’y fais des rencontres incroyables. Tu y vas, tu te dis que tu vas rencontrer des gourous. Après, 99,9% de ceux qui se proclament gourous, les écoles spirituelles, c’est du gros pipeau. En revanche, au détour d’une rue, il y a un mec qui te tape sur l’épaule, qui te dit trois mots, et ces trois mots vont te marquer. Tu rentres te coucher à l’hôtel, tu ne fais qu’y repenser. Tu le revois le lendemain, tu lui en reparles. Le plus marrant c’est que ces gens ils sont comme toi et moi, ils ont des chemises, ils sont profs. Et eux ne se revendiquent pas gourous du tout, mais ce sont des vrais guides. A chaque fois que je suis allé en Inde, j’ai rencontré des gens comme ça.

Il paraît aussi que quand tu étais petit, tu as vu des moines tibétains qui t’avaient dit que tu étais une réincarnation. C’est sont tes parents qui t’ont poussé vers cet autre chemin spirituel ? 

Non au départ, ce sont plutôt eux, les moines, qui te cherchent. Après je ne les ai pas suivis, mes parents n’ont pas voulu. Je ne suis pas bouddhiste. Mes parents ne sont pas bouddhistes, on n’allait pas dans des temples. D’ailleurs, mes parents n’ont jamais quitté la France. On bouffait de la charcuterie, du fromage, ça buvait du vin et moi dès six ans je leur annonce : « Je veux devenir végétarien ! » Ils étaient fous. Mes parents ne sont pas des hippies. Par contre ce qu’ils m’ont transmis, c’est le goût de la lecture, les ouvertures spirituelles à travers les livres. Chez nous, il y avait une bibliothèque énorme, j’allais toujours piocher là-dedans, et il y avait de tout.

Tu avoueras que c’est assez rare, un rappeur qui s’exprime autant sur le thème de la quête spirituelle…
Pourtant, je t’assure que ça existe. Fabe dans les années 90, qui s’est converti, a arrêté la musique. Diam’s. Ali. Ils épousent la religion musulmane. Après, tu as aussi l’expemple des Beastie Boys, qui avaient viré bouddhistes. Moi je ne suis pas du tout dans la religion mais je pense quand même que tout est valable à partir du moment où c’est une approche constructive et ouverte sur les autres. Et puis, tout comme je pense qu’il faut une approche scientifique de la chose spirituelle, je pense aussi qu’il faut avoir une approche spirituelle de la science. On a une approche trop matérialiste de la science, on oublie la spiritualité et du coup ça n’a pas de sens. Les gens dans la spiritualité s’enferment dans des dogmes qu’ils n’ont pas compris, ils jouent avec des concepts qui n’ont aucune prise avec la réalité. De la même manière, la science s’enferme dans un matérialisme qui vire à la destruction.

« Vive le vandalisme », c’est ton seul morceau sur lequel il y a une sorte de message politique, même s’il est nihiliste. C’est un message personnel ou c’est un soutien à ceux qui s’en vont péter des vitrines pendant des rassemblements en hurlant « ni patrie, ni patron » ?
Un peu des deux… Ce morceau répondait au sentiment des gens que je voyais autour de moi et qui en avaient marre mais avaient une difficulté à l’exprimer. Donc j’avais envie de l’exprimer, de le pousser le plus loin possible. Tout casser me semblait être une réponse logique à ce qui était en train de se passer autour de moi. Le deuxième truc, plus personnel, c’est que c’était une période de grande dépression pour moi, qui du coup faisait écho à une sorte de grande dépression générale chez les gens. La révolte était un peu une manière
de traverser la dépression. Je l’ai fait avant les mouvements sociaux, en 2014, et plus on avance dans le temps, plus j’ai l’impression que ce morceau vieillit bien et garde son sens. Ne serait-ce qu’avec les dernières élections. Et je ne vois pas comment on pourrait sortir des choix qu’a faits ce pays sans passer par là. A chaque fois qu’on se retrouve à un embranchement où on pourrait aller vers quelque chose de mieux, on ne prend jamais la bonne voie. Donc la violence devient de plus en plus légitime.

Tu es exceptionnellement allé voter aux dernières élections ?

Oui. Tu sais pourquoi ? Parce que j’écoutais une émission de radio avec quelqu’un qui expliquait pourquoi il n’irait pas voter, et cette personne avançait tellement des arguments de merde qu’elle a réussi à me convaincre d’aller voter. Donc j’ai joué un peu le jeu de la mascarade. C’est bizarre, parce que normalement je me suis toujours positionné à côté de ce truc-là. Du coup je suis à contresens d’un grand mouvement qui vient revendiquer ce que moi je revendiquais à l’époque. Quand on avait le choix entre Hollande et Sarkozy, je n’avais pas envie de voter. Désolé, je ne voyais pas de différence. Aux dernières présidentielles, tout d’un coup, j’ai eu l’impression qu’il y avait un vrai truc possiblement en train de changer. Disons qu’au moins, le choix avait l’air clair.

Alors pourquoi fais-tu la promotion du vandalisme ?
Je ne fais pas la promotion du vandalisme, mais je ne vois plus d’autre solution. Aux élections, on peut aller vers le moins pire, mais à l’arrivée on ne change rien. Si on veut vraiment changer, il faut aller vers la violence. Je suis profondément pacifiste et contre la violence, mais pas au point de me laisser opprimer indéfiniment.

Tu trouves que les gens sont plus opprimés aujourd’hui qu’ils ne l’ont jamais été ?

En tout cas, je n’ai pas l’impression que les gens vivent à la hauteur de ce qu’ils devraient vivre. Bien sûr qu’on est loin d’être à plaindre en comparaison d’autres systèmes, d’autres pays, mais c’est plus vicieux que ça. On ne fait qu’aller vers le moins pire, on ne transforme pas les choses. Quand je dis « vive le vandalisme », c’est parce que ma volonté de transformer les choses. La transformation de la société, désolé, mais je ne la vois pas arriver autrement que par la violence. Peut-être que je me trompe, mais c’est le sentiment que je veux faire passer dans le morceau. Pour ma part, je me sens profondément anarchiste. Le problème c’est que les gens associent l’anarchie au désordre, alors que ça n’a rien à voir avec ça. C’est une organisation sans le pouvoir. D’où les squats, d’où ma façon de faire de la musique. Pour proposer des nouveaux modèles, on est obligés de passer par la violence, même si elle n’est que verbale. A un moment, tu es juste obligé de pousser les murs…

On ne comprend pas, en quoi briser une vitrine d’agence bancaire dans une manifestation va changer la politique des banques ?

Je trouve ça toujours plus utile que de ne rien faire. Descendre dans la rue ne sert à rien, s’exprimer publiquement, parler avec les gens, ça ne sert à rien. Nuit Debout, ce n’était que des gens pacifiques qui s’exprimaient librement. Résultat ? Personne ne les a écoutés, ça n’a servi à rien. Si tu n’es pas violent, on ne t’écoute pas. De toute manière, cette voie n’est pas plus violente que la pression politique et économique qui s’exerce.